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Surprise : Bandcamp est racheté par les créateurs de Fortnite

S’il y a bien une infor­ma­tion que l’on n’attendait pas, c’est bien celle-ci. Le 2 mars, Ethan Dia­mond, cofon­da­teur et PDG de Band­camp, annonçait le rachat de la plate­forme par Epic Games, acteur impor­tant du jeu vidéo grâce à Fort­nite et l’Unreal Engine.

Les indés doivent-ils trem­bler ? Depuis ses débuts en 2008, la plate­forme Band­camp s’est tail­lé une image plus que respectable dans le milieu. La bou­tique en ligne a tou­jours tourné ses choix vers l’utilisateur, artiste comme mélo­mane, ce qui en fait une alter­na­tive essen­tielle à Spo­ti­fy et aux autres ser­vices de stream­ing. La voilà qui met pour­tant fin à son indépen­dance, avec un rachat par un acteur inat­ten­du : Epic Games. Fondée en 1991, l’entreprise améri­caine est un acteur majeur de l’industrie du jeu vidéo, d’abord célèbre pour la série de jeux Unre­al, et surtout le mastodonte Fort­nite depuis 2017.

Dans une note annonçant ce rachat, le PDG de Band­camp Ethan Dia­mond assure que cela ne va rien chang­er au fonc­tion­nement du site, au moins à court terme. L’équipe reste la même, et aucun change­ment de poli­tique n’est à prévoir. Pour lui, cela per­me­t­tra à Band­camp « une expan­sion à l’international, per­me­t­tra un développe­ment de Band­camp, depuis des choses basiques comme les pages album, l’application mobile, les out­ils de mer­chan­dis­ing, le sys­tème de paiement ou les out­ils de décou­verte et recherche ; jusqu’à de nou­velles ini­tia­tives, comme notre pres­sage de vinyles ou le livestream ».

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Dia­mond explique égale­ment les raisons de cet éton­nant rachat. Sans sur­prise, il déclare que Band­camp a reçu plusieurs offres de rachat, et a préféré Epic, présen­té comme « héraut d’un Inter­net juste et ouvert ». On peut en effet le penser. Depuis plus de vingt ans, le stu­dio per­met l’utilisation par tous (moyen­nant un achat de licence) de son Unre­al Engine, un moteur graphique per­me­t­tant la créa­tion de jeux et effets visuels en 3D. Très per­for­mant, il est util­isé par des dizaines de stu­dios dans le monde, et même dans l’industrie du ciné­ma, puisqu’il a servi pour créer les décors de la série Star Wars The Man­dalo­ri­an, dif­fusée sur Dis­ney+. En revanche, l’outil est égale­ment util­isé pour l’en­traîne­ment mil­i­taire de plusieurs pays.

Surtout, l’entreprise partage avec Band­camp l’idée d’avoir une marge faible. La plate­forme musi­cale assure que 82 % de chaque achat atter­rit directe­ment dans les mains de l’artiste et son label. Quant à Epic, il a lancé en 2018 sa pro­pre bou­tique de jeux vidéo dématéri­al­isée, en met­tant avant une marge bien plus faible que ses con­cur­rents. Là où la plate­forme Steam, jusque là en sit­u­a­tion de quasi-monopole, prend 30 % de chaque achat, Epic ne s’arroge que 12 % de marge. Bien sûr, il s’agit là d’une stratégie visant à attir­er un pub­lic vers une plate­forme nou­velle, et donc génér­er du prof­it. Mais l’effet est bien là. Dans cette même logique, le stu­dio est entré dans une con­fronta­tion directe avec Apple et Google con­cer­nant les marges sur les achats via ses appli­ca­tions, con­tes­tant là encore cette part de 30 % adop­tée partout. Suite à un procès d’ampleur, Epic a ain­si fondé la Coali­tion for App Fair­ness, aux côtés de Spo­ti­fy, Tin­der ou ProtonMail.

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Band­camp met ain­si une prox­im­ité de vision entre son site et Epic Games. Néan­moins, cela n’empêche pas quelques inquié­tudes. Cer­tains util­isa­teurs pointent par exem­ple qu’Epic est pos­sédé à hau­teur de 40 % par Ten­cent, géant chi­nois de l’Internet et du diver­tisse­ment. Ce dernier pos­sède notam­ment des parts dans Spo­ti­fy et plusieurs majors de la musique. Pas de quoi imag­in­er une ingérence des majors sur la plate­forme, bien sûr, et imag­in­er un rap­proche­ment entre Band­camp et Spo­ti­fy serait faire un énorme rac­cour­ci. Mais on peut se pos­er des ques­tions sur son indépen­dance future ou la sécu­rité des don­nées per­son­nelles auprès d’un Ten­cent proche du gou­verne­ment chi­nois (bien qu’Epic affirme qu’elle est assurée que cela ne se pro­duira pas).

Par ailleurs, on peut se deman­der quelle sera la place de Band­camp dans l’écosystème imag­iné par Epic Games. Si la poli­tique de l’édi­teur de jeux vidéo sem­ble être de ne pas faire ingérence, il reste indé­ni­able que ce rachat n’a rien d’in­no­cent. En 2021, Epic achetait égale­ment le site Art­Sta­tion, sorte d’équivalent de Band­camp pour les arts visuels. L’entreprise souhaite man­i­feste­ment con­stru­ire un vaste écosys­tème du diver­tisse­ment, pointant peut-être vers l’idée de métavers pour con­cur­rencer Meta, l’ex-Facebook. Le jeu Fort­nite pointe déjà dans cette direc­tion, avec une place déjà impor­tante lais­sée à la musique comme lors du con­cert virtuel de Travis Scott en 2020. Ce qui pose, là encore, des ques­tions sur l’indépendance à venir de Band­camp. Plus large­ment, per­son­ne n’a envie de voir la plate­forme inféodée aux besoins d’un jeu comme Fort­nite. Ou peut-être d’un futur jeu du stu­dio situé dans la lignée d’un Gui­tar Hero, dont les créa­teurs ont égale­ment été rachetés en 2021 par Epic.

On peut égale­ment avoir une vision plus opti­miste, et espér­er voir Band­camp devenir une plate­forme de stream­ing favorisant les indépen­dants. Avec le sou­tien d’un grand investis­seur, la plate­forme peut désor­mais voir plus grand, et peut-être réelle­ment con­cur­rencer Spo­ti­fy (ou du moins, devenir une alter­na­tive forte). On peut même rêver, et voir les con­cur­rents enfin aug­menter la part ver­sée aux artistes. Ce serait beau.

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