Crédit : Hans Huylebroeck

Techno dure, ascension fulgurante et CD mixé pour Tsugi : rencontre avec Charlotte de Witte

Richie Hawtin, Ago­ria, plus récem­ment Oxia… Ils sont nom­breux (103, en toute logique) les DJs ayant accep­té de réalis­er un CD mixé pour Tsu­gi. Mais, à 24 ans, Char­lotte de Witte restera sans doute l’une des plus jeunes artistes à se pli­er à l’exercice avec le mix de Tsu­gi 103, en kiosque ce ven­dre­di 9 juin. Il faut dire que l’ascension de la Belge, d’abord con­nue sous l’alias Rav­ing George et offi­ciant sous son vrai nom depuis deux ans, a été spec­tac­u­laire. Bookée tous les week-ends, de plus en plus habituée aux gros fes­ti­vals, Char­lotte de Witte ne se laisse pour­tant pas séduire par les sirènes main­stream et la tech­no com­mer­ciale. Bien au con­traire : plus le temps passe, plus ses sets devi­en­nent som­bres, hyp­no­tiques et durs, alors qu’elle a com­mencé à mix­er sous des hos­pices plutôt tech-house. Côté pro­duc­tion, elle n’est pas en reste non plus, puisqu’après six EPs, dont deux sur Tur­bo Record­ings et The Voic­es Of The Ancient dévoilé il y a seule­ment trois mois, elle s’apprête à sor­tir un nou­veau maxi fin juin sur Beat­port et le 24 juil­let en dig­i­tal. C’est aus­si ça qui fascine avec Char­lotte de Witte : on assiste à l’éclosion en direct d’une artiste à la pat­te aujourd’hui bien pré­cise, qui forme avec Amelie Lens notam­ment une nou­velle scène belge ent­hou­si­aste mais tou­jours car­rée. Les deux se pro­dui­saient d’ailleurs sur la même scène au fes­ti­val Mar­vel­lous Island le mois dernier, où elles partageaient l’affiche avec Maya Jane Coles, Stephan Bodzin ou Alan Fitz­patrick. On en a prof­ité pour ren­con­tr­er Char­lotte de Witte, quelques heures avant son set (un énorme suc­cès), entre deux bouchées de burg­er.

Tsu­gi : C’est toi qui t’oc­cu­pes du CD mixé de Tsu­gi ce mois-ci. Et c’est allé super vite : tu nous as dit “ok je me mets dessus” et trois heures plus tard il était prêt !

Char­lotte de Witte : Oui, car j’avais déjà en tête les titres que je voulais utilis­er. J’en ai fait une playlist, j’ai atten­du d’être sûre d’avoir les droits sur les morceaux, je me suis mis sur Able­ton… Et voilà !

Com­ment as-tu choisi les morceaux ?

J’y ai mis cer­tains de mes tracks préférés, je les adore et je les joue très régulière­ment depuis deux mois. “In Your Body” de Cos­min TRG par exem­ple. C’est un morceau tech­no certes, mais de yoga-techno, avec une voix fémi­nine qui dit “strech your legs”, “feel the atmos­phere around you”… C’est hyper trip­pant ! Agres­sif et relax­ant en même temps. J’ai aus­si mis un des mes nou­veaux morceaux. En tout cas, je suis ravie d’avoir fait ce CD mixé, c’est la pre­mière fois qu’un de mes mix­es sort en for­mat physique.

En mars dernier, tu nous as égale­ment pré­paré un pod­cast en amont de ton pas­sage au fes­ti­val Mar­vel­lous Island, tu as aus­si une rési­dence heb­do­madaire sur la radio belge Stu­dio Brus­sel… C’est un exer­ci­ce qui te plaît par­ti­c­ulière­ment, de pré­par­er des mix­es à écouter chez soi ?

Oui j’aime assez. C’est épuisant, surtout pour la radio car je dois pré­par­er quelque chose chaque semaine, et j’ai évidem­ment envie de trou­ver de nou­veaux morceaux à chaque fois – donc je dois faire beau­coup de recherch­es et éplucher des tonnes de mails pro­mo. Mais je décou­vre de super titres, et ça m’a vrai­ment appris à être DJ, à sor­tir des sen­tiers bat­tus et à mix­er des morceaux que je ne pour­rais pas for­cé­ment pass­er en club.

Tes sets sont de plus en plus durs, tu vas finir par faire du hard­core ?

Il ne faut jamais dire jamais mais je ne pense pas ! Depuis quelques années, la tech­no est de plus en plus rapi­de, plus dure aus­si, et je me per­me­ts de met­tre des titres comme ça dans mes sets. Je passe sou­vent quelques morceaux transe aus­si, je m’en fous, je suis Belge, c’est notre his­toire ! (rires)

Tu pro­duis dans un style bien plus calme que dans tes sets très tech­no. Penses-tu à faire des lives un jour ?

Peut-être un jour, mais j’aimerais le faire au bon moment. Pour l’in­stant, je com­mence à voy­ager un peu, et j’adore faire des DJ-sets. Je pense à faire un album, peut-être qu’après ça je me lancerai pour un live. Mais rien n’est con­cret pour l’in­stant, c’est sim­ple­ment que j’ai fait plusieurs morceaux qui ne pour­raient pas coller sur un EP car ils sont trop dif­férents les uns des autres. L’al­bum et le live, c’est assuré­ment mon prochain chal­lenge en tout cas. Cela per­met de mon­tr­er d’autres facettes de ton tra­vail. Typ­ique­ment, j’ai écris un morceau au piano il y a un an et demi, un jour où j’é­tais toute seule chez moi et où j’é­tais un peu grognon. Je ne sais absol­u­ment pas jouer du piano, ça m’a pris une éter­nité pour faire un demi-morceau, mais je l’aime bien ! C’est ce genre de titres que j’aimerais inclure dans mon album, avec des morceaux plus tech­no bien sûr.

En atten­dant, tu sors des EPs. Le dernier en date s’ap­pelle Voic­es Of The Ancient. Tu peux nous en par­ler ? 

En octo­bre dernier, pour l’ADE, j’ai été invitée à jouer dans la cave du Mary Go Wild, un mag­a­sin de disque. C’était une petite soirée, il devait y avoir 100, 200 per­son­nes. On est resté en con­tact avec la per­son­ne qui m’avait invitée, et il m’a pro­posé de sor­tir un EP sur le label Mary Go Wild. Je lui ai envoyé “Voic­es Of The Ancient” et il l’a beau­coup aimé, mais a préféré créer un sous-label, Mary Go Wild Black, pour le sor­tir – ce sous-label servi­ra pour les max­is plus som­bres ou hyp­no­tiques que ses habituelles sor­ties. C’est une super oppor­tu­nité d’être la pre­mière sor­tie d’un label ! Et puis les équipes de Mary Go Wild font par­tie des gens les plus sym­pas que j’ai pu ren­con­tr­er, Alex (Slagter, le directeur artis­tique, ndr.) est génial, et l’artwork de l’EP est très cool.

Tu étais une habituée du Mag­a­zine Club à Lille, qui va bien­tôt fer­mer… 

Je suis super triste, j’adorais y aller. A chaque fois que j’y ai joué, l’énergie était folle, le pub­lic là-bas crie, danse, lèvent les bras… La totale ! J’aimerais vrai­ment y jouer une dernière fois avant la fer­me­ture défini­tive.

Oui il reste encore plusieurs belles soirées, notam­ment une ce ven­dre­di 9 juin avec un secret guest belge (tiens donc) ou une autre avec Lau­rent Gar­nier… 

… Oui le 17, j’ai bien vu ça ! Si je peux j’irai. Lau­rent Gar­nier est une légende vivante, il est incroy­able et a beau­coup apporté à la musique en général. Et puis il est super sym­pa et terre-à-terre. Je l’ai ren­con­tré une fois, un patron de label me l’a présen­té à une soirée… J’étais impres­sion­née, je ne savais absol­u­ment pas quoi dire ! (rires)

Tu sors beau­coup ?

Plus telle­ment, la plu­part du temps je mixe le week-end, je n’ai plus le temps de sor­tir. Mais j’essaye autant que pos­si­ble : quand je suis bookée sur un fes­ti­val j’essaye d’arriver en avance et de rester après mon set pour aller m’amuser un peu.

Tu trou­ves que c’est impor­tant­pour être un bon DJ que de con­tin­uer à sor­tir le plus sou­vent pos­si­ble ?

Com­plète­ment ! Il n’y a rien de plus inspi­rant que de sor­tir, ren­con­tr­er ces artistes et regarder com­ment ils tra­vail­lent.

Et peut-être qu’un jour il y aura une soirée avec Lau­rent Gar­nier et Char­lotte de Witte pro­gram­més !

Ah j’aimerais bien ! Ça fait par­tie de ma petite liste de trucs dont je rêve, comme jouer à Time Warp ou au Berghain. Cet été, je joue à Awak­en­ings, ça aus­si c’était sur ma liste ! Je suis super pressée. Je suis presque tombée de ma chaise quand j’ai reçu le mail de book­ing, et je me suis mise à pleur­er avec ma mère à côté ! (rires)

Cela fait sept ans que tu fais de la musique, mais seule­ment deux depuis que tu te fais appel­er par ton vrai nom (avant cela, Char­lotte de Witte util­i­sait l’alias Rav­ing George, ndr.). Et en deux ans tu es bookée partout. C’est allé vite !

Oui, les choses ont vrai­ment changé quand j’ai changé de nom. C’est arrivé au bon moment. Certes je mix­ais déjà depuis des années mais j’ai com­mencé très jeune. Si tout ça m’était arrivé quand j’avais 17 ans, je n’aurais pas pu gér­er.

Tu as sen­ti un change­ment d’attitude des pro­mo­teurs ou des book­ers quand tu as changé de nom ? Tu avais beau te faire appel­er Rav­ing George, tout le monde savait que tu étais une femme…

Ça a beau­coup changé. Je ne me rendais pas compte quand ça allait avoir autant d’impact. Pour moi, c’était plutôt naturel, j’ai util­isé un pseu­do pen­dant des années mais j’étais arrivée à un moment de ma vie où je savais que je voulais en faire mon méti­er et que je ne comp­tais pas m’arrêter. Je voulais me présen­ter comme j’étais, et je me con­nais­sais aus­si un peu mieux que quand j’ai com­mencé. Et puis c’est plus logique comme ça : quand tu regardes la scène tech­no, tu as Adam Bey­er, Alan Fitz­patrick, Ida End­berg, Nina Krav­iz… Ce sont de vrais noms, des noms d’adultes qui font sérieux. Rav­ing George pas vrai­ment, c’était plutôt une blague. Me faire appel­er par mon vrai nom m’a beau­coup aidé, sans vrai­ment que je l’anticipe : hon­nête­ment, j’en avais juste marre de ce pseu­do.

Et tu avais pris ce pseu­do pour cacher le fait que tu étais une femme, donc repren­dre ton vrai nom est aus­si une manière “d’assumer” le fait d’être une femme dans ce milieu.

Oui, d’être une femme, d’être adulte aus­si. A 17 ans, je fai­sais ça pour m’amuser, je n’avais aucune idée que ça allait devenir mon tra­vail. Je n’étais pas sûre de moi, je ne savais pas vrai­ment où aller et ce que ça allait m’apporter.

Tu pen­sais faire quoi comme méti­er ?

J’ai fait des études de droit, mais j’ai arrêté au bout d’un an car je com­mençais à avoir de plus en plus de book­ings et je me suis ren­due compte que je voulais tra­vailler dans le milieu de la musique. Donc j’ai com­mencé une école pour appren­dre à créer des événe­ments et man­ag­er des pro­jets, en me dis­ant que ça allait être lié à la musique… En fait pas du tout, c’était une déci­sion très stu­pide. Je réus­sis­sais tous mes exa­m­ens, j’ai mon­té ma pro­pre boîte et je tra­vail­lais dur dessus. Sauf qu’ils me dis­aient “ce n’est pas en pas­sant des dis­ques que tu vas avoir ton diplôme”. Allez-vous faire voir ! J’essaye de faire quelque chose de ma vie, mais la tech­no n’était pas un domaine assez sérieux pour eux. Mais je prends ma revanche main­tenant, je vais leur deman­der d’acheter Tsu­gi pour qu’ils y voient mon CD (rires)

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