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© Jeff Yiu
10 avril 2024

thruoutin, le son de Pékin

par Tsugi

Véritable Protée électronique, l’Américain thruoutin incarne une certaine scène pékinoise qui conjugue expérimentations, intégrité, résilience et audace.

Par Olivier Richard 


Cet article est issu du Tsugi 168 : Anetha, combats féministe, écologique et électronique

En toute logique, c’est dans une live house de Gulou Dong Dajie, la rue du centre de Pékin autrefois connue pour ses clubs survoltés, que thruoutin nous attend. Force est de constater que la gentrification, le Covid et les tracasseries administratives ont littéralement dévasté l’artère : ses clubs mythiques ont déménagé dans des zones plus excentrées ou ont mis la clé sous la porte. Certes, les hutong (allées traditionnelles) hébergent toujours des bars branchés, mais Gulou n’est plus vraiment le centre névralgique de la musique qu’elle a été pendant les deux dernières décennies.

Désormais, la rue est quasiment totalement envahie par les jeunes touristes fans de pop édulcorée. Finie l’époque où des groupes de clubbers hagards titubaient à l’aube en quête de taxis. Étonnamment pourtant, une minuscule live house, Blinding Elephant, a ouvert à côté d’Indie Music, l’indestructible disquaire du coin. C’est là, devant une bonne bouteille d’erguotou, un alcool de sorgho à réveiller les morts, que l’on rencontre l’artiste. Précision vitale : ne jamais mettre de majuscule à son nom, thruoutin. L’homme a refusé de mettre en ligne ses titres sur des services de streaming dont les paramètres techniques imposaient une foutue majuscule aux noms des artistes !

 

thruoutin

© Jeff Yiu

Connecter le digital et l’organique

Originaire de la Nouvelle-Orléans, Brad M. Seippel (39 ans) à l’état civil habite Pékin depuis près de quinze ans. « Je suis venu en Chine pour apprendre le mandarin. À l’origine, je vivais à Ningbo, une ville proche de Shanghai. J’ai visité Pékin et je suis tout de suite tombé amoureux de la rugosité de la ville. J’ai pris conscience que la scène locale était très riche et que c’était là que je voulais développer mes projets musicaux. » Protéiforme, thruoutin a beau explorer des territoires aussi divers que l’ambient, la musique traditionnelle et la noise qu’il télescope allègrement, on est saisis par sa cohérence implacable.

L’insertion d’instruments à cordes typiques de la province du Gansu (sur la Route de la Soie) dans des couches électroniques qui balancent entre ambient et drone frappe par son évidence. Idem, le télescopage de thèmes latinos et, toujours, de nappes électro, qui pourrait être né dans le cerveau d’un William Gibson sous acide, constitue la bande-son parfaite de la mégapole perpétuellement mutante qu’est Pékin. « J’essaie de connecter le monde numérique avec l’univers organique en étant perpétuellement en mouvement. Le temps m’a appris qu’il était fun de mélanger les styles. Toutes mes créations sont différentes même si elles peuvent être qualifiées d’expérimentales. »

Perfectionniste, voire maniaque, le producteur voue une passion indéfectible au DIY et aux cassettes audio. Il nous offre ses dernières créations, des pansements autocollants sur lesquels il a écrit son nom au stylo-bille, indéniablement de précieux futurs collectors. « Quand j’étais petit aux US, je faisais de fausses interviews de mes skaters préférés sur cassette. Vers 11 ans, je me suis mis à faire des mixtapes de rock. Quand je suis arrivé en Chine, j’ai rencontré des Américains branchés électro qui publiaient une série de cassettes, les Taxeee Tapes 87FEI87. Comme ils en avaient marre de la musique que passaient les taxis, ils faisaient des mixtapes et les donnaient aux chauffeurs pour qu’ils les jouent pendant la course. À l’époque, tous les taxis avaient encore des lecteurs de cassettes ! J’ai trouvé un fabricant de cassettes à Pékin pour mes projets. Autrefois, il les vendait 70 centimes, maintenant, ça peut aller jusqu’à 2 euros en fonction de l’impression. Les cassettes envahissent inexorablement mon salon, elles constituent un aspect énorme de mon processus créatif. »

thruoutin

Dou Miao Village © DR

La place de l’expatrié

C’est donc sur de glorieuses cassettes qu’est paru le dernier avatar créatif de thruoutin, le duo Seon Ga, une collection de souvenirs soniques dans laquelle l’alchimiste pékino-louisianais et le producteur de Canton Yu Hein rendent hommage aux pigeons dont se servaient les soldats de la Première Guerre mondiale pour échanger des messages. Ici, pas de volatiles : les deux musiciens ont travaillé par WeChat, le système de messagerie incontournable, voire vital, en Chine. « Comme une sorte de miroir des pigeons de l’époque, WeChat permet de satisfaire notre besoin vital de transmission d’idées et d’émotions. Nous nous sommes inspirés d’artistes comme Tim Hecker, William Basinski, Tujiko Noriko et Celer », poursuit le savant fou.

Alors que des dizaines de milliers d’expatriés ont fui la Chine pendant l’épisode Covid, thruoutin fait partie des irréductibles qui sont restés envers et contre tout. On se permet donc de lui demander comment l’empire du Milieu perçoit ses musiciens étrangers.

thruoutin

© DR

« En règle générale, il est facile de se produire à Pékin. Il y a beaucoup de scènes, du folk à la techno, de la scène expat’ à la locale, des groupes de reprises au stand-up. Du point de vue logistique, il est plus facile de jouer qu’aux US, car la plupart des salles ont leur propre backline. En fait, être un musicien étranger en Chine est une arme à double tranchant. Cela permet d’avoir pas mal d’opportunités, car certains promoteurs sont heureux d’avoir des étrangers pour ajouter de la diversité à leur événement. Mais ça peut être parfois artificiel, j’essaie donc d’éviter ces situations. Dans d’autres cas, on peut être confrontés à de la xénophobie. Je me souviens avoir joué dans un groupe dont le manager disait qu’il lui serait plus facile de tourner si je n’étais pas là! Je n’ai aussi pas eu le droit de donner certains concerts parce que j’étais étranger. Mais, en règle générale, j’ai eu la chance de rencontrer des gens qui s’intéressaient avant tout à ce que je faisais et qui se foutaient d’où je venais. Je pense néanmoins qu’il y a un seuil à ne pas franchir en termes de notoriété quand on est un musicien étranger en Chine pour éviter que les autorités étudient vos paroles ou les titres de vos chansons ! »

Pour vivre heureux, restons dans l’underground…

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