Le Kiosque Électronique d'Olivier Vadrot et Cocktail Designers /©Martin Argyroglo, Olivier Vadrot, Valentine Chédébois

Tribune : “Il faut réinventer nos manières d’écouter la musique (quitte à explorer et s’égarer)”

par Tsugi

À l’heure où la réou­ver­ture des clubs, des salles de con­certs et la tenue de nou­velles édi­tions de fes­ti­vals sem­blent encore incer­taines et surtout loin­taines, une inter­ro­ga­tion, une angoisse peut-être, s’est for­mée dans mon esprit, et sans doute dans celui de beau­coup d’autres.

Par Jean-Yves Leloup, com­mis­saire de l’exposition Elec­tro à la Phil­har­monie et col­lab­o­ra­teur de Tsu­gi

Jean-Yves Leloup /©Lou Chaus­salet

Vivons-nous la fin du deuxième âge d’or de la musique électronique ?

On peut con­sid­ér­er la péri­ode qui s’étend entre la moitié des années 1980 et la moitié des années 1990 comme le pre­mier âge d’or de la scène rave, house et tech­no, avec l’apparition de la house de Chica­go, de la tech­no de Detroit, du Sec­ond Sum­mer Of Love bri­tan­nique, de gen­res comme la trance, la jun­gle, l’IDM, la nou­velle vague ambi­ent, le hard­core, la pro­gres­sive house, etc. Une pre­mière péri­ode plutôt under­ground com­parée au for­mi­da­ble élan pop­u­laire ain­si que créatif, dopé par la crois­sance du web 2.0, qu’ont con­nu les années 2010, à tra­vers la dynamique berli­noise, le dub­step, les méga fes­ti­vals, la glob­al­i­sa­tion de la cul­ture DJ, les nou­velles vagues élec­tro africaines et sud-américaines, etc.

Au cours de la décen­nie qui vient de s’achever, nous avons donc con­nu un nou­v­el et sec­ond âge d’or de la dance music qui, comme tous les cycles de la musique pop­u­laire, sera un jour appel­er à s’étioler, à dis­paraître, à moins qu’il ne mute et ne se réin­vente.

Cette époque de suc­cès pop­u­laires, d’élan créatif, de crois­sance économique et de fer­veur sociale est-elle défini­tive­ment révolue ?”

C’est ce que l’on pour­rait croire lorsque l’on observe la lib­erté de mœurs, les dimen­sions extrêmes et l’atmosphère lib­er­taire qui étaient de mise il y a encore quelques mois dans les clubs under­ground et les fêtes clan­des­tines, tout comme lorsque l’on observe l’ampleur démesurée des méga fes­ti­vals de la vague EDM. Comme si, au Berghain de Berlin comme au Space d’Ibiza, au Péri­pate de la Porte de La Vil­lette comme au fes­ti­val Ultra de Mia­mi, il s’agissait de danser jusqu’à l’effondrement, de brûler nos dernières forces et d’éprouver ce qu’il nous reste de lib­erté, avant la fin pos­si­ble du monde tel que nous le con­nais­sions jusque-là.

C’est aus­si ce que l’on pour­rait croire lorsque l’on assiste au suc­cès écras­ant et incon­testable d’une vague main­stream mêlant les formes de l’europop, du R&B, du rap voire des mélodies latino-américaines et des rythmes caraïbes, qui domine l’ensemble du paysage musi­cal mon­di­al. Une puis­sante mou­vance musi­cale qui, com­parée à l’électro, peut plus facile­ment se pass­er des clubs et de la scène, grâce au sou­tien act­if des radios, du stream­ing, de la syn­chro­ni­sa­tion de ses titres à tra­vers les séries et de ses capac­ités à moné­tis­er son suc­cès en ligne.

La théorie de la « chute de l’empire élec­tro », est toute­fois plus dif­fi­cile à con­cevoir lorsque l’on voit le nom­bre de jeunes lieux et col­lec­tifs, de nou­veaux musi­ciens, et plus encore de jeunes musi­ci­ennes, apparus sur la scène au cours de ces dernières années. Leur ambi­tion de bâtir de nou­velles formes d’organisation sociale, plus respectueuses des indi­vidus, de leur genre et de leur choix, leur éru­di­tion, leur soif de con­nais­sance, leur curiosité envers les out­ils et les instru­ments sem­blent plus fer­vents encore que par le passé. Sans compter que plusieurs généra­tions d’auditeurs et d’auditrices, pas­sion­nés par la musique élec­tron­ique, ses formes planantes comme ses tem­pos plus hale­tants, se sont suc­cédées depuis près de cinquante ans, com­posant un pub­lic dont la tranche d’âge s’étend désor­mais de l’adolescence jusqu’aux prémices de la retraite.

Si cette pos­si­bil­ité de l’effondrement de la scène élec­tron­ique reste toute­fois en sus­pens, la ques­tion que nous pou­vons légitime­ment nous pos­er est de savoir com­ment faire vivre autrement cette cul­ture musi­cale, au-delà du dance­floor, de la com­mu­nion, du con­cert et de la foule qui con­sti­tu­aient jusqu’ici son ADN ?

Quel que soit le temps durant lequel cette crise est amenée à dur­er, quel que soit le nom­bre de soirées et de fes­ti­vals qui vien­dront à être annulés, et quel que soit le nom­bre de lieux ou d’entreprises cul­turelles qui vont hélas être amenés à dis­paraître, com­ment allons-nous pou­voir ces prochains mois con­tin­uer à faire vivre la scène et la musique élec­tron­ique ?

Pos­ses­sion /©Mariana Mata­moros

J’aimerais ici esquiss­er quelques pistes pour nous per­me­t­tre de réfléchir à la manière dont nous pour­rons con­tin­uer à ani­mer cette cul­ture musi­cale, au cours de cette péri­ode de muta­tion qui est cer­taine­ment appelée à dur­er plusieurs mois. Ce texte n’a pas pour voca­tion à faire le point sur l’économie et les aides néces­saires dont la scène musi­cale à besoin, qu’elles vien­nent de l’état, des Gafas, des ser­vices en ligne ou de la générosité pop­u­laire, mais plutôt d’aborder la ques­tion du point de vue du rôle des médias, de la créa­tion musi­cale, de l’esthétique, de la scéno­gra­phie, de la manière dont la musique peut être dif­fusée et médi­atisée.

1/ La musique électronique ne peut se résumer à la fête

Tout d’abord, rap­pelons que la musique élec­tron­ique actuelle ne se résume ni à la nuit, ni aux DJ, ni à la fête, ni au dance­floor. Ce sont ses fon­da­tions, mais pas oblig­a­toire­ment ses seuls hori­zons. Cela fait déjà de longues années que j’ai acquis la cer­ti­tude qu’il faut bris­er, métaphorique­ment s’entend, les murs du club et de la salle de con­cert pour imag­in­er d’autres manières, par­al­lèles, de vivre la musique, de l’écouter, et de l’écouter ensem­ble, et désor­mais à bonne dis­tance les uns des autres. Cette cer­ti­tude s’est bien sûr réaf­fir­mée ces dernières semaines, à l’heure de la crise san­i­taire. En atten­dant la réou­ver­ture (prochaine ou éventuelle ?) des clubs, des salles et des fes­ti­vals, il faut réin­ven­ter nos manières d’écouter la musique (quitte à explor­er et s’égarer).

2/ Nous ne pouvons nous résigner à imiter de façon virtuelle le monde musical d’avant

Les DJ sets et les live en ligne sont bien sûr la pre­mière des répons­es. Leur nom­bre s’est démul­ti­plié dès les pre­miers jours du con­fine­ment et ce nou­veau for­mat est sans doute appelé à per­dur­er, à l’heure les sociétés de droit d’auteur et cer­tains ser­vices en ligne envis­agent de rétribuer les livestreams. L’initiative récente lancée en France, adap­tée du mod­èle berli­nois Unit­ed We Stream, qui mêle con­certs réal­isés depuis les clubs et générosité des dona­teurs, est un bon exem­ple de la manière dont une scène et une pro­fes­sion peu­vent réa­gir face à la crise.

Mais cette réponse me sem­ble trop lim­itée ou par­tielle. Car on ne peut vivre et penser une cul­ture musi­cale seule­ment par l’intermédiaire d’une retrans­mis­sion sur écran, accom­pa­g­née de tchats. Au cours des prochains mois qui nous atten­dent, nous ne pour­rons nous résign­er à imiter de façon virtuelle, à tra­vers le stream, le monde musi­cal d’avant. La réin­ven­tion de notre mod­èle cul­turel musi­cal peut se faire dans une per­spec­tive plus créa­tive, plus mod­este, plus édi­to­ri­al­isée aus­si, dans des dis­posi­tifs à taille humaine, voire intime. Il faut d’abord que les acteurs et actri­ces de ce mou­ve­ment con­tin­u­ent à dia­loguer et échang­er, ensem­ble, et ne se con­tentent pas de dif­fuser, depuis leur ordi­na­teur, la musique qu’ils aiment ou qu’ils com­posent.

3/ Il faut que l’état aide enfin la presse culturelle

Au-delà du for­mat du livestream, la pre­mière idée serait de rap­pel­er le rôle que peut jouer la radio. Les sit­u­a­tions de crise ont sou­vent per­mis aux grands médias de réaf­firmer leur rôle. Lorsqu’elle dépasse le rôle de sim­ple robi­net à tubes, la radio est un puis­sant média qui peut mêler musique, voix, ren­con­tres, témoignages, entre­tiens et reportages, et donc de mieux faire vivre une cul­ture musi­cale.

La radio a été l’un des médi­ums les plus impor­tants dans l’émergence de la cul­ture des dance­floors depuis la dis­co new-yorkaise des années 1970 jusqu’au pre­mier âge d’or des raves des années 1990. Mais si la radio se résout à n’être qu’un robi­net à musique, elle est con­damnée à être dis­tancée par le stream­ing. Que la radio dif­fuse donc de la musique, mais qu’elle fasse par­ler les acteurs et actri­ces de ce mou­ve­ment. Tsu­gi Radio, à la fois édi­to­ri­al­isée et dotée d’une pro­gram­ma­tion musi­cale qui ne se con­tente pas d’aligner les hits et les mix­es, con­stitue à ce titre un pre­mier pas dans ce sens. Mais encore faut-il avoir les moyens et les sou­tiens financiers pour qu’un tel média puisse cor­recte­ment rétribuer ses col­lab­o­ra­teurs, ce qui reste dif­fi­cile encore aujourd’hui.

La radio donc, mais aus­si la presse (papi­er ou en ligne) jouent aus­si ce rôle de fer­ment cul­turel. Mais si elles doivent pâtir de la chute des revenus pub­lic­i­taires des fes­ti­vals, après la chute, il y a longtemps déjà, des investisse­ments pub­lic­i­taires des labels, la presse musi­cale et cul­turelle, et ses nom­breux jour­nal­istes pré­caires, ne pour­ront longtemps con­tin­uer leur tra­vail. Avant la crise, la presse cul­turelle était déjà exclue des aides éta­tiques accordées à la presse d’information général­iste. La sit­u­a­tion ne peut donc que s’aggraver. Étrange­ment, en France, la presse cul­turelle n’est pas ou peu aidée. Elle doit l’être.

4/ Gafas, services en ligne et radios doivent participer au sauvetage des artistes les plus fragiles

Même si cet arti­cle en forme d’éditorial n’entend pas se pencher de manière détail­lée sur la ques­tion économique, on peut toute­fois rap­pel­er que de nom­breux médias et ser­vices prof­i­tent de la musique, sans tou­jours par­ticiper active­ment à sa créa­tion ou son finance­ment, en tout cas encore très peu.

En France, on pour­rait légitime­ment deman­der aux radios les plus puis­santes de par­ticiper à l’effort nation­al en pro­gram­mant une part plus impor­tante de titres de musi­ciens et musi­ci­ennes qui ont réelle­ment besoin d’un sup­port financier. Beau­coup de radios se con­cen­trent sur la dif­fu­sion des « golds » (plus encore en péri­ode de crise), ces stan­dards trans­généra­tionnels dif­fusés par des sta­tions et des réseaux comme Chérie FM, Nos­tal­gie mais aus­si Radio France. On doute que ces médias puis­sent infléchir leur pro­gram­ma­tion mais une trans­for­ma­tion, même lim­itée, de leur pro­gram­ma­tion, con­stituerait un puis­sant out­il financier afin d’aider les artistes, les labels, les pro­duc­teurs et les édi­teurs qui con­stituent les forces vives de la créa­tion con­tem­po­raine.

Au-delà de notre pays, et de manière plus générale, la musique génère du traf­ic sur les réseaux numériques et par là même, de con­sid­érables sommes d’argent. Sauf que ce sont les entre­pris­es qui moné­tisent les datas et les flux auprès des pub­lic­i­taires qui en prof­i­tent le plus. Le prob­lème reste donc la répar­ti­tion des gains. Les Gafas, cer­tains ser­vices numériques et sites de stream­ing, ain­si que cer­tains types de con­trats pro­posés par les labels et les pro­duc­teurs, doivent être ques­tion­nés ou revus. Si les revenus issus de la scène et du spec­ta­cle dis­parais­sent, et que les revenus générés par le stream­ing ne sont pas mieux répar­tis, la crise ne fera que s’aggraver pour les styles musi­caux qui dépen­dent en grande par­tie de la scène, comme le clas­sique et le jazz, et bien sûr l’électro.

Les grandes péri­odes de crises con­stituent de brusques accéléra­teurs de la créa­tion et de l’invention.”

5/ Les musiciens doivent profiter de la crise et inventer de nouvelles formes sonores

Con­cer­nant les musi­ciens et musi­ci­ennes élec­tron­iques, la crise du secteur des clubs et des fes­ti­vals pour­rait aus­si con­stituer une occa­sion pour cer­taines et cer­tains d’entre eux de retourn­er en stu­dio pour à nou­veau imag­in­er « la musique du futur ». Les for­mats imposés par le dance­floor et les grandes pro­gram­ma­tions des fes­ti­vals ont par­fois eu comme con­séquence de nivel­er la créa­tion, de favoris­er les esthé­tiques les plus énergiques, pom­pières ou gen­ti­ment pop au détri­ment d’une explo­ration et d’une recherche sonore aux­quelles l’électronique est his­torique­ment liée.

Artistes, prof­itez de ce temps mort pour bris­er, au moins durant un temps, la règle des rythmes 4/4, des breaks con­venus, des mon­tées de caisse claire, des mélodies à sif­flot­er, des envolés sonores dédiées aux foules des fes­ti­vals, sans oubli­er le for­mal­isme par­fois creux et con­venu de la musique dite expéri­men­tale, pour explor­er autre chose. Les grandes péri­odes de crises con­stituent de brusques accéléra­teurs de la créa­tion et de l’invention. Quand la pres­sion com­mer­ciale ne se fait plus sen­tir, autant explor­er une voie per­son­nelle, plutôt que de se com­plaire de façon incon­sciente dans les sché­mas imposés par le Spec­ta­cle, le réseau des fes­ti­vals, les tourneurs, les médias, le pub­lic ain­si que son pro­pre désir de réus­site sociale et finan­cière.

6/ Il faut faire vivre la scène musicale chez les disquaires, les médiathèques, les tiers-lieux, les musées…

Les lieux de la musique qui vont peu à peu rou­vrir, vont aus­si avoir leur rôle à jouer, même s’ils devront faire face à de sévères restric­tions de fréquen­ta­tions. Le rôle des dis­quaires, comme lieu de pas­sage et de ren­con­tre, est cru­cial afin de faire vivre, même de façon mod­este, notre cul­ture musi­cale. Ces dernières années, beau­coup d’entre eux ont d’ailleurs ajouté à leur activ­ité prin­ci­pale dédiée à la musique, d’autres activ­ités (librairie, bars, petits show­cas­es, matériel hi-fi…), trans­for­mant le dis­quaire d’antan en de petits et mod­estes lieux de con­vivi­al­ité qui valent par­fois bien plus que de longues heures passées sur Discogs.

En atten­dant de pou­voir organ­is­er de nou­veaux con­certs, cer­tains lieux pour­raient de la sorte devenir des lieux de ren­con­tre dédiés à faire fruc­ti­fi­er cette cul­ture musi­cale autrement que par le con­cert ou le dance­floor. Les lieux cul­turels, les musées, les vendeurs d’instruments, les dis­quaires, les Smacs, les médiathèques, les librairies sans oubli­er ces nou­veaux espaces inter­dis­ci­plinaires appelés « tiers-lieux », bref, tous ces lieux cul­turels qui seront réou­verts bien avant les clubs et les salles de con­cert et ceux pour qui la musique con­stitue l’un des cœurs de l’activité, pour­raient ain­si, même à des­ti­na­tion d’un pub­lic restreint, organ­is­er journées thé­ma­tiques, ses­sions d’écoute, con­férences, ate­liers, cours de musique, mas­ter­class, ren­con­tres avec des artistes, lec­ture, sig­na­tures de livres ou d’albums. Autant d’activités et de micro-événements, dont il fau­dra dress­er un cal­en­dri­er, qui aideraient à bris­er les dis­tances, la soli­tude et les écrans qui nous sépar­ent.

7/ Il faut inventer de nouvelles formes, modestes et intimes, de concerts

LE PLACARD HEADPHONE FESTIVAL / ©Plon

Sans doute les musi­ciens doivent-ils saisir cette occa­sion pour inven­ter une nou­velle forme d’expression scénique, proche de l’intime, dédiée à un pub­lic par­ti­c­ulière­ment restreint, que celui-ci soit réu­ni en mai­son ou apparte­ment, dans des petites salles de spec­ta­cle ou dans un espace ouvert et naturel.

Le pub­lic lui-même, même s’il ne fait pas face à l’artiste, peut par lui-même décider de se réu­nir, au domi­cile de l’un ou l’autre, ou dans un espace ouvert et naturel, afin de suiv­re et d’écouter en direct, les innom­brables streams qui peu­plent désor­mais la Toile. La puis­sance des moyens de dif­fu­sion est aujourd’hui telle qu’il est pos­si­ble d’écouter ensem­ble, presque partout sur notre ter­ri­toire, de la musique créée à l’autre bout du monde, en direct.

Si la crise peut pouss­er les musi­ciens à explor­er d’autres ter­ri­toires que celui du dance­floor, la crise peut aus­si être l’occasion d’organiser des lives ou des per­for­mances des­tinées à un pub­lic plus calme et séden­taire, que l’on pense au for­mat des siestes musi­cales, chill-out et autres sound bath.

 

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Il faut peut-être aus­si imag­in­er des lieux de con­cert mod­estes, dans lequel un artiste puisse jouer plusieurs soirs de suite, ou de manière régulière face à un pub­lic en petit comité, comme on pour­rait l’imaginer pour un café-théâtre.

Depuis quelques années déjà, des design­ers, des artistes et des col­lec­tifs ont aus­si imag­iné des dis­posi­tifs d’écoute à taille humaine et mod­este, qui per­me­t­tent de repenser la forme du con­cert et de l’écoute col­lec­tive. Je pense notam­ment au Kiosque Élec­tron­ique d’Oliver Vadrot et Cock­tail Design­ers, aux Siestes Acous­tiques de Bastien Lalle­mant, au fes­ti­val d’écoute sur casque en apparte­ment Le Plac­ard, à la série des trois Audi­o­labs, ain­si que le plus récent dis­posi­tif de L’Écouteur (présen­té en ce moment au Frac Grand Large de Dunkerque) que j’ai dévelop­pé avec des design­ers comme Patrick Jouin, Erwan et Ronan Bouroul­lec et Lau­rent Mas­sa­loux et des spé­cial­istes du son comme Thier­ry Bal­asse, Guil­laume Pel­lerin et Roland Cahen. Des dis­posi­tifs au croise­ment du design, de la scéno­gra­phie et de l’événement qui ten­tent d’installer de nou­veaux rap­ports entre l’artiste et son pub­lic ou plus sim­ple­ment d’inventer de nou­velles pos­tures d’écoute.

Audi­o­labs, struc­ture d’im­mer­sion sonore / ©Remi Vil­lag­gi

Le Kiosque Élec­tron­ique / ©Mar­tin Argy­rog­lo, Olivi­er Vadrot, Valen­tine Chédébois

Le for­mat de la bal­lade ou de la prom­e­nade sonore, aus­si appelé « audio walk » ou « sound walk », expéri­men­té dès les années 1990 par des artistes comme Janet Cardiff et Stephan Cras­nean­sc­ki, et plus récem­ment à tra­vers les pro­jets Sound Drop et les par­cours sonores pro­duits par le Col­lec­tif Mu, per­me­t­trait aus­si d’expérimenter un autre rap­port à la créa­tion musi­cale. Ces créa­tions, des­tinées à être écoutées de façon mobile, au fil des péré­gri­na­tions de l’auditeur selon un tracé urbain ou rur­al pen­sé par l’artiste, per­me­t­trait une nou­velle fois de bris­er la soli­tude des écrans, et de pouss­er les musi­ciens à expéri­menter d’autres formes, dans la lignée de ce qu’on pu faire les artistes sonores avant eux.

En quelque sorte, il s’agirait pour les musi­ciens de se réap­pro­prier l’espace, ou d’explorer l’espace de l’écoute, loin des salles de con­certs, pour crois­er l’univers des arts plas­tiques et sonores. Pourquoi ne pas sonoris­er des espaces publics que les audi­teurs pour­raient être amenés à tra­vers­er ? Le monde de l’art, des galeries et des musées pour­rait de la sorte saisir cette occa­sion pour mieux crois­er l’univers du son et de la musique.

Ces réflex­ions et ces idées peu­vent paraître loin­taines vis-à-vis du monde de la fête et du dance­floor. Elles sont en effet nées de mon expéri­ence de com­mis­saire d’expositions con­sacrées à la musique (Glob­al Tech­no, Elec­troSound, Elec­tro), et de mon expéri­ence dans le champ de l’art sonore. Selon moi, le for­mat, ou plutôt le médi­um de l’exposition, et en par­ti­c­uli­er de l’exposition musi­cale, ne doit pas être néces­saire­ment vu comme un moyen de doc­u­menter l’expression musi­cale, mais plutôt de par­ticiper au renou­velle­ment de ses formes d’écoute. L’exposition Elec­tro : de Kraftwerk à Daft Punk, présen­tée en 2019 à la Phil­har­monie de Paris, et sa nou­velle ver­sion Elec­tron­ic : from Kraftwerk To The Chem­i­cal Broth­ers qui devraient bien­tôt s’ouvrir au Design Muse­um de Lon­dres (enfin, on l’espère) offrait juste­ment à tra­vers sa scéno­gra­phie, ses modes de vis­ite et de déam­bu­la­tion, ses œuvres et sa bande-son mixée par Lau­rent Gar­nier, un autre moyen d’écouter la musique élec­tron­ique, au-delà des formes désor­mais bien insti­tuées du club ou de la salle de con­cert. Il ne s’agissait pas, comme on nous l’a par­fois reproché, de faire entr­er la tech­no au musée, mais de se saisir du médi­um de l’exposition pour trans­former la vis­ite en expéri­ence musi­cale.

Siestes Acous­tiques © Charles Berbérian (Francheville)

8/ Les écrans ne peuvent constituer notre seule fenêtre, ou notre seul horizon

Alors bien sûr, aucune de ces idées ne per­me­t­tra aux uns et aux autres de retrou­ver ces prochaines semaines ou prochains mois le même niveau de rémunéra­tion que pou­vaient l’offrir les clubs et les fes­ti­vals. Elles peu­vent même paraître bien désuètes à l’heure du suc­cès de Tik­Tok et des réseaux. Ces idées ne peu­vent se sub­stituer aux verse­ments de la Sacem, au cachet des tourneurs, aux béné­fices générés par une syn­chro sur une série Net­flix ou les aides des états, des régions ou des métrop­o­les. Mais je crois qu’il faut inven­ter, ou plus sim­ple­ment organ­is­er, des ren­con­tres IRL, dans la vraie vie, qui pos­sè­dent la capac­ité à nous faire vivre en tant que com­mu­nauté cul­turelle. Et ce, même s’il faut bien l’avouer, dans la véri­ta­ble économie, pour beau­coup d’artistes, ce sont avant tout les écrans qui leur offrent leurs prin­ci­pales sources de revenus et qui pour­raient devenir leur unique source de revenus au cours de ces prochains mois ou années.

Dans la véri­ta­ble économie, pour beau­coup d’artistes, ce sont avant tout les écrans qui leur offrent leurs prin­ci­pales sources de revenus et qui pour­raient devenir leur unique source de revenus au cours de ces prochains mois ou années.”

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