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© Philippe Lévy
8 décembre 2023

Trip-hop : quand la France trippait à 80 bpm (2/2)

par Gérôme Darmendrail

On l’oublie, mais la France fut l’autre pays du trip-hop, et le trip-hop l’autre french touch, en tout cas dans sa version originelle, celle d’avant la house filtrée. Pour la première fois, le Royaume-Uni regardait avec intérêt la musique française, intrigué par les disques de DJ Cam, La Funk Mob, Air ou Kid Loco. En France, dans un pays encore très rock à l’aube des années 1990, leur musique fut pour beaucoup une porte d’entrée vers le rap et l’électronique. Retour sur une époque où les samples et les instrus au ralenti avaient la cote.

 

Article en deux parties, issu de Tsugi 164 : La France, l’autre pays du trip-hop ! 

 

Le temps des home-studieux

Un constat similaire au niveau de la production, souligne BoomBass. « Beaucoup de mômes qui faisaient des instrus hip-hop se sont dit : “Mais en fait, on peut le faire sans avoir besoin de quelqu’un qui rappe.” C’était aussi le début des home studios, qui devenaient abordables. Une platine, un sampleur et un Atari, c’était le prix d’une guitare de bonne qualité avec un ampli. Et puis ça sonnait tout de suite. Gamin, j’avais la chance d’avoir un quatre-pistes chez moi. J’enregistrais des guitares, des batteries, mais j’avais un son de chiotte, parce que je n’étais pas en studio. Je n’arrivais jamais à obtenir un son de disque, je devenais fou ! Et le jour où tu commences à sampler, tu te dis : “Ouah, mais ça sonne là !” C’est normal, tu as pris un truc qui a été enregistré et mixé en studio par des virtuoses. »

« C’était nouveau, c’était le bon truc au bon moment, résume DJ Cam, même si les morceaux étaient souvent trop longs, parce qu’on fumait beaucoup de weed. » En 1995, au moment de sortir son premier album, il se heurte pourtant à l’incompréhension des maisons de disques françaises. « Mon premier EP, sorti en vinyle, avait bien marché. J’avais eu le soutien de Massive Attack, de radios et de magazines anglais, alors je me suis dit : “Il y a un public pour mon espèce de truc chelou hybride”. J’avais appelé ça abstract hip-hop. Parce que sans me la péter, le mec qui a inventé le terme abstract hip-hop, c’est oim ! J’ai donc fait mon album et je suis allé frapper à la porte des maisons de disques. Tout le monde m’a dit : “Ça ne marchera jamais.” Seul Éric Morand, de F Com, m’a fait une proposition. Mais il n’avait pas assez de thunes, donc j’ai sorti l’album tout seul. Pour presser les disques, j’ai tapé tout le monde, ma famille, mes potes… J’habitais chez mes parents, qui heureusement avaient un grand appartement, où je stockais les caisses de vinyles et de CDs. Chris, qui venait de monter Yellow Productions avec Alain Ho, m’a beaucoup aidé pour tout ce qui était logistique. Il avait six mois d’avance sur moi, il me refilait tous les plans fabrication, distributeurs… Au départ, j’ai dû presser 2 000 CDs et 2 000 vinyles, mais tous les trois jours, il fallait en represser 1 000 ! Je me rappelle que j’avais fait installer une deuxième ligne téléphonique chez mes parents, qui arrivait dans ma chambre, avec un fax qui sonnait tout le temps. J’ai signé une licence pour les États-Unis et le Japon, parce que je ne pouvais plus suivre. Au bout de trois mois, j’avais dû vendre 150 000 albums. Évidemment, ensuite, tout le monde m’a rappelé. »

 

Kings of England

Nul n’est prophète en son pays, la plupart des artisans de cette scène finiront par le découvrir. « On me demande parfois si ça a été difficile de signer Air, raconte Philippe Ascoli. Pas du tout. Pour les gens de l’industrie du disque en France, c’était de la musique d’ascenseur. Quand on a sorti le maxi de “Modulor Mix”, il y a eu, en revanche, une flambée en Angleterre. Single of the week dans le NME, des appels de Londres, Mo’ Wax qui voulait les signer… Et on a vendu très vite 600 000 exemplaires de leur premier album. Mais ça a été plus un succès là-bas qu’en France. Air n’a eu une véritable reconnaissance en France qu’à partir du troisième album. » L’Angleterre faiseuse de rois, Kid Loco peut également en témoigner : « Pour mon premier album, j’avais signé avec Yellow, qui avait un deal de distribution avec East West. Mon disque sort en fin d’année 1997, et ça ne prend pas. Mais les magazines anglais adoraient et on avait un dossier de presse infernal. Donc les gens de Yellow ont été voir East West pour leur dire : “Vous vous foutez de notre gueule ! Il a un press-book gros comme le bottin et vous n’arrivez pas à le vendre ?” On a ressorti l’album avec des inédits et des remixes sur un deuxième CD, ils l’ont poussé et ça a commencé à cartonner. Même si tu n’en vends pas un million par pays, au bout d’un moment, ça fait du chiffre. On a fait un peu plus de 150 000. Ça m’a aussi permis d’avoir plein de demandes de remixes. J’ai dû en faire plus de 300. J’en faisais toutes les semaines. C’est pour ça que mon deuxième album a pris du temps. C’était peut-être une erreur de ma part. Au lieu de faire des remixes, j’aurais dû garder des idées pour faire un deuxième album dans le même genre. Parce qu’après, trop de temps s’était passé. J’ai fait un disque ouvertement plus rock et plein de potes m’ont dit que je m’étais tiré une balle dans le pied. »

 

Beaucoup de mômes qui faisaient des instrus hip-hop se sont dit : “Mais en fait, on peut le faire sans avoir besoin de quelqu’un qui rappe.”

 

Dès 1998, le vent commence à tourner. En Angleterre, le big beat prend le dessus, Massive Attack et Portishead glissent vers le rock, James Lavelle et DJ Shadow vers la grandiloquence pop avec leur projet Unkle, tandis qu’en France, la house filtrée devient incontournable. Pour BoomBass et Zdar, qui viennent de produire dans la douleur le troisième album de MC Solaar, l’heure n’est plus à La Funk Mob, mais à Cassius.
« Le problème de cette musique, dans sa forme instrumentale en tout cas, c’est qu’elle n’était ni adaptée à la scène, ni aux clubs, juge BoomBass. Et tout d’un coup, avec la house, on a découvert qu’on pouvait être payés pour jouer des disques, tout en continuant à en produire. Ça bouge, tu danses, tu es en nage, je me suis dit : “Mais c’est ça qu’il faut qu’on fasse !” Et on a fait Cassius. Pour moi, c’était la révolution de passer de 80 à 130 BPM. Je dansais tout seul dans le studio ! »

 

House music et retour de bâton

De facto, tous ceux qui faisaient du downtempo finissent par passer à autre chose. The Mighty Bop devient Bob Sinclar et bascule dans la disco house, la série Source Lab s’arrête et laisse place à Source Rocks, avant que Kid Loco ne lâche son sampleur pour reprendre sa guitare. Quant à DJ Cam, dont le second album, Substances, distribué par Sony, a été un succès, il revient à ses racines hip-hop avec The Beat Assassinated, un disque avec des rappeurs. Une erreur, estime-t-il aujourd’hui. « C’est le seul de mes disques que je n’ai pas envie de réécouter. Tout le monde voulait que je fasse un Substances 2, et je suis arrivé avec un album de hip-hop hyper hardcore. Les mecs de Sony étaient en panique. J’ai gagné du public aux États-Unis, mais j’ai perdu tous les mecs que j’avais gagnés avec Substances. J’ai fait n’importe quoi. Un truc d’ado, un suicide marketing. À ce moment-là, j’étais en pourparlers pour bosser avec Madonna et produire des titres pour son album, et sur le morceau d’intro, j’avais mis un sample de Dr Dre que je trouvais marrant qui disait : “I love hip-hop like Madonna loves dick.” (J’aime le hip-hop comme Madonna aime la bite, ndr) Bon, elle a beau avoir un grand sens de l’humour, je n’ai jamais bossé avec elle. En plus, je n’avais pas vraiment eu les rappeurs que je voulais, parce que je manquais de cash. Il aurait fallu que je fasse un Substances 2. J’aurais donné des concerts au château de Versailles. Je serais devenu le David Guetta du trip-hop. »

Aurait-ce été la bonne option ? Philippe Ascoli n’en est pas certain. « Fin des années 1990, début 2000, il y a eu un gros backlash sur cette musique, qu’on trouvait trop facile. Les tendances avaient changé. Je crois que c’est Nicolas Godin (de Air, ndr) qui l’a dit : le trip-hop a été un peu un cheval de Troie. Faire de la musique qui tournait sur deux mesures et un beat, c’était trippant, mais il fallait passer à autre chose. Et puis c’est le moment où est arrivée cette horrible musique lounge des cafés Costes et autres Buddha Bar. C’était le mauvais côté de ce qu’on avait développé, mais c’était ce qu’était devenu le trip-hop. »

 

Même le sampling n’avait plus le même attrait, remarque Kid Loco. « C’est rigolo de faire des samples, mais il n’y avait pas Internet comme aujourd’hui, donc une fois que tu avais samplé tous tes disques, tu tournais en rond. » Question d’argent aussi : « Quand tu ne vends pas, personne ne vient te faire chier, mais dès que tu commences à vendre… Je me suis fait attraper pour sample de Brian Auger sur “The Bootlegers”. Heureusement, c’était une reprise. Donc je me suis fait prendre pour le master use, pas pour le publishing. J’ai payé une amende, puis des royautés. C’est de bonne guerre. Par la suite, j’ai produit un groupe anglais qui s’appelait Departure Lounge, et des années plus tard, le claviériste de ce groupe va voir Brian Auger en concert à Londres. À la fin du concert, il se présente et lui dit : “Je joue dans un groupe qui a été produit par Kid Loco.” Et Brian lui répond : “Dis-lui qu’il m’a fait gagner tellement d’argent que s’il veut, on fait un titre ensemble.” Et on a fait un titre ensemble, mais qui n’est jamais sorti, je ne sais pas pourquoi. » Par prudence, en 2009, quand il a réédité son premier album A Grand Love Story chez Wagram, il a rejoué tous les samples. C’est la version qu’on peut entendre aujourd’hui sur les plateformes de streaming.

 

 

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Une deuxième vie pour le trip-hop ?

Vingt-cinq ans plus tard, peut-on imaginer ce courant faire son retour, connaître un revival ? « Ça n’a pas été assez important socialement, culturellement, considère BoomBass. En revanche, ce qui pourrait revenir, c’est le sample, utilisé d’une manière hyper moderne grâce à l’IA par une nouvelle génération de mômes. » Jérôme Mestre, le fondateur d’Artefact, est plus nuancé : « Comme toutes les modes, c’est monté assez haut et c’est redescendu. Plus personne n’en a écouté pendant des années, mais là, j’ai l’impression que ça revient, que les gens redécouvrent cette musique et se disent : “Ah ouais, il y avait quand même des bons trucs.” »

La tendance actuelle autour du lo-fi hip-hop, ces instrumentaux planants qui ressemblent beaucoup à l’abstract hip-hop des années 1990, va dans ce sens, à en croire DJ Cam, qui a pu observer ces derniers temps, via ses relevés de streaming, un regain d’intérêt pour sa musique. « Tous les petits mecs de 18 ans qui écoutent du lo-fi, ben ils se disent : “C’était quoi avant le lo-fi ?” Et ils retombent sur des mecs comme moi, Shadow ou Krush. » De quoi l’interpeller, alors que son premier album, Underground Vibes, fêtera ses 30 ans l’an prochain. « Je me dis qu’il faudrait que je fasse quelque chose. Quoi ? Je ne sais pas encore. Déjà, je vais le ressortir remasterisé. Mais faire des remixes, je ne sais pas. Je pense que je vais faire une tournée. Un live où je jouerai l’album, mais sans musiciens. Seul sur scène, je joue le disque avec des images et un gros son, je le remasterise en Dolby Atmos et basta. Un truc qui était commun à tous les mecs qui faisaient notre style de musique, c’est qu’on avait tous le complexe de ne pas être musiciens, de ne pas jouer. Donc quand il y avait un live, il fallait prendre des musiciens. Maintenant, fuck ! Les gens viennent et écoutent ton album sur un gros son. Je pense que je vais les mettre assis, dans une salle, parce que ma musique est atmosphérique, et projeter un film tourné pour l’occasion. Faut juste que je trouve la personne pour faire le film. » Avis à la population !

 

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