©Aldo Paredes

Tsugi 129 : Interview intime avec The Black Madonna

DJ inter­na­tionale, fig­ure bien­veil­lante et mil­i­tante de la scène élec­tron­ique, celle qui s’i­den­ti­fie comme une “maman de la rave” (pour savoir s’ex­primer ouverte­ment au sujet de la tolérance et de l’inclusion), l’Américaine The Black Madon­na met sa notoriété au ser­vice des droits des migrants LGBTQ. Mais com­ment cette DJ de Chica­go au par­cours acci­den­té en est-elle venue à jouer les bonnes fées ?

Retrou­vez cette inter­view en inté­gral­ité dans le Tsu­gi 129, disponible partout.

Les noms des soirées dans lesquelles The Black Madon­na offi­cie par­lent d’eux-mêmes : la nou­velle prêtresse de la house améri­caine a l’espoir et l’optimisme chevil­lés aux platines. Marea Stam­per, 42 ans aujourd’hui, n’est pas du genre à baiss­er les bras. Entre son épiphanie rave à qua­torze ans et son suc­cès inter­na­tion­al de ces dernières années, elle a survécu à toutes les galères, les errances et les rejets, sans jamais aban­don­ner son rêve de prêch­er la bonne parole house, sou­vent mât­inée de tech­no, de dis­co voire de drum’n’bass. Un par­cours de com­bat­tante born and raised dans le fin fond du Ken­tucky sans le sou, qui l’amène aujourd’hui à s’engager en faveur de ceux qui ont encore moins : les réfugiés, et plus par­ti­c­ulière­ment les réfugiés LGBT fuyant des pays où l’homosexualité est encore un crime.

Jusqu’à mi-avril, elle sil­lon­nera l’Europe avec son We Still Believe : Choose Love Tour pour soutenir l’association Help Refugees, une ONG anglaise four­nissant une aide human­i­taire et un sup­port psy­chologique aux réfugiés du monde entier. His­toire de ramen­er un peu d’amour et de sol­i­dar­ité dans la cul­ture club, la propul­sant presque mal­gré elle en Madonne des bonnes caus­es, une fig­ure mater­nelle vers qui les laissés-pour-compte se tour­nent, quitte à lui con­fi­er leurs secrets sur les réseaux soci­aux. Alors que la rési­dente du Smart­bar (le club le plus réputé de Chica­go, où se pro­duisent aus­si bien des poin­tures locales comme Der­rick Carter ou feu Frankie Knuck­les, que des stars inter­na­tionales, comme DJ Har­vey ou Ben Klock) s’apprêtait à retourn­er le club brux­el­lois C12 avec pléthore de drag-queens pail­letées, on a dis­cuté d’engagement et de per­sévérance avec celle qui a enfin réus­si à con­quérir l’Europe.

©Aldo Pare­des

Tu dis sou­vent que les gens vien­nent en club avec des besoins et des espoirs dif­férents. Quels étaient les tiens quand tu as com­mencé à sortir ?

Quand j’ai com­mencé à m’intéresser à la musique élec­tron­ique, j’étais une gamine. Je pen­sais être une grande, mais quand je revois les pho­tos aujourd’hui, je me rends compte que j’étais encore une petite fille. Je n’étais même pas encore au lycée. C’était les années 90, la musique élec­tron­ique deve­nait plus pop­u­laire, on la voy­ait à la télévi­sion dans des ver­sions plus pop, notam­ment sur MTV que je regar­dais beau­coup. J’étais une enfant bizarre, je n’avais pas beau­coup d’argent, je n’avais pas beau­coup d’amis. J’ai tou­jours été un peu ostracisée. Per­son­ne n’est très heureux à qua­torze ans, mais les miens ont été durs. Savoir qu’il y avait un autre monde quelque part, loin d’un sys­tème sco­laire très con­ser­va­teur, loin de l’Amérique sud­iste peu pro­gres­siste dans laque­lle je gran­dis­sais, a été sal­va­teur. Les club kids à la télé avaient l’air si créat­ifs et col­orés. Ils vivaient des aven­tures ! Ça ressem­blait à la liberté.

Que s’est-il passé quand tu y as goûté ?

En étant bal­ancée dans la scène rave nord-américaine si jeune, au milieu de telle­ment d’adultes, je me suis com­plète­ment per­due. À 16 ans, je vivais seule dans mon pro­pre apparte­ment, j’avais un petit copain bien trop vieux pour moi, je m’attirais plein de prob­lèmes… Ça aurait pu mal finir, j’ai eu de la chance. D’autres ne l’ont pas eu. Beau­coup de mes amis de l’époque ont con­nu les dom­mages col­latéraux de cette vie, beau­coup sont tombés pro­fondé­ment dans la drogue ou se sont retrou­vés dans des sit­u­a­tions vio­lentes. On était des gamins face à des prob­lèmes d’adultes. Aujourd’hui, je ne con­cevrais même pas de gér­er cer­tains des prob­lèmes que j’ai dû gér­er ado­les­cente. D’une cer­taine manière, j’étais plus solide à 16 ans que je ne le suis à 42, parce que je ne me rendais pas compte, je n’en savais pas assez pour être effrayée. J’ai eu ce que je voulais : la lib­erté, les aven­tures, les voy­ages, un tout nou­veau monde. Mais aus­si beau­coup de dan­ger. J’ai com­mencé à réalis­er tout ça bien plus tard, quand j’ai vu des goss­es de 16 ans en club – mon Dieu, j’étais si jeune moi aus­si ?! Je me pen­sais très mature et sophis­tiquée, mais il aurait pu m’arriver n’importe quoi. Ma mère s’en rendait bien compte et avait des nerfs d’acier. Elle savait que j’en avais besoin, et que si elle ne me fai­sait pas con­fi­ance, j’allais me rebeller d’une telle force que ça allait devenir encore plus dan­gereux. Ce qui est arrivé à beau­coup de gamins, tan­dis que je savais que si quelque chose tour­nait mal, je pou­vais tou­jours appel­er ma mère. Et je l’ai fait, plein de fois. Avoir une famille à qui je pou­vais racon­ter sincère­ment ce qui se pas­sait dans ma vie, jusqu’aux trucs louch­es, c’était impor­tant. J’aimerais que tout le monde ait cette chance.

Il t’est arrivé d’évoquer ce phénomène éton­nant sur les réseaux soci­aux : des fans t’écrivent pour te con­fi­er leurs dif­fi­cultés, racon­tant des agres­sions qu’ils ou elles ont pu subir. Ça arrive souvent ?

Con­stam­ment. Quand quelqu’un te con­fie quelque chose, la pre­mière chose à faire, c’est évidem­ment d’écouter, puis de deman­der ce que tu peux faire pour aider. Le plus sou­vent, les gens ne veu­lent rien, seule­ment être écoutés. Évidem­ment, je ne suis pas une pro­fes­sion­nelle, je suis juste DJ, mais j’essaye de faire de mon mieux.

C’est la pre­mière fois que j’entends un DJ dire qu’il ou elle reçoit ce genre de mes­sages très per­son­nels. Com­ment expliques-tu ça ?

Je ne sais pas ! Et je ne crois pas con­naître d’autre DJ à qui cela arrive. Mais j’ai une rela­tion assez per­son­nelle avec les gens qui vien­nent à mes shows. Je pense que c’est parce que je suis une femme, ils savent que je vais les écouter et pas les rejeter. Quand j’étais une jeune fille, je ne me serais pas sen­tie très à l’aise de me con­fi­er à un DJ mec, je me serais demandé s’il allait me croire. Je me suis tou­jours exprimée ouverte­ment au sujet de la tolérance, de la bien­veil­lance et de l’inclusion, les gens se sen­tent en con­fi­ance avec moi pour les évo­quer de manière plus per­son­nelle. C’est assez dif­fi­cile cela dit : je veux être disponible pour les gens sans dépass­er mes pro­pres capac­ités. Après tout, je suis “juste” une dame de 42 ans en tournée – mon âge doit sûre­ment ajouter une dimen­sion mater­nelle à tout ça. Je suis une maman de la rave. (rires)

…La suite de l’interview de The Black Madon­na est à retrou­ver en kiosque ou sur notre bou­tique en ligne dans le Tsu­gi 129.

Tsugi 129, disponible partout

©Aldo Pare­des

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