Tuxedomoon, groupe mythique du label Crammed Discs

Tuxedomoon, Acid Arab : 40 ans de Crammed Discs racontés en 15 albums

Alors que notre numéro spé­cial dis­quaires est tou­jours en kiosque, nous sommes allés en Bel­gique pour taper à la porte de Marc Hol­lan­der, acteur par­mi les plus influ­ents de la musique indépen­dante, pour récolter l’histoire de son label légendaire : Crammed Discs. Du rock expéri­men­tal à Tuxe­do­moon, puis de l’abstract hip-hop à la tech­no pour finir sur les musiques les plus inno­vantes d’Afrique, d’Amérique Latine et du Moyen-Orient, le sage nous racon­te son label en musique. Une sélec­tion de 15 albums qui rend compte du tra­vail infail­li­ble et de l’innovation musi­cale menés par cette mai­son belge depuis près de 40 ans.

Décrire presque 40 ans du label en 15 albums est un exer­ci­ce dif­fi­cile”, avoue Marc Hol­lan­der, fon­da­teur du mythique Crammed Discs. Créé en 1981, ce mon­stre de la musique indépen­dante a accom­pa­g­né toutes les méta­mor­phoses musi­cales et survécu aux dif­férentes muta­tions de l’industrie pour sign­er quelques 350 dis­ques. Né dans le rock expéri­men­tal, le label s’est investi avec force et audace sur les pre­miers ébats de musiques élec­tron­ique, ain­si que sur les fusions musi­cales en explo­rant toute la sur­face du globe. De la bossa-nova brésili­enne aux musiques “tradi­mod­ernes” con­go­lais­es, en pas­sant par le trip-hop libanais et l’ambient japon­ais, Crammed a tout bon­nement révo­lu­tion­né les musiques que l’on dit “du monde” en pous­sant les col­lab­o­ra­tions entre artistes issus des qua­tre coins du monde.

Faisant fi des fron­tières, des bar­rières de la langue et des cloi­sons entre les gen­res, Crammed a imposé sa philoso­phie sur l’ensemble du monde musi­cal, ouvrant la porte à toutes sortes de pro­jets ambitieux, humains et dont l’écoute ouvre nos regards sur le monde qui nous entoure. À l’oc­ca­sion des 40 ans du label, nous avons demandé à Marc Hol­lan­der de nous dress­er le por­trait de sa mai­son en 15 sor­ties majeures. “Mi-incontournable, mi-arbitraire”, sa sélec­tion rend compte de la ver­sa­til­ité incroy­able de Crammed Discs.

Marc Hol­lan­der (au fond, en chemise blanche) au sein des Hon­ey­moon Killers

Aksak Maboul — Onze Danses pour Combattre la Migraine (1977, réédition vinyle en 1981 et 2015)

Paru trois ans avant la créa­tion de Crammed, cet album en est le cer­ti­fi­cat de nais­sance. Comme une feuille de route qui trace — sans le savoir — plusieurs des voies que le label emprun­tera. Je l’ai réal­isé en col­lab­o­ra­tion avec Vin­cent Kenis, avant que celui-ci ne déniche et réalise les albums de Konono No.1, Kasai All­stars et Staff Ben­da Bilili (trois groupes con­go­lais signés sur crammed discs, ndr). Boîtes à rythme ; faux jazz ou clas­sique con­tem­po­rain ; rêver­ies africaines, berbères et balka­niques ; rock et expéri­men­ta­tions divers­es… Je ne me doutais pas que ce disque deviendrait une sorte de clas­sique pour des généra­tions suc­ces­sives de fans.

The Honeymoon Killers — Les Tueurs de la Lune de Miel (1982, réédition vinyle en 2016)

Ce disque est le pre­mier suc­cès inter­na­tion­al du label. Emmené par le regret­té Yvon Vrom­man, accom­pa­g­né de Véronique Vin­cent, Vin­cent Kenis et moi-même, ce groupe rock agité a séduit pub­lic et presse à tra­vers l’Eu­rope — y com­pris en Grande-Bretagne, fait rare pour un groupe qui chante en français, ain­si qu’au Japon. Tan­tôt invité sur les plateaux de télé française, grâce ou à cause d’une reprise de “Route Nationale 7” de Charles Trénet, tan­tôt dans les clubs som­bres de Lon­dres ou Berlin, Les Tueurs s’in­spi­raient à la fois de la no wave new-yorkaise et de la pop française, avec une pincée de Cap­tain Beef­heart et une bonne dose d’hu­mour absurde.

Zazou Bikaye — Noir et Blanc (1983, réédition vinyle en 2017)

Zazou Bikaye © Xavier Lam­bours

La pro­duc­tion de cet OVNI — qui reste l’un de mes albums favoris du label — ressem­ble à une expéri­ence de lab­o­ra­toire. Hec­tor Zazou, inven­tif com­pos­i­teur français, provoque la ren­con­tre entre Bony Bikaye, musi­cien con­go­lais, et CY1, duo de savants fous spé­cial­isés en syn­thés mod­u­laires. Con­stru­it en temps réel au stu­dio, il était décrit comme une “col­lab­o­ra­tion imag­i­naire entre Kraftwerk et Fela Kuti” par la presse de l’époque. Tou­jours aus­si culte, il reste prisé par de nou­velles généra­tions d’a­ma­teurs, et reste un moment incom­pa­ra­ble dans l’his­toire des mélanges musi­caux afro-européens.

Minimal Compact — Deadly Weapons (1984)

Mêlant rythmes rock, gui­tares inci­sives et saveurs issues de leur Moyen-Orient natal, ce groupe for­mé — entre autres — de musi­ciens turcs, irakiens et israéliens a été par­ti­c­ulière­ment influ­ent sur le mou­ve­ment post-new wave. Pro­duit par Peter Prin­ci­ple (de Tuxe­do­moon) et Gilles Mar­tin, cet album habité con­tient un titre, “Next One Is Real”, qui a fait fureur dans l’underground améri­cain. On par­lait alors de D.O.R (Dance Ori­ent­ed Rock). Plus tard, Samy Birn­bach, le chanteur du groupe, s’est con­ver­ti en DJ Mor­pheus. Il est à l’origine de nos belles com­pi­la­tions Free­zone. Durant les années 90, il a aus­si assuré la direc­tion artis­tique de SSR — notre sous-label élec­tron­ique — à mes côtés. Crammed lui doit des col­lab­o­ra­tions avec des artistes encore peu con­nus à l’époque (Krud­er & Dorfmeis­ter, Matthew Her­bert, DJ Spin­na, Base­ment Jaxx…) et avec les étoiles de la tech­no de Detroit.

Tek 9 — It’s Not What You Think It Is!!?! (1996)

Après avoir sor­ti Par­al­lel Uni­verse — l’al­bum de drum’n’bass extrater­restre des pio­nniers 4hero (plus tard signés sur Talkin’ Loud, le label de Gilles Peter­son) — Dego McFar­lane, l’une des deux têtes du groupe, a tra­vail­lé avec nous sur cet album qui a mar­qué l’abstract hip-hop. Anec­dote : l’un des titres est une col­lab­o­ra­tion avec Aksak Maboul… L’al­bum fut suivi d’un chou­ette EP de remix­es par Night­mares On Wax, DJ Cam, ain­si que Carl Craig dont l’al­bum More Songs about Food and Rev­o­lu­tion­ary Art est sor­ti chez Crammed peu de temps après.

Juryman vs Spacer — Mail Order Justice (1997)

Paru sur SSR, ce disque est le pre­mier vol­ume d’une trilo­gie portée par Ian Sim­monds — aka Jury­man, artiste électro-jazz par­mi les plus tal­entueux à émerg­er au milieu des années 90. Je suis fan de sa musique, sa voix, ses textes… C’est un album prenant, émou­vant, regorgeant de tex­tures et de beats intéres­sants, avec un esprit proche du blues bien que tou­jours abstrait. L’al­bum suiv­ant est aus­si très bien, d’autant qu’il béné­fi­cie des quasi-débuts d’Al­i­son Gold­frapp.

Bebel Gilberto — Tanto Tempo (2000)

Nièce du grand Chico Buar­que, et fille de João Gilber­to, le co-inventeur de la bossa nova, Bebel fait par­tie de la famille royale de la musique brésili­enne. Pour­tant, c’est bien notre petit label brux­el­lois qui a signé son pre­mier album. Enreg­istré avec Suba — pro­duc­teur d’o­rig­ine serbe et auteur d’un beau disque chez Crammed — avec la col­lab­o­ra­tion de Thiev­ery Cor­po­ra­tion, d’A­mon Tobin, et de mem­bres de Smoke City, Tan­to Tem­po a inspiré de nom­breux artistes, lancé la vague de down­tem­po brésili­enne, été écouté dans tous les bars de la planète et a fini par devenir le best-seller du label.

Bebel Gilber­to

Tuxedomoon — Cabin in the Sky (2004)

Groupe expéri­men­tal légendaire de San Fran­cis­co, Tuxe­do­moon est né en 1977 et nous tra­vail­lons ensem­ble depuis 1985. Crammed a réédité l’ensem­ble de leur cat­a­logue antérieur et pro­duit tous leurs dis­ques depuis lors. Leur œuvre est mon­u­men­tale et influ­ente. Tout comme Crammed, ils ont tou­jours été dif­fi­ciles à class­er tant leur musique puise à la fois dans le post-punk, le rock expéri­men­tal, l’élec­tron­ique, le clas­sique et le jazz. Enreg­istré après une pause de 15 ans, Cab­in in the Sky est l’un de leurs dis­ques que j’affectionne le plus. Bien que éparpil­lé entre Athènes, Oax­a­ca (Méx­ique) et Brux­elles, le groupe est tou­jours act­if. Leur dernière paru­tion à ce jour, Blue Vel­vet Revis­it­ed (bande son d’un doc­u­men­taire sur le filmBlue Vel­vet de David Lynch, ndr), remonte à 2015.

Tradi-Mods vs Rockers — Alternative Takes on Congotronics (2010)

Lorsque nous pro­duisons et pub­lions les pre­miers albums de Konono N°1 et de Kasai All­stars, les réac­tions les plus ent­hou­si­astes éma­nent des pays anglo-saxons. De Beck à Björk, qui col­la­bor­era même avec Konono, nom­breux sont les artistes qui cla­ment publique­ment leur amour pour leurs musiques inouïes… Nous les prenons au mot, et deman­dons à 26 artistes européens, améri­cains et japon­ais de prou­ver cet amour. Résul­tat : un dou­ble album de titres orig­in­aux, repris­es ou remix­es qui ren­dent hom­mage à ces groupes et à leurs musiques tra­di­tion­nelles élec­tri­fiées. Par­mi les invités : Ani­mal Col­lec­tive, Deer­hoof, Andrew Bird, Mark Ernes­tus, Jua­na Moli­na, Shack­le­ton, Micachu et bien d’autres. N’en restant pas là, nous mon­tons le super­groupe éphémère Con­gotron­ics vs Rock­ers, qui rassem­ble dix musi­ciens con­go­lais et dix euro-américains — soit 20 per­son­nes sur scène pour une quin­zaine de con­certs spec­tac­u­laires en 2011.

Yasmine Hamdan — Ya Nass (2013)

Depuis ses pre­miers pas avec Soap­kills — l’un des pre­miers groupes indie/électroniques du Moyen-Orient — Yas­mine jouit du statut d’icône under­ground dans l’ensem­ble du monde arabe. Née au Liban, elle a vécu dans une demi-douzaine de pays avant de s’in­staller à Paris, d’en­reg­istr­er un album avec Mir­wais, de col­la­bor­er avec CocoRosie, et de tourn­er une scène d’an­tholo­gie dans Only Lovers Left Alive de Jim Jar­musch (2014). Nous la ren­con­trons alors qu’elle vient de pro­duire cet élé­gant pre­mier disque avec Marc Collin. Après Ya Nass, nous pub­lierons son album Al Jami­lat (2017), dans lequel Yas­mine développe ses tal­ents de pro­duc­trice, et tra­vaille avec d’in­téres­sants musi­ciens anglais et améri­cains, pour créer un envi­ron­nement intense dans lequel sa voix occupe une place de choix.

Acid Arab — Musique de France (2016)

Crammed a tou­jours joué les passe-murailles ; tra­ver­sé les fron­tières styl­is­tiques, géo­graphiques et cul­turelles ; mêlé élec­tron­ique, rock, pop, musiques d’i­ci et d’ailleurs ; sans autre guide que notre curiosité, les affinités qui émer­gent, et notre envie d’être ent­hou­si­as­més. Ma parte­naire, Han­na Gor­jaczkows­ka, et moi avons tou­jours fait vagabon­der le label entre plusieurs gen­res. Mais après une décen­nie d’ac­tiv­ité intense et pas moins de 60 albums parus sur nos sous-labels (SSR, Lan­guage et Selec­tor) la musique élec­tron­ique pure s’é­tait raré­fiée. La sig­na­ture d’Acid Arab a mar­qué pour nous un retour vers la tech­no au sens large. Dans son deux­ième album, Jdid (2019), le groupe place la barre encore plus haut et appro­fon­dit le dia­logue entre les rives de la Méditer­ranée, de l’Hudson et de la Tamise. Nous sommes très fiers de ces deux albums, tant pour leur excel­lence musi­cale que pour leur ray­on­nement et le mes­sage qu’ils délivrent.

Juana Molina — Halo (2017)

Jua­na Moli­na est l’une des artistes les plus fasci­nantes que j’ai pu ren­con­tr­er. Son par­cours est sin­guli­er : elle s’est forgé un style et un vocab­u­laire musi­cal qui lui appar­ti­en­nent en pro­pre, et son imag­i­na­tion est sans lim­ites. On l’a paresseuse­ment décrite comme une sorte de Björk latine. Une com­para­i­son un peu courte qui donne toute­fois une idée du per­son­nage. S’éloignant petit à petit de ses début “folk­tron­i­ca”, elle n’a cessé d’élargir sa palette d’in­stru­ments pour dévelop­per d’autres aspects de sa pop expéri­men­tale et mys­térieuse. Son sep­tième album est aus­si son plus mag­ique. Dans sa dernière paru­tion, l’EP For­fun, Jua­na se livre à un saccage punkoïde et réjouis­sant en qua­tre titres.

Aquaserge — Déjà-vous ? (2018)

C’est en 2015 que notre route a croisé celle des excel­lents Aquaserge. Comme cela arrive sou­vent, cette ren­con­tre parais­sait inéluctable au vu du cousi­nage évi­dent. Un groupe qui puise avec tant de grâce à des sources aus­si var­iées que pop psy­chédélique, free-jazz, post-rock et musique de films vin­tage ne pou­vait que nous plaire. Entre 2016 et 2017, deux des mem­bres se sont joint à Aksak Maboul pour plusieurs con­certs. Nous avons pub­lié leur bel album Laisse ça être, suivi de ce Déjà-vous? dans lequel on retrou­ve la folie et la douceur de leurs con­certs. On retrou­vera plusieurs Aquaserges sur le nou­v­el album d’Ak­sak Maboul et, pour leur part, ils tra­vail­lent à un pro­jet ambitieux qui ver­ra le jour dans les prochains mois.

Doctor Fluorescent — Doctor Fluorescent (2020)

Par­mi les nou­velles sor­ties de Crammed, arrêtons-nous sur cet album séduisant. Les musi­ciens cal­i­forniens Scott Gilmore et Eddie Ruscha (aka Secret Cir­cuit et E Ruscha V) adorent les syn­thés, les vieilles boîtes à rythmes et les B.O. de films vin­tage. Ensem­ble, ils dis­til­lent un univers à la fois pop et élec­tron­ique, expéri­men­tal et mélodique, rétro et mod­erne. Pour­tant, der­rière les atmo­sphères oniriques, les choses sont plus com­plex­es. Pour la cir­con­stance, les musi­ciens ont inven­té le per­son­nage loufoque du Dr Flu­o­res­cent qui appa­raît dans leurs clips. J’ai ren­con­tré Scott par l’in­ter­mé­di­aire de l’ex­cel­lente web-radio cal­i­forni­enne Dublab, qui est friande de nos pro­duc­tions, et nous recom­mande sou­vent des artistes.

Aksak Maboul — Figures (sortie le 22 mai 2020)

Nous achevons cette balade dans l’his­toire de Crammed comme nous l’avons débuté. J’en­file à nou­veau ma cas­quette de musi­cien, avec ce nou­veau disque d’Ak­sak Maboul. Quelle bonne sur­prise de nous retrou­ver à nou­veau en stu­dio après une par­en­thèse qui a duré des siè­cles (le temps de pub­li­er, chez Crammed, 350 albums d’autres artistes…). Labyrinthique, touf­fu, exces­sif et démesuré, cet album résume aus­si un peu de l’âme de Crammed… Ain­si que celle d’Aksak Maboul, puisque l’on s’est amusés à tir­er les fils qui ont par­cou­ru nos trois précé­dents dis­ques. Les idées ont fusé, avec mes com­plices Véronique Vin­cent (qui le co-écrit), Faus­tine Hol­lan­der (qui le copro­duit), les autres mem­bres du groupe (Erik Heester­mans et Lucien Fraipont) et les invités. Rendez-vous bien­tôt à l’oc­ca­sion de nos con­certs.

Out­re Aksak Maboul (dont un nou­veau sin­gle sort ce ven­dre­di 3 avril), le label va aus­si pub­li­er dans l’an­née les nou­veaux albums de Nihilox­i­ca et Zeno­bia, ain­si qu’un nou­v­el EP de Nova Mate­ria.

Retrou­vez tout le cat­a­logue de Crammed Discs sur leur band­camp.

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