© TINO POHLMANN

Un jour à Chicago avec Henrik Schwarz

Par Benoît Car­reti­er,  extrait du Tsu­gi 154

Adepte des pro­jets où sa house feu­trée ren­con­tre la musique africaine, le clas­sique ou le jazz, le Berli­nois Hen­rik Schwarz n’a pas tou­jours été à l’aise dans son rôle d’expérimentateur. À ses débuts, il n’avait même pas le sen­ti­ment d’être un véri­ta­ble musi­cien. Une ren­con­tre à Chica­go avec le leader du groupe de jazz Eth­nic Her­itage Ensem­ble dans un stu­dio de répéti­tion a changé sa vie.

 

Je voudrais revenir sur les pre­miers temps de ma car­rière. Tout a véri­ta­ble­ment com­mencé pour moi quand j’ai remixé «He’s Got The Whole World In His Hands » d’Eth­nic Her­itage Ensem­ble pour le compte du label Deep­er Soul Records. C’était il y a si longtemps, en 2006, mais remix­er ce groupe deep jazz de Chica­go était quelque chose d’énorme pour moi. La scène deep jazz de cette ville, en par­ti­c­uli­er avec Pharaoh Sanders, a tou­jours été la musique qui m’inspirait le plus. Quand le remix a été prêt, Deep­er Soul m’a invité à Chica­go pour jouer avec Eth­nic Her­itage Ensem­ble. À l’idée de partager la scène avec eux, j’étais comme un fou, et en même temps, j’étais pétri­fié de peur. Je débu­tais à peine mes lives avec mon lap­top, et il faut se rap­pel­er qu’en 2004/2005, c’était quelque chose de nou­veau. Très sou­vent on était le sujet de moqueries quand on arrivait sur scène avec un ordi­na­teur portable. Les gens se demandaient ce que l’on fai­sait. À cette époque, je ne me sen­tais pas très sûr de moi. J’avais été DJ pen­dant des années, je ne m’étais jamais con­sid­éré comme un musi­cien et voilà que j’allais jouer à Chica­go avec un groupe de jazz.

 

 

Mon his­toire com­mence réelle­ment main­tenant. Arrivé à Chica­go, je me dirige vers le stu­dio de répéti­tion en fin d’après midi. Nous sommes sup­posés jouer le soir même. J’ai telle­ment de respect pour ces musi­ciens qu’en pas­sant la porte, je trem­ble de tous mes mem­bres, car je ne sais pas ce qui m’attend ou si je vais seule­ment être capa­ble de les rejoin­dre sur scène avec mon lap­top. Je suis très bien accueil­li, ils sont adorables. On s’installe, Kahil El’Zabar, le leader du groupe, se met à la bat­terie, le sax­o­phon­iste, le clav­iériste et le trompet­tiste nous rejoignent, et on com­mence à répéter. Je suis de plus en plus excité. Je joue les par­ties de mon remix de «He’s Got The Whole World In His Hands », le kick drum et des lignes de basse, et eux jam­ment. Tout se déroule à la per­fec­tion. Le morceau s’achève et Kahil se tourne vers moi: «Que peut-on jouer d’autre? Tu as un autre morceau?» Je bre­douille que j’ai peut-être quelque chose et je joue une de mes pro­duc­tions récentes, «Leave My Head Alone Brain». Pen­dant que je le joue, Kahil prend une feuille de papi­er, un sty­lo et com­mence à écrire des notes et des accords ! Quand le morceau s’arrête, il me regarde. Je suis en train de penser que celui qui me fixe a joué avec Pharaoh Sanders et Ornette Cole­man, ces géants du jazz, quand je l’entends me deman­der le nom du morceau. Il le note sur son papi­er et pour­suit: «Qui l’a écrit?» Il inscrit mon nom sur sa feuille. Et là, il se passe un truc. Je ne sais pas si je peux l’exprimer avec des mots : du point de vue de ces musi­ciens que je vénérais, j’étais l’un des leurs.

 

 

« Il se passe un truc. Je ne sais pas si je peux l’exprimer avec des mots. Du point de vue de ces musi­ciens que je vénérais, j’étais l’un des leurs. »

 

 

Sans eux, je n’aurais pas com­pris que moi aus­si j’écrivais des morceaux, que je n’étais pas qu’un nerd sur un lap­top. Kahil reprend alors sa feuille, con­tin­ue à gri­bouiller, prend d’autres feuilles, écrit d’autres grilles d’accords puis tend ses papiers aux autres musi­ciens du groupe en leur dis­ant solen­nelle­ment: «OK, main­tenant on va jouer “Leave My Head Alone Brain” d’Henrik Schwarz. Allez, on joue. » Et là, je n’y crois pas. Alors que j’ai lancé le morceau, il se met à compter et la sec­tion de cuiv­res joue sur MON track les accords qu’il vient d’écrire. C’est juste incroy­able. On finit la répéti­tion par un de leurs titres, on part dîn­er, je suis tou­jours aus­si excité et flip­pé par le con­cert. À 23h, on monte sur scène dans une salle pleine, on joue… Quand arrive «Leave My Head Alone Brain». Je suis souf­flé par ce qu’ils y appor­tent et d’un coup je suis le mec le plus fier du monde. Si eux m’ont pris au sérieux ce jour-là, pourquoi moi je ne le pour­rais pas? Chica­go a été un tour­nant pour moi, et je suis ren­tré chez moi avec une con­fi­ance nouvelle.

 

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