© Philippe Levy pour Tsugi

Underworld : notre entretien exclusif en version intégrale

À l’oc­ca­sion de la réédi­tion de Drift Series 1, retour sur le duo Under­world, lors d’une inter­view parue dans le numéro 126 de Tsugi.

L’infatigable duo syn­th­pop et père du tube élec­tron­ique “Born Slip­py”, s’é­tait lancé l’an­née dernière sur un tout nou­veau pro­jet : Drift Series 1. Un an passé à pub­li­er des tracks épisodiques chaque semaine, en stream­ing et en télécharge­ment. Avec un total de 50 titres et 30 vidéos, le pro­jet était pharaonique. Suite à l’an­nu­la­tion de leur tournée nord-américaine prévue au print­emps dernier, les deux acolytes Rick Smith et Karl Hyde vien­nent de sor­tir la réédi­tion de Drift Series 1 en une com­pi­la­tion, com­prenant huit CDs avec en bonus, un enreg­istrement live de l’avant-concert de Rick Smith au Zig­godome d’Am­s­ter­dam en novem­bre 2019, ain­si qu’un livre de 50 pages. Retour sur l’in­ter­view de Tsu­gi pub­liée dans le Tsu­gi 126 (octo­bre 2019), qui était allé dis­cuter avec eux dans leur base secrète, en pleine cam­pagne anglaise.

À not­er que le groupe sera sur Red­dit ven­dre­di prochain à 9h pour une inter­view avec le pub­lic, et lanceront à cette occa­sion leur nou­veau site web avec des pro­duits exclusifs. Les fonds récoltés iront à des asso­ci­a­tions de charité.

En se lançant dans le pro­jet ten­tac­u­laire Drift Series 1, le duo sex­agé­naire Rick Smith et Karl Hyde renoue avec la folie de sa jeunesse. Loin d’être un dinosaure en voie d’extinction, Under­world, plus de 30 ans après ses pre­miers pas, marche encore sur la Lune. Ren­con­tre quelque part dans l’Essex avec deux charm­ing men.

Texte par Patrice Bar­dot, pho­tos par Philippe Levy pour Tsugi

Comme nous avons signé une clause de con­fi­den­tialité, nous n’allons pas vous révéler où se situe l’antre de Under­world. Gigan­tesque capharnaüm, courant sur plusieurs bâtiments, à la fois stu­dio d’enregistrement, bureau et lieu de stock­age d’éléments du live, qui donne à l’endroit, per­du dans la cam­pagne, une allure hésitante entre scin­til­lante cav­erne d’Ali Baba et bro­cante vin­tage un peu poussiéreuse. En cette journée de sep­tem­bre un soleil radieux règne sur l’Essex, ce qui per­met à Karl Hyde, 62 ans, vocal­iste et prin­ci­pale­ment gui­tariste d’Underworld, de nous accueil­lir avec une de ces blagues sur la météo dont nos amis anglais ont le secret : “Vous avez vu ce temps ? Vous savez qu’il y a vrai­ment un micro­cli­mat unique­ment au-dessus de cet endroit ? Eh bien, c’est parce qu’on paye tous nos impôts ici.” Fun­ny, isn’t it ?

Avec son com­plice Rick Smith, 60 ans, l’homme-machine du groupe, il forme une paire qui règne sur la musique électronique depuis 1994 et la sor­tie de leur pre­mier album, le fameux Dub­nobass­with­my­head­man. Un clas­sique où la voix de Hyde, entre rap et chant, ensor­celle les savants beats tech­no, gon­flés de bass­es, pro­duits par Smith. Un disque qui pose vrai­ment les jalons d’une car­rière qui n’en était pour­tant pas à son coup d’essai, les deux hommes ayant déjà sévi dans les eight­ies sous pseu­do Freur, respon­s­able même d’un tube (“ Doot Doot ”). Mais loin de cette synth-pop un peu niaise, Under­world va au fil des albums enfon­cer le clou d’une musique élec­tron­ique à l’énergie brute, à la ten­sion mélan­col­ique cer­taine, mais aus­si habitée d’un indé­ni­able sens mélodique. La preuve avec le hit “ Born Slip­py .NUXX ” (1996) dont la présence sur la bande orig­i­nale du film de Dan­ny Boyle Trainspot­ting allait pouss­er des généra­tions entières à gueuler, comme Karl Hyde, le fameux “Lager, lager, lager, lager shout­ing, lager, lager, lager, lager shout­ing”.

Cer­tains groupes auraient tout arrêté là, inca­pables d’enchaîner après un tel suc­cès. Cela n’a pas été le cas du duo, dont la verve inspi­ra­tionnelle ne s’est jamais vrai­ment tarie, même si, on doit bien avouer qu’au fil des années, on avait un peu per­du de vue sa discogra­phie longue comme le bras entre albums stu­dios et live, ban­des orig­i­nales de films, musiques pour pièce de théâtre, ou expéri­men­ta­tions divers­es avec Iggy Pop ou Bri­an Eno. Jusqu’à ce que l’on soit intrigué, il y a un an, pour le drôle de défi que ces récents sex­agé­naires se sont lancé : sor­tir pen­dant un an, chaque semaine, des titres inédits accom­pa­g­nés de vidéos. Tour de force un peu dément, les pas­sion­nantes pièces de ce Drift Series 1 sont rassem­blées aujourd’hui dans un copieux cof­fret, dont est extrait un album sam­pler qui démon­tre mag­nifique­ment, entre dance­floor pois­seux et expéri­men­ta­tions solaires, que la capac­ité créa­tive toute per­son­nelle de Smith & Hyde n’a rien per­du de sa puis­sance. Le tra­vail, c’est donc bien la san­té ? En dis­cu­tant avec ces deux géni­aux worka­holics, on aurait ten­dance à le penser. “Ten­dance”, on a dit.

Quand on pro­duit de la musique depuis plusieurs dizaines d’années, est-ce néces­saire de s’embarquer dans un pro­jet fou comme Drift Series 1 pour échap­per à une cer­taine routine ?

Underworld

Karl : (il applau­dit) Fan­tas­tique ! Mer­ci de nous dire que c’est un pro­jet fou. Tu es le pre­mier jour­nal­iste à le faire.

Rick : C’est tout à fait vrai. Plus on avance dans la vie, plus on perd la fraîcheur au prof­it de l’expérience. Mais pourquoi cela devrait être oblig­a­toire­ment le cas ? Non, il faut au con­traire agir pour empêcher cela.

Pen­dant un an vous avez sor­ti chaque semaine des nou­velles chan­sons et des nou­velles vidéos, plus que dans toute votre carrière ? Quel a été le point de départ de cette frénétique créativité ?

Karl : Je crois que nous avions envie de nous lancer dans un pro­jet différent. Et on s’est aus­si ren­du compte qu’il y avait beau­coup de tal­ents et de compétences autour de nous que nous pou­vions utilis­er, nous com­pris, et Drift Series 1 était un bel out­il pour mobilis­er tout ça.

Vous vous êtes aus­si collé une sacrée pression…

Rick : C’était une bonne pres­sion que de sor­tir ces morceaux toutes les semaines. D’accord, on a souf­fert de manque de som­meil, ou on a con­nu des moments de blues, mais notre moti­va­tion était telle qu’elle nous per­me­t­tait de dépasser tout ça et le pro­jet en lui-même nous redonnait de l’énergie pour aller de l’avant. Il fal­lait con­tin­uer à avancer.

Karl : Dès que le morceau sor­tait le jeu­di, nous avions déjà la tête à ce que nous allions sor­tir la semaine suivante.

Rick : Même si c’était des sor­ties heb­do­madaires, cer­tains morceaux étaient commencés depuis un, voire deux ans.
On avait enreg­istré des premières idées sur un téléphone pen­dant des voy­ages en voiture par exem­ple. Mais par­fois, le jeu­di arrivait, on pen­sait que nous avions fini le morceau, mais ça ne fonc­tion­nait pas, alors on se demandait si on devait con­tin­uer à boss­er dessus ou bien laiss­er tomber pour le moment et ne l’utiliser que la semaine suiv­ante. Nous étions en ébullition permanente.

Karl : Rick est vrai­ment un super pro­duc­teur. Il garde tou­jours un œil avisé sur la qualité du tra­vail et il sait tou­jours si un morceau doit sor­tir ou pas. Quand on fonc­tionne en équipe, c’est très facile de tomber dans le con­fort, de se dire : “ OK, on a pris cette déci­sion, super, on peut se relax­er main­tenant. ” Mais lorsque tu te lances dans un pro­jet comme Drift Series 1 avec Rick aux manettes, pas ques­tion, tu dois être tou­jours en alerte, il fal­lait tra­vailler en per­ma­nence sur les morceaux pour les finaliser.

Underworld

Karl Hyde par Philippe Levy pour Tsugi

J’ai lu qu’un cer­tain Haydn Cruick­shank a été impor­tant dans toute cette histoire…

Rick : Ah oui, c’est notre respon­s­able lumière depuis 25 ans. C’est un mec éton­nant, et il pra­tique un sport auto­mo­bile qui s’appelle le drift (dis­ci­pline au départ japon­aise où il s’agit de faire patin­er la voiture avec les roues arrière dans des virages, ndr).

Karl : Cer­taines choses peu­vent être des catal­y­seurs : des scènes que l’on voit dans la rue, des amis qui nous par­lent de quelque chose. Je me sou­viens que Rick avait une idée générale du pro­jet, mais nous n’avions pas de nom, et quand on en a par­lé à Haydn, il nous a par­lé de “drift” (dériv­er en anglais, ndr) et on s’est dit : “ Ah, c’est un mot intéres­sant. ” Dans sa bouche, c’était un sport, mais c’est devenu pour nous quelque chose avec un sens beau­coup plus large. Une sorte d’état esprit, une manière d’être ouvert aux influ­ences les plus var­iées, d’être là où on ne nous attend pas.

Dès le départ, vous aviez l’idée de réu­nir tous ces morceaux dans ce cof­fret Drift Series 1 ?

Karl : On sort égale­ment le Drift Series 1 Sam­pler Edi­tion, une sorte de com­pi­la­tion qui donne un exem­ple de l’ensemble du pro­jet. Mais le véri­ta­ble album c’est bien le cof­fret où Rick a retra­vail­lé tous les titres pub­liés précédem­ment. Au départ, l’idée était d’envisager ce cof­fret comme la sai­son d’une série télé. Rick me racon­tait sou­vent la manière dont il les regarde. Il peut démar­rer directe­ment par l’épisode 5 de la sai­son 7 de Games Of Throne par exem­ple. Si tu ne com­prends pas tout, ce n’est pas grave, tu peux revenir en arrière. Drift Series 1 doit s’envisager de la même façon. C’est vrai­ment dif­férent de la sor­tie d’un album clas­sique où tu as juste une fenêtre d’exposition de trois semaines max­i­mum, où on va te martel­er “ écoute ce disque c’est impor­tant ”, puis c’est fini et on ne t’en par­le plus. Là, c’est un nou­veau regard, une nou­velle expérience.

Est-ce que la sor­tie de Drift Series 1 mar­que la fin du projet ?

Karl : Non pas du tout, c’est la fin d’une sai­son, et elle pré­pare à Drift Series 2. On veut con­tin­uer dans cette veine.

Rick : Je vais citer cette jolie pen­sée d’un ami : “ La musique n’est jamais finie, il faut juste qu’elle soit prête. ”

Le pro­jet est au final plus proche de l’art con­tem­po­rain que de l’univers musi­cal, non ?

Rick : En fait, oui. Je dirais que Drift Series 1 est proche, non pas de l’art con­tem­po­rain, mais de la vie con­tem­po­raine… plus que du busi­ness de la musique. Aujourd’hui il y a des choses qui nous ennuient. Avant, pass­er deux ans à créer un album nous sem­blait quelque chose de mag­nifique. Nous n’avions pas eu cette chance quand nous étions jeunes, nous n’avions même pas les moyens d’a­cheter une gui­tare. C’é­tait donc super d’avoir cette oppor­tu­nité, on encourgeait les artistes à faire cela, et pen­dant des décen­nies, il y a eu des for­mi­da­bles albums. Mais cela ne se passe plus comme ça aujour­d’hui. La musique se pro­duit et se con­somme dif­férem­ment. Je crois aus­si que nous sommes devenus inco­ryable­ment  privés dans notre démarche. La majorité de ce que nous faisons est cachée. Nous faisons des shows, des dis­ques, mais cela ne nous représente pas telle­ment. Drift Series 1 est finale­ment comme un jour­nal intime

Underworld

© Philippe Levy pour Tsugi

Même dans vos morceaux les plus dance­floor, il y a tou­jours de la mélancolie…

Rick : Je dis tou­jours que c’est de la belle mélan­col­ie, de la tristesse qui brille comme une lumière. Pour moi, c’est quelque chose qui cor­re­spond à ce que je ressen­tais enfant au Pays de Galles en écoutant les chants des mineurs ou de la musique sacrée. Cela vient du cœur.

Karl : Oui, tu as rai­son, c’est très gal­lois en fait ce sen­ti­ment. La musique des mineurs qui revi­en­nent des puits, c’était comme si on entendait chanter des anges. À la fois de la grande joie et de la tristesse. C’est un peu comme lorsque je quitte mes enfants qui vont retourn­er chez eux, et je sais que je ne vais plus les voir pen­dant un cer­tain temps. Pen­dant une demi-heure, je vais donc être très abat­tu, puis je vais être euphorique parce que je vais me dire que c’est génial d’aimer quelqu’un autant que cela !

Rick : C’est un peu ça l’idée de Drift Series 1 : l’expression d’une ambiva­lence, qui n’est pas un mot for­cé­ment posi­tif en anglais. Je ne suis pas un grand lecteur mais il y a ce philosophe grec Hér­a­clite qui a dit que pour chaque vérité, il y a égale­ment une vérité con­traire. Et bien, je suis fasciné de con­stater la réal­ité de cela dans ce que nous faisons. La vie est com­plexe, elle mélange toutes les émo­tions. Ce n’est pas “ je suis joyeux tout le temps ou je suis dés­espéré en per­ma­nence ”.

Quand vous pro­duisez de la musique, vous avez tou­jours le dance­floor en point de mire ?

Rick : Pas du tout. Même si on peut trou­ver un esprit très dance­floor au Drift Series 1 Sam­pler Edi­tion, mais ce serait alors pour un club très étrange. Je ne sais pas où il se trou­ve. (rires)

Karl : Mon goût de la musique ne vient pas du dance­floor. C’est Rick qui m’a intro­duit à la musique élec­tron­ique, et physique­ment je me suis pris une claque. Mais nous sommes très éclec­tiques dans nos goûts. Quand je vois un ami comme Haydn juste­ment qui pen­dant 20 ans a écouté unique­ment de l’acid house comme si c’était de l’easy lis­ten­ing, mais com­ment a‑t-il fait ? (rires)

Quand j’étais plus jeune, la dance music me sem­blait peu pro­fonde, notam­ment au niveau des textes. Depuis que je tra­vaille avec Karl, je me rends compte que ce n’est pas le cas.” — Rick Smith

Rick : J’ai découvert la dance music très tard dans ma vie, j’étais plus fan de rock alter­natif. La première fois que j’en ai écouté, c’était Kraftwerk en marchant dans les rues de Cardiff avec mon pre­mier walk­man, j’avais 21 ans, j’étais étudiant et j’ai vécu une épiphanie. C’est comme la première fois où j’ai ren­con­tré ma femme, elle m’a passé un morceau de Gil Scott-Heron “ B‑Movie ”. C’est une chan­son étonnante, la ver­sion que la plu­part des gens con­nais­sent dure cinq min­utes avant de s’arrêter douce­ment. Mais en fait, ça dure douze min­utes, et il se met à rap­per d’une manière incroy­able, et ça part comme dans une boucle. On adore Steve Reich aus­si, la musique de film, la musique clas­sique, John Mar­tyn et quand j’ai enten­du l’acid house, j’ai sen­ti qu’il y avait la pos­si­bilité de met­tre toutes ces influ­ences dedans. L’acte de danser sur cette musique étant comme une sorte d’ancre très solide sur laque­lle tu pou­vais accrocher des idées. La manière de chanter peut ain­si être plus cinématographique que (il chante) “ da dou da dou la la la I love You I Love You ”. Quand j’étais plus jeune, la dance music me sem­blait peu pro­fonde, notam­ment au niveau des textes. Depuis je tra­vaille avec Karl, je me rends compte que ce n’est pas le cas.

Karl, d’où vient ta manière de chanter ?

Underworld

© Philippe Levy pour Tsugi

Karl : C’est Rick qui m’a inspiré, il m’a encour­agé. On trou­vait que ce n’était pas une bonne idée de chanter de la même manière tout le temps. Pourquoi ne pas faire autre chose : par­ler, crier, chu­chot­er ou faire des har­monies ? Pour­tant, pen­dant dix ans à peu près, on s’y est mal pris. On a sor­ti qua­tre albums dans les années 80, et ils étaient banals. C’était genre “ voilà c’est ma voix, je chante comme ça parce que c’est ce que les gens veu­lent ”. Plus tard, avec la dance music, on a utilisé ma voix comme s’il s’agissait d’un synthétiseur. Ma chance avec Rick, c’est d’aller dans cette direc­tion où je sors du rôle tra­di­tion­nel du chanteur bloqué face au pub­lic. Rick se sert de ma voix comme un pein­tre utilis­erait une couleur.

Rick : Je suis juste fasciné par la manière dont il chante, et surtout Karl est très ouvert à l’idée de déconstruire sa voix. Ça fait toute la différence. On sort du schéma tra­di­tion­nel où même si tu pro­duis une musique très com­plexe, dès l’instant où il y a une voix qui arrive, elle va domin­er l’ensemble. On essaie de chang­er ces habitudes.

Vous avez été les pre­miers à ven­dre votre musique directe­ment sur Inter­net, pour­tant aujourd’hui vous utilisez quand même une mai­son de disques…

Karl : Il y a beau­coup de compétences dans l’industrie du disque et on a de la chance de tra­vailler avec Car­o­line, qui fait par­tie d’Universal, donc cela nous ouvre les portes d’un réseau énorme. Si tu veux touch­er les gens, les réseaux sont très impor­tants. D’accord, nous possédons le nôtre, mais un seul canal ne suf­fit pas pour par­ler au pub­lic. Nous avons donc fait ce choix de nous con­necter à d’autres. Cela donne plus d’opportunités aux gens d’entendre ce que nous faisons.

Rick : C’est impor­tant de ne pas rester dans notre bulle, de tra­vailler avec d’autres per­son­nes. Et nous apprenons beau­coup des gens avec qui nous col­laborons, même si nous ne sommes pas tou­jours d’accord avec eux. Cela nous ouvre des perspectives.

Karl : Quand on a présenté ce pro­jet à Car­o­line l’an dernier, on s’est un peu sur­ven­du, en affir­mant qu’on allait sortir
52 morceaux pen­dant 52 semaines, alors qu’on ne savait pas trop si on allait y arriv­er. (rires) Ils ont été tout de suite très excités, puis on a rajouté qu’on allait don­ner ces titres. Que Dieu les en remer­cie, ils ont con­tin­ué à être très excités ! Je crois qu’ils ont com­pris que c’était une sorte de jeu pour nous, et aus­si pour eux, une sorte de pari du genre : “ Suivons-les, on ver­ra bien où cela nous mènera.

Il n’y a que le tra­vail qui vous apporte du plaisir ?

Rick : Non. Mais heureuse­ment le tra­vail m’a apporté beau­coup de plaisir. C’est une con­séquence. Nous avons sou­vent le témoignage de per­son­nes qui ont été remuées par les dis­ques que nous avons fait, qui se sont ren­con­trés, ont fait l’amour, ont eu des enfants en écoutant notre musique. Ça, c’est vrai­ment impor­tant. Et je viens d’une famille au Pays de Galles où on était sup­posé met­tre de la nour­ri­t­ure sur la table pour tout le monde. Si je regarde mes enfants, ma famille, je crois que j’ai réus­si à le faire, donc c’est une sat­is­fac­tion. J’ai aus­si tou­jours autant de plaisir (il mime le geste de tourn­er de bou­tons) à faire ses drôles de bruits sur des machines. Et quand pour mon soix­an­tième anniver­saire, on a joué à Ibiza, à l’Ushuaia, et je me suis dit que c’était quand même pas mal ce boulot !

Karl : On con­tin­ue à vivre des expéri­ences de dingues, comme lorsque l’on a joué qua­tre soirs avec chaque fois un show dif­férent à l’Opéra de Syd­ney. Je n’avais pas les mots pour exprimer ce que je ressen­tais. Est-ce qu’il y a de la place pour une vie à côté de Underworld ?

Rick : Il devrait y en avoir une, et on y tra­vaille. Blague à part, oui il y en a une. Mais c’est vrai que l’on a vécu une année spé­ciale avec ce plan­ning dément que nous devions suivre.

Karl : Mais on adore tra­vailler ensem­ble. Si on me demande si je suis heureux au tra­vail, je réponds que je suis vrai­ment heureux.

Vous êtes les meilleurs amis au monde ?

Karl : Oui, sans hésiter.

Rick : Nous le sommes, mais nous ne l’avons pas tou­jours été.

Vous étiez amis avant de faire de la musique ensemble ?

Karl : Non, on ne se con­nais­sait pas.

Rick : L’un de mes amis jouait dans le même groupe que Karl et me l’a présen­té. Ils avaient besoin d’un bran­leur comme moi pour s’occuper du matériel et jouer des claviers. Un mois après, je me suis dit que Karl était l’une des per­son­nes les plus désagréables que je n’avais jamais rencontrées ! (rires) Bon, ça fait presque 40 ans que l’on est ensem­ble maintenant.

Underworld

© Philippe Levy pour Tsugi

C’est quoi le secret de la longévité de votre duo ?

Karl : Tout bêtement que l’on ne se soit jamais séparé. J’ai vu telle­ment de grands groupes se séparer parce qu’il y avait des diver­gences entre leurs mem­bres. Mais c’est stu­pide, c’est juste­ment ces différences qui font que vous êtes spéciaux ! Prends les Bea­t­les, c’est peut‑être parce qu’ils ne s’aimaient pas entre eux qu’ils ont pro­duit une musique si fan­tas­tique. The Police c’est pareil ! Tu n’as pas besoin de t’aimer pour faire de la musique ensem­ble ! Bon, nous, on s’aime main­tenant, notre problème c’est que nous sommes amis. (rires)

Rick : Donc, main­tenant on risque de faire des putains de chan­sons niais­es. (Il chante) “ C’est si bien d’être avec toi. ”

Karl : (Il enchaîne en chan­tant) “ Oui c’est super, parce que tu es mon ami adoré. ” (rires)

Vous vous êtes déjà cachés quelque chose ?

Karl : Mon Dieu, ne me demande pas ça ! (rires) Non, je ne crois pas.

Rick : Je ne suis pas sûr…

Karl : Rick me connaît depuis telle­ment longtemps, et honnêtement je suis vrai­ment la per­son­ne qu’il a en face de lui. Mais cela n’a pas tou­jours été le cas. Dans une rela­tion, c’est très posi­tif de croire en quelqu’un sans se pos­er des ques­tions sur sa sincérité.

Rick : J’ai un problème avec le men­songe. Je ne mens pas alors que je devrais par­fois. Je me sou­viens qu’il y a 20 ans, le mec de la rede­vance télé a frappé à ma porte, il m’a demandé : “ Est-ce que vous avez la télé ? ” Je lui ai répondu “ bien sûr, mais entrez donc ” et je lui ai offert une tasse de thé. (rires) J’ai été élevé dans la croy­ance que men­tir te con­duit du mau­vais côté de la route. Donc j’essaie de ne pas le faire. Après ma vie privée ne regarde que moi.

Quand on joue ‘Born Slip­py’ en con­cert, c’est fou ce qui se passe dans le regard des gens. On dirait qu’ils vivent une expérience religieuse.” — Rick Smith

Under­world aujourd’hui rassem­ble plusieurs générations, que ressentez- vous ?

Rick : On éprouve une très belle mélancolie, parce qu’on peut la reli­er à nos pro­pres vies. Lorsque par exem­ple tu vois un père avec son fils au con­cert, tu es vrai­ment heureux de partager ce moment avec eux. C’est mer­veilleux parce que nous avons aus­si des enfants. Mon fils a 17 ans et il aime King Giz­zard, Parcels mais aus­si Cros­by, Stills Nash & Young, James Brown et les Bea­t­les. Il ne porte pas de juge­ment, je crois que c’est ce qui est intéressant.

Karl : Mes enfants réagissent de la même manière. Ma plus jeune fille me met par­fois des morceaux d’Ella Fitzger­ald ou Sun Kil Moon puis de la pop tape‑à-l’œil donc je suis sur­pris. Je lui demande pourquoi elle aime quelque chose d’aussi naze, mais elle me répond : “ Tu es fou, tout est bien, ça cor­re­spond juste à différents moments de la journée. ”

Vos enfants sont vos pre­miers fans ?

Karl : Ce sont nos pre­miers cri­tiques et ils sont bons dans cet exer­ci­ce. C’est très utile.

Rick : Ma fille est chanteuse d’opéra. Elle me connaît bien et c’est une muse fan­tas­tique. J’ai des con­ver­sa­tions incroy­ables avec elle sur la manière dont elle ressent la musique et bien sûr celle d’Underworld si je lui demande. J’apprends vrai­ment beau­coup au con­tact de mes enfants. C’est fou si tu y réfléchis, tu pass­es d’abord la moitié de ta vie à leur appren­dre des choses, et ensuite c’est toi qui reçois beau­coup d’eux, mais sans que tu ne t’en aperçoives vraiment.

Avec le temps vous avez fini par haïr “ Born Slippy ”?

Rick : Pas encore, mais il ne faut jamais dire jamais. (rires) Quand on joue cette chan­son en con­cert, c’est fou ce qui se passe dans le regard des gens, com­ment ils explosent. On dirait qu’ils vivent une expérience religieuse et je me sens privilégié de diriger cette cérémonie.

Karl : Chaque nou­velle génération découvre ce titre et l’aime. C’est vrai­ment incroy­able de voir des teenagers devenir fous en l’entendant. C’est quelque chose qui est super avec les jeunes générations, quand elles aiment quelque chose, elles s’en fichent de savoir que c’est un vieux morceau.

(Vis­ité 465 fois)