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Velvet Negroni : l’enfant du R’n’B qui a grandi trop vite

Ce n’est un secret pour per­son­ne : le hip-hop est devenu omniprésent, voire omnipo­tent dans le paysage musi­cal mon­di­al. Et sur de nom­breux points désor­mais, la France n’a plus grand chose à envi­er aux États-Unis. Au-delà de leur place dans les charts, les rappeurs et les pro­fils n’ont jamais été aus­si diver­si­fiés, accouchant régulière­ment de très bons dis­ques, dans la sphère under­ground comme main­stream. Alors, Cocori­co ? Oui, mais atten­tion tout de même. Car s’il y a bien un domaine où l’Hexa­gone a du retard sur l’On­cle Sam, c’est au niveau de la “scène urbaine” alter­na­tive. Le terme est certes fourre-tout, mais pour une bonne rai­son : ce pan de la pop music actuelle est encore mal représen­té, ou du moins très peu vis­i­ble chez nous. À quelques excep­tions près (qui, pour la plu­part, s’in­spirent large­ment des Améri­cains), il est dif­fi­cile de trou­ver du R’n’B sor­tant un peu des sen­tiers bat­tus sans explor­er les abysses du Youtube fran­coph­o­ne (et en ressor­tir qua­si bre­douille). On est donc très loin des Liz­zo, ABRA, Clairo ou Lucky Daye qui peu­vent se tar­guer — cha­cun à leur échelle – de jolis suc­cès. On pour­rait aisé­ment expli­quer cet écart par la dif­férence de taille entre les deux pays. Mais il faut aus­si con­sid­ér­er le fait que la musique pop­u­laire française n’a pas les mêmes stan­dards qu’Outre-Atlantique, avec une tra­di­tion de la chan­son encore très solide­ment ancrée. Et mis à part les mastodontes radio­phoniques, le rap améri­cain dans son ensem­ble ne fonc­tionne plus vrai­ment en France, top 50 à l’ap­pui

Dif­fi­cile donc de s’im­porter lorsqu’on est Vel­vet Negroni. L’alias de Jere­my Nutz­man, chanteur et musi­cien de Min­neapo­lis, a tout du phénomène under­ground made in USA. Une créa­ture R’n’B ayant hérité d’un ADN à mi-chemin entre The Week­nd et Bon Iver : pro­tégé de Justin Ver­non, Nutz­man a d’ailleurs posé quelques chœurs et vocalis­es sur le récent album de ce dernier. Paroles cryp­tiques, pro­duc­tions pop avant-gardistes et insai­siss­ables… Après plusieurs dis­ques réal­isés en totale indépen­dance sous de mul­ti­ples noms (Pony Bwoy, Bright Club, Spy­der Bay­bie Raw Dog…), il sort en 2017 T.C.O.D., carte de vis­ite hal­lu­cinée pour son nou­veau pseu­do­nyme, Vel­vet Negroni. Cette sor­tie s’ac­com­pa­gne d’une heureuse entrem­ise : le titre “Waves” fut effec­tive­ment sam­plé par Kanye West pour KIDS SEE GHOSTS, pro­jet com­mun avec Kid Cudi.

Deux ans plus tard, il revient avec l’ex­cel­lent et tout neuf NEON BROWN, qu’il vient présen­ter à Paris à la fin du mois de juin dernier. Et si le garçon com­mence à avoir le vent en poupe sur ses ter­res natales — après des années de galère qui sem­blent l’avoir pro­fondé­ment abîmé -, il est bel et bien incon­nu chez nous. Et pour cause, la salle du 1999 où il se pro­duit pour sa release par­ty est qua­si­ment vide. Mais peu importe : Vel­vet Negroni monte sur scène pour entamer une véri­ta­ble séance d’ex­or­cisme. Ses yeux, comme des billes, roulent ou se per­dent dans le vide. Sa voix, trem­pée dans d’é­tranges effets de pitch, reverb ou delay, mal­traite les pro­duc­tions éthérées de son nou­veau disque. Son câble de micro s’en­roule et s’emmêle au fur et à mesure qu’il enchaîne les pas­sages dans le pub­lic. On com­prend alors immé­di­ate­ment les références et con­fi­dences dont il nous avait fait part quelques heures plus tôt : les sou­venirs émus du con­cert de Andrew W.K. — où les gens mon­taient sur scène pour embrass­er le chanteur de hard rock avec hys­térie – ou les chan­sons des Back­street Boys, qu’il réc­i­tait devant le miroir de sa salle de bain étant gamin. Avec sa folie naïve, Nutz­man sem­ble être un enfant qui a gran­di trop vite : il prend une gorgée de bière qu’il recrache directe­ment sur le par­quet de la scène, à la manière d’un bain de bouche.

Puis le show s’achève brusque­ment. Nous finis­sons con­quis, mais sans repères. À l’im­age de l’artiste : une créa­tiv­ité étrange et insai­siss­able sem­ble lui don­ner trois ans d’a­vance sur le reste du game R’n’B (même s’il s’en moque prob­a­ble­ment) — il suf­fit d’é­couter l’al­bum pour s’en ren­dre compte, mais il est dif­fi­cile de prédire l’évo­lu­tion de son par­cours. Il n’en reste pas moins un garçon tor­turé et imprévis­i­ble (en stu­dio comme en live) et un excel­lent exem­ple de ce qu’est la pop alter­na­tive éta­suni­enne, aus­si nova­trice qu’ex­ci­tante. Dom­mage qu’il risque de pein­er à tra­vers­er l’At­lan­tique, mais croi­sons les doigts, on ne sait jamais…

NEON BROWN de Vel­vet Negroni est sor­ti le 30 août 2019 sur le label 4AD :

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