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© Karina Barberis
14 décembre 2023

Victoria Canal, le ‘cygne noir’ veut son album|INTERVIEW

par Sasha Abgral

Victoria Canal n’est pas une star. Du moins, pas encore. Sa pop est douce, portée par quatre EPs dont le dernier Well Well sorti en août. Celui d’avant, Elegy, comporte « swan song » : un titre considéré par Chris Martin comme « l’une des chansons les mieux écrites de tous les temps« . Avec plaisir, nous avons pu discuter dans sa loge, entre deux gorgées de café (il faisait froid) et de bière (tant pis pour le froid).

Difficile de constater que Coldplay a raison en 2023, mais cette fois-ci je m’incline. Sa carrière est encore courte, pourtant j’aurais pu discuter des heures avec Victoria Canal. La tournée en tête d’affiche qu’elle entreprend en Europe, après avoir réalisé les premières parties de Pomme en novembre, ne relève pas d’une démarche égoïste.

La tête d’affiche du POPUP du Label, mercredi 6 décembre sort à peine des balances, qu’elle se confond naturellement aux fans qui attendent de rentrer dans la petite salle. Eux s’exclament, elle est vive et semble impatiente de la soirée qui l’attend. Une chose est sûre, cette particulière situation entre simplicité et renommée lui convient parfaitement. Pour cette enfant du monde d’origine allemande, américaine et espagnole, il ne s’agit de rien de plus qu’un voyage entre amis, mêlé de rencontres. Accompagnée de son guitariste Sam Vano (également dans le rôle de sa première partie) et de sa violoncelliste Katt Newlon, c’est modestement que la chanteuse traverse le continent afin de partager son art, mais surtout son histoire.

À 25 ans, Victoria Canal compile déjà plusieurs expériences. En plus de la musique, elle s’immisce dans la comédie tranquillement. Une démarche qui s’est soldée par le premier rôle d’un épisode de Little America, série d’Apple TV. Dans les deux domaines, la figure queer s’explore de manière assumée. Ça va de la parole la plus lourde de sens, à celle la plus simple de ses textes. Cela aura valu à Canal sa signature chez Parlophone, même label que Coldplay (et de certains Beatles). Prochaine étape : l’album. On en parle.

 

Je voulais commencer par le titre de ton dernier EP, Well Well, qui peut avoir plusieurs interprétations. On peut le dire avec un air désespéré, enjoué, stressé… Comment l’interprètes-tu ?

Je suppose que le titre se veut un peu ironique. C’est un peu comme « tiens, qu’avons-nous là ? » Je me moque un peu de moi-même.

 

C’était une sorte d’annonce de ce que tu allais dire dans les chansons ?

Il s’agit en fait d’un extrait d’une des chansons du projet, « Yes Man ». Elle parle du fait d’être quelqu’un qui veut plaire à tout le monde. Je suppose que tout le projet a trait au fait de se regarder dans le miroir. De se demander ce que l’on a à dire, ou qui l’on est, une fois que le confort de l’enfance (ou du jeune âge adulte) s’est envolé. Je commence à me sentir vraiment adulte. Pour revenir sur le titre, il est assez dispersé en réalité. On peut le comprendre aussi comme « qu’est-ce que je fais, maintenant, en tant qu’adulte ? »

 

Malgré la petite quantité de morceaux, il a l’air de bien représenter toutes tes pensées internes. L’une d’entre elles concerne ton militantisme, à quel point c’est important pour toi ?

C’est intéressant. J’ai l’impression que les gens me qualifient d’activiste plus que je ne prétends l’être. J’ai un handicap et je parle beaucoup de représentation. Mais des gens consacrent leur travail et leur vie à changer les politiques. Je me contente de faire ce que j’aime et d’essayer de déstigmatiser le handicap dans les médias, autant que possible. Je ne me vois pas comme une activiste certifiée.

 

Je faisais plutôt référence au fameux reel Instagram dans lequel tu te fais peindre dessus, et qui fait référence à ton titre « Shape« . Est-ce considéré comme de l’activisme ?

Oui, je n’y avais jamais pensé de cette manière. D’une certaine façon, je pense que j’essaie simplement de parler haut et fort de la perception de la beauté, des normes, et de ce que c’est que de grandir avec un corps différent. Je pense qu’une partie du pourquoi je me sens en sécurité avec ça, c’est que ça va avec notre génération. La génération Z veut parler de tout. Cependant, je ne veux pas m’attribuer plus de mérite que ce qui m’est dû. J’essaie simplement de me sentir mieux et de faire en sorte que mon entourage se sente mieux.

 

Produis-tu toutes tes chansons ?

Je les produis, oui. Parfois, je les co-produis aussi. J’ai de plus en plus le contrôle au fil des ans. C’est ce que je préfère. Les tournées, les interviews, les récompenses passent toutes au second plan, par rapport au fait de m’asseoir dans ma chambre et d’écrire. Lors de mes premières expériences d’enregistrement, j’avais l’impression que certaines chansons m’échappaient. Au moment où elles étaient prêtes à être diffusées, elles ne m’appartenaient plus. Avec chaque projet, j’essaie de les garder plus près de moi. Cela dit, je travaille actuellement sur un album et j’ai l’impression de faire à nouveau confiance à la collaboration.

 

Quelle est la connexion entre tes chansons « Black Swan » et « swan song » ?

Elles sont bien liées, je suis heureuse de pouvoir en parler. J’aime beaucoup écrire des chansons en tant que sœurs. Je ne sais pas pourquoi, mais elles se répondent l’une à l’autre, elles se tiennent la main. J’ai écrit « swan song » en premier. Elle a en trait au fait que les choses les plus importantes dans la vie sont le pardon et l’amour. « Black Swan » vient en réponse, comme une grande sœur rancunière qui a des problèmes de santé mentale et qui dit : « Pourquoi est-ce que tu fais comme si c’est facile ? Ce n’est pas si facile. » J’ai parfois l’impression de souffrir, plutôt que de me laisser aller et de céder à l’amour. Je ne sais pas pourquoi.

 

As-tu un lien spécial avec le film Black Swan ?

Pas vraiment. Cependant, je suis particulièrement émue par l’âme torturée de Nina. Elle a vraiment résonné avec moi, dans son perfectionnisme et son angoisse. Pour la chanson en elle-même, c’est plutôt du « cygne noir » en tant qu’idée dont je voulais parler. Le genre qui ne s’intègre pas, existentiellement imparfait.

 

Qui est la « Alice » dont tu parles au début de ce morceau ?

Alice représente toute personne à laquelle je me compare. Toute personne, incluant mes amis, qui est toujours un poil plus heureuse ou mieux dans ses bottes. Ou qui semble régler ses problèmes facilement. Je vois ça et je me dis : « putain, pourquoi je ne peux pas être comme ça ? » Je suppose qu’Alice est juste un nom pour cette personne que j’envie.

 

Quelle serait ta définition d’une vie heureuse ?

J’ai eu l’habitude de penser que je voulais être riche, être connue, vivre à Malibu, gagner des Grammys et tout. Mais de plus en plus, je commence à penser que je veux la maison en banlieue, avec un-e partenaire, un chien et un enfant. Une vie normale. En ce moment, je suis un peu en crise à propos de la vie que j’ai choisie. Car ce que je fais ne va pas dans la direction d’une vie normale.

 

En écoutant tes EPs, j’ai constaté que ta voix était vraiment proche de celle de Chris Martin. Dans l’intensité, les textures. Le truc intéressant, c’est que c’était avant de voir qu’il t’avait repérée.

Wow ! Vraiment ?

 

Surtout dans l’approche piano/voix de « She Walks In », et le rythme de « Company », deux morceaux où tu chantes bas, avec une voix néanmoins aiguë. On peut l’imaginer en train de les chanter, quand toi tu le fais. Est-ce une inspiration sur laquelle tu travailles de manière consciente, ou c’est juste naturel ? 

Chris et Coldplay ont été mes artistes préférés toute ma vie. Sa voix est l’une de celles que je préfère dans le monde entier, parce que je crois en chaque mot qu’il exprime. Il est tellement sincère. Quand je jouais du piano, étant enfant, je me souviens que ma grand-mère cubaine me disait de recommencer : « Tu dois le refaire, répéter et répéter jusqu’à ce que je croie ce que tu dis ». J’ai donc toujours été attirée par les chanteurs auxquels je crois. Notre rencontre est une coïncidence totale, et ça dépasse mes rêves les plus fous.

 

Tu as donc déjà imaginé cette rencontre ?

Exactement. Je tiens un journal dans lequel n’importe qui pourrait écrire ses résolutions de nouvelle année. Au lieu de prendre des résolutions, je me souviens d’écrire des volontés, parce que j’avais confiance en moi. L’une d’entre elles était de rencontrer Chris Martin. Je me souviens l’avoir écrite lors d’un janvier d’il y a quelques années. Ça paraissait stupide, jusqu’à ce qu’il me FaceTime deux mois plus tard.

 

Maintenant que vous êtes sur le même label, peut-on s’attendre à une collaboration ? Que ce soit sur ton album ou sur le prochain album de Coldplay.

Je ne peux pas parler de ça… J’aurais beaucoup d’ennuis si je disais quoi que ce soit ! (rires)

 

Comment l’acting est arrivé dans ta vie ?

J’ai fait du théâtre quand j’étais enfant, avant d’abandonner parce que j’étais trop timide. L’année dernière, mon manager voulait que j’auditionne à cette série, Little America, car elle cherchait un premier rôle. Je correspondais : je n’ai qu’un bras, je parle espagnol, anglais et j’ai une vingtaine d’années. Il s’agissait donc d’un rôle très spécifique. À la base, je n’étais pas intéressée par ce métier. C’est après deux refus que j’ai enfin accepté d’auditionner. Je l’ai fait, et j’ai carrément vomi après tellement j’étais nerveuse. J’ai eu le rôle par miracle. C’était une expérience folle pour moi, j’adorerais le refaire.

 

Ça n’a pas trop entaché ta vie de chanteuse ?

J’ai toujours voulu être une artiste qui fait des albums. Mais cette tâche est très subtile, c’est un point sur lequel je travaille encore. Moi qui souhaite sortir mon premier l’année prochaine, je pense tout de même que j’ai toujours voulu me présenter en l’état, même si ce n’est pas une forme « finale » ou « parfaite ».

Le fait de sortir des EPs et de jouer dans cet épisode de série TV représentent bien ma façon de progresser vers l’idéal de vie que je veux, et les choses que je veux faire. Je pense que les artistes peuvent se fixer des objectifs très élevés. Mais je pense aussi qu’on peut se faciliter la tâche en faisant d’abord un EP au lieu d’un album. Cela permet d’alléger un peu la pression et de s’amuser. Maintenant, ma plus grande peur, ma plus grande entreprise et ma plus grande excitation, c’est mon premier album.

 

Construis-tu un EP de la même manière qu’un album ?

Je pense que pour mes EPs, j’ai toujours écrit mes chansons comme elles venaient. Une fois regroupées, je commençais alors à imaginer ce que je pouvais en faire. Je dirais que ça se fait dans mes rêves.

 

Que pouvons-nous attendre ce disque que tu prépares ?

Je suis toujours en train de voir. Une chose est sure, il y aura plus de batterie que jamais. J’essaie, en quelque sorte, de toujours expérimenter la dynamique que je souhaite lui donner pour l’instant. Je veux également garder ça frais et intéressant pour moi. Il représentera donc un grand changement pour moi, mais j’y garderai tout mon coeur et mon âme dedans. Ce sera juste plus fun. Plus léger et ludique dans certaines parties, et plus lourd dans d’autres. Je veux juste explorer chaque partie de moi et faire en sorte que l’album soit le plus complet possible.

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