© Eric Krull

Vinyles, le plastique pas fantastique

Le prob­lème avec le retour des vinyles, c’est qu’ils sont en PVC, un plas­tique dérivé du pét­role dont la fab­ri­ca­tion est pol­lu­ante. Si les alter­na­tives sont encore rares, cer­tains étu­di­ent de nou­veaux matéri­aux inno­vants ou réfléchissent à lim­iter les dégâts, en fab­ri­quant à la demande pour éviter le gâchis.

Arti­cle issu du Tsu­gi 154 : La vie en vert, com­ment la musique fait sa mue écologique 

Ce n’est pas un scoop, le vinyle a la cote. Depuis une quin­zaine d’années, les ventes de 33 tours revi­en­nent petit à petit au niveau de leur âge d’or : aux États-Unis par exem­ple, 41,7 mil­lions de vinyles ont été ven­dus en 2021, deux fois plus que l’année précé­dente, pour une indus­trie ayant dépassé le mil­liard de dol­lars de revenus annuels, ce qui n’était plus arrivé depuis les années 1980. En France, ils représen­tent aujourd’hui un tiers des ventes physiques, avec 5 mil­lions de copies écoulées en 2021. Sauf que… N’importe quel artiste ten­tant de sor­tir du vinyle s’arrache aujourd’hui les cheveux tant les délais sont longs pour recevoir les pré­cieux car­tons de dis­ques. La faute à une demande bien sûr de plus en plus grande, et à un incendie ayant rav­agé en 2020 Apol­lo, l’une des deux seules usines au monde pro­duisant la laque haute­ment tox­ique néces­saire à la créa­tion des mas­ters, ces pre­miers dis­ques ser­vant de mod­èle à la fab­ri­ca­tion à la chaîne des vinyles.

Mais il y a un autre point dont on par­le moins quand on évoque le futur des galettes : leur empreinte écologique. Un disque est fab­riqué en poly­chlorure de vinyle, alias PVC, la troisième matière plas­tique la plus util­isée au monde. Elle est com­posée de deux matières pre­mières : le sel de mer (jusqu’ici tout va bien), et le pét­role (aïe). Au-delà de piocher dans les réserves pétrolières (à hau­teur de “seule­ment” 0,7 %, con­tre 70 % pour le gazole routi­er, mais tout de même) et d’être accusé d’être can­cérigène, le PVC est pro­duit dans des usines pointées du doigt. En effet dif­férentes asso­ci­a­tions écologiques ont relevé des taux de tox­ines anor­maux dans les riv­ières et étangs adja­cents, ain­si qu’un nom­bre élevé de mal­adies professionnelles.

 

Des dubplates au bioplastique

Pro­duire des vinyles dif­férem­ment : ici et là, quelques solu­tions sont évo­quées. Chez La Con­tre­bande, c’est car­ré­ment le con­cept du pres­sage que l’on remet ain­si en cause. Depuis leur atelier/studio dans le IXe arrondisse­ment de Paris, Louis et Arnaud réalisent ain­si des vinyles à la com­mande. Ils ne sont pas pressés, mais gravés. “On grave directe­ment sur un plas­tique, sans pass­er par l’étape du mas­ter en laque. C’est du ‘direct cut­ting’. On n’invente rien, c’était ce qui était fait à l’époque : on appelait ça des dub­plates”, expliquent les deux ingénieurs du son. Tout se fait en temps réel : pour une face de quinze min­utes de musique, il faut ain­si compter… quinze min­utes de gravure. Dif­fi­cile à appli­quer à de gross­es pro­duc­tions, mais les avan­tages sont autres : tra­vail­lant directe­ment avec les artistes ou les labels, de l’unité jusqu’à la cen­taine de dis­ques, La Con­tre­bande fab­rique les vinyles depuis Paris, à la com­mande, sans stock, lim­i­tant ain­si le gâchis.

En lieu et place du PVC, ils utilisent un dérivé de plex­i­glas. Plas­tique tou­jours, mais exclu­sive­ment européen et issu au moins pour moitié de matières recy­clées. Quant à leurs machines à graver, elles sont anci­ennes, retapées, bidouil­lées même, pour assur­er un ren­du sonore tout à fait sim­i­laire à un vinyle clas­sique, devant sim­ple­ment lim­iter le temps pour chaque face à une quin­zaine de min­utes. Au-delà des méth­odes de fab­ri­ca­tion, c’est une réflex­ion sur le matéri­au en lui-même qui com­mence à être menée par quelques activistes. M Com Musique, usine de pres­sage ren­naise, a ain­si com­mencé à tra­vailler, par­mi d’autres, sur l’utilisation d’algues comme matière pre­mière pour rem­plac­er le pét­role. Prob­lème : le vinyle est telle­ment biodégrad­able… qu’il se dégrade beau­coup trop vite. Mais depuis quelques années, outre-Manche, les pas­sion­nés d’Evo­lu­tion Music tra­vail­lent dis­crète­ment sur une nou­velle recette de “bio-plastique”. Et les pre­miers résul­tats sont plus que prometteurs.

 

Des vinyles sucrés

Ce nou­veau vinyle est en PLA, un biopolymère à base de canne à sucre, cul­tivée selon les stan­dards Bon Sucro (une cer­ti­fi­ca­tion autour d’une agri­cul­ture respec­tant les hommes comme la planète). “Le sucre rem­place le pét­role dans la com­po­si­tion chim­ique de ce bio­plas­tique. On a aus­si créé des équiv­a­lents à base de plantes pour les autres ingré­di­ents qui com­posent un vinyle, comme ceux qui lui don­nent sa couleur”, explique Marc Carey, DJ qui a longtemps tra­vail­lé comme con­sul­tant “envi­ron­nement” pour le grand cap­i­tal, avant de tout pla­quer il y a sept ans pour mon­ter son label. Ne trou­vant pas d’alternative éco­lo pour les vinyles de ses artistes, il a lancé Evo­lu­tion Music, dont il est aujourd’hui CEO. Ce PLA, fab­riqué entre l’Allemagne et le Royaume-Uni, se présente exacte­ment sous la même forme, des petites billes que l’on chauffe pour créer une boule qui sera pressée, que le PVC. Même forme, même machine, une seule dif­férence : la presse doit être un poil moins chaude que pour pro­duire un vinyle clas­sique, ce qui de fait représen­terait des économies d’énergie de 10 à 15 % si une usine se con­ver­tis­sait com­plète­ment. Autre bonus, la matière pro­duirait moins d’électricité statique.

Et ce “bio LP, comme aime à l’appeler Marc, tient dans le temps et ne présente pas de dif­férence majeure à l’écoute. “La même qual­ité sans la cul­pa­bil­ité”, lance-t-il, ent­hou­si­aste. Bien sûr, pour le moment, ces vinyles sucrés sont plus chers que les clas­siques PVC, de 30 à 50 % à l’unité ven­due à l’usine. “La dif­férence est dérisoire, de l’ordre de 50 cen­times l’unité. Aus­si, si le pro­duit plaît, on pour­ra faire des économies d’échelle. Et on est peut-être l’une des seules entre­pris­es au monde à béné­fici­er de la hausse du prix du pét­role !”, ajoute Marc. Un pre­mier vinyle a été mis sur le marché cette année, avec le con­cours du label Nin­ja Tune et de l’association Music Declares Emer­gency. “Les indus­tries du plas­tique et de la musique savent qu’il y a un prob­lème depuis de nom­breuses années mais n’ont absol­u­ment rien fait ! Il a fal­lu que qua­tre pas­sion­nés indépen­dants anglais se remon­tent les manch­es et s’en occu­pent eux-mêmes. Aujourd’hui, je ne vois aucune rai­son pour laque­lle on devrait con­tin­uer à utilis­er du PVC.” Le début d’une révolution ?

(Vis­ité 6 098 fois)