Crédit : Kelsey Bennet

Wallop” de !!! (Chk Chk Chk) : quand l’Amérique de Trump se prend une claque dancepunk

Wal­lop. Une claque. Une beigne que l’on prend, à coups de rythmes élec­tron­iques, de paroles hal­lu­cinées et de lives surex­cités mêlant la joie de la dance et l’én­ergie du punk. Et une tarte que l’on donne aus­si, à une Amérique dans laque­lle Chk Chk Chk ne se recon­nait plus vrai­ment, en tout cas poli­tique­ment. En vingt ans de car­rière, le groupe new-yorkais emmené par le chanteur-en-caleçon Nic Offer en a pour­tant vu pass­er, des affaires poli­tiques : dès 2013, il fai­sait référence à l’an­cien maire répub­li­cain de la grosse pomme dans “Me And Giu­liani Down By The School Yard (A True Sto­ry)”. Mais Trump, ils ne l’avaient pas vu venir. Et comme beau­coup d’artistes ricains, les sept mem­bres de Chk Chk Chk (autrement écrit “!!!”, au grand dés­espoir des moteurs de recherche) n’ont pas pu s’empêcher d’en par­ler dans leur nou­veau disque sor­ti le ven­dre­di 30 août sur Warp, leur mai­son depuis quinze ans. Mais atten­tion, c’est sub­tile : les paroles de Nic Offer ne seront jamais pre­mier degré, tou­jours un poil per­son­nelles, ici très som­bres (il est par­fois ques­tion de rup­ture) mais calquées sur des pro­duc­tions qui font danser, inspirées des grandes heures élec­tron­iques des nineties. “Let It Change U” et “Off The Grid” sont de petits tubes en puis­sance, tan­dis que “Ur Para­noid” se parait début juin d’un clip en forme de film d’hor­reur house. Bref, une belle réus­site, dont nous avons dis­cuté au petit dej’ avec Nic Offer, le chanteur et per­formeur pro­prié­taire des plus belles gam­bettes du game, qui por­tait ce matin-là, évidem­ment, un mini-short.

Si vous êtes plutôt Spo­ti­fy : 

Ce nou­v­el album s’ap­pelle Wal­lop. Un drôle de mot ! Pourquoi ce titre ?

Nic Offer : “Wal­lop”, c’est une “tarte”, qui t’étourdit et te sur­prend. On a tous ressen­ti un choc il y a trois ans par rap­port à la sit­u­a­tion poli­tique améri­caine. C’é­tait une grosse claque dans la fig­ure. Tout le monde était assom­mé. Et on a eu l’im­pres­sion que cet album était fort, et que même s’il est abstrait et étrange, il résonne comme une claque, un coup que l’on rend, raide et con­cis. Par ailleurs, j’ai tou­jours aimé les titres d’al­bums en un mot, comme Low, Heroes… Même si bon aujour­d’hui c’est vache­ment à la mode, à Brook­lyn tous les restau­rants s’ap­pel­lent “Bean” ou “Rice” (rires). Je ne voulais pas qu’on sonne comme un resto à la mode, mais “Wal­lop” sonne bien comme un album, et per­son­ne n’avait jamais util­isé ce mot-là pour bap­tis­er son disque.

Vous avez com­mencé à l’écrire juste après l’élec­tion de Trump ?

Pas immé­di­ate­ment non. Nous étions en con­cert à jouer les nou­veaux morceaux de Shake The Shud­der, notre précé­dent album, le soir où il a été élu. C’é­tait le tout début des lives pour ces titres. Tout le monde nous demandait s’il s’agis­sait d’un album poli­tique, or nous les avions com­posées bien avant et on ne pou­vait évidem­ment pas prévoir ce qui allait arriv­er ! Shake The Shud­der a été écrit dans l’ig­no­rance de tout ça. A vrai dire, je me sou­viens de la pre­mière fois où un ami étranger m’a par­lé de Trump, c’é­tait à Paris, et j’ai vite répon­du que ce mec n’é­tait qu’une blague… Je crois que j’ai même était un peu impoli, en mode “tu ne con­nais vrai­ment rien à l’Amérique”. J’ai dû retrou­ver cet ami ensuite pour m’ex­cuser : il avait rai­son, j’avais tort !

Mais on ne peut pas com­plète­ment définir Wal­lop comme un album poli­tique, les textes restent tout de même assez per­son­nels…

Le fait que les gens sem­blaient vouloir voir en Shake The Shud­der un album poli­tique nous a finale­ment don­né envie d’es­say­er avec le suiv­ant, voire on ressen­tait ça comme un devoir. Sauf que ça n’a pas vrai­ment marché… Les morceaux n’é­taient pas ter­ri­bles. Et vu que tout le monde par­lait con­stam­ment de Trump pen­dant les mois qui ont suivi les élec­tions, c’é­tait dif­fi­cile d’ap­porter quelque chose d’u­nique au sujet. Au final, cet album se pose plus comme un reflet d’une péri­ode poli­tique et sociale.

Le résul­tat joue beau­coup sur les con­trastes : des paroles très som­bres accolées à des pro­duc­tions élec­tron­iques ultra-festives et pos­i­tives. Vous recher­chiez cette ambiva­lence ?

Ce n’é­tait pas un but en soi. On ne fait jamais de plans, on essaye juste de faire des expéri­ences. Mais quand tu expéri­mentes pen­dant une péri­ode assez som­bre de l’his­toire de ta société, for­cé­ment les résul­tats sont som­bres égale­ment. Le seul objec­tif que l’on avait était de nous laiss­er nous per­dre – et en faisant cela, c’est ce con­traste que l’on a trou­vé. On a tou­jours été opti­mistes, et on trou­ve que la dance music a cette couleur égale­ment. Mais ce qui se passe actuelle­ment est une attaque à notre opti­misme. C’est la pre­mière fois de ma vie où je me suis vrai­ment demandé ce qui se pas­sait, où est-ce qu’on allait, est-ce qu’on va bien s’en sor­tir… Et on espère vrai­ment être dans ce genre de sit­u­a­tion où il faut être dans l’ob­scu­rité avant de revoir la lumière et l’aube. Un moment pour nous sec­ouer, nous faire nous ren­dre compte que l’on n’a pas fait assez atten­tion à la façon dont nous voyions la poli­tique et le monde en général… Avant d’ar­riv­er à quelque chose de meilleur ! Bon, c’est assez dif­fi­cile d’y croire com­plète­ment, à chaque fois que j’ou­vre un jour­nal c’est de pire en pire. Mais j’es­saye d’y croire encore, je n’ai pas envie d’être paralysé par la peur. Parce qu’au final, les gens qui m’ef­fraient, ceux qui haïssent, sont eux-mêmes paralysés par la peur – la peur du change­ment, la peur des autres.

Depuis trois ans, plusieurs albums s’in­spi­rant de l’élec­tion de Trump sont sor­tis aux Etats-Unis, comme Amer­i­can Dream de LCD Soundsys­tem. Est-ce que vous les avez écoutés ? Est-ce que ça a influ­encé la manière dont vous vouliez par­ler (ou ne pas par­ler) de poli­tique avec Wal­lop ?

En ter­mes de paroles, je pense que le Father Of The Bride de Vam­pire Week­end se classe par­mi les meilleurs. Et l’al­bum de LCD égale­ment. Mais d’une cer­taine manière, on ne peut pas vrai­ment écouter LCD, on nous com­pare telle­ment à eux qu’on a tou­jours un peu peur de s’en inspir­er malen­con­treuse­ment. En tout cas, tout le monde a eu l’air d’avoir un peu de mal à trou­ver une réponse artis­tique adéquate à cette sit­u­a­tion, et cer­tains albums étaient un peu trop pre­mier degré dans leur manière d’abor­der le sujet. La “protest song” a eu son heure de gloire dans les années 60, ça a l’air si vieux main­tenant ! On dit tou­jours que les mau­vais­es sit­u­a­tions poli­tiques entraî­nent de bonnes ini­tia­tives artis­tiques… Mais tout le monde se demande est où cet art ? Quand est-ce que ça va arriv­er ? En 2019, il sem­blerait que la protes­ta­tion trou­ve son écrin ailleurs, par des memes, les réseaux soci­aux… J’ai l’im­pres­sion que la musique aujour­d’hui doit être un échap­pa­toire vis-à-vis de nos télé­phones et de nos réseaux. Écrire une chan­son qui dit “hey devine quoi, Don­ald Trump est un crétin” n’au­rait pas beau­coup d’in­térêt.

Musi­cale­ment, cet album sem­ble s’in­spir­er de la scène Mad­ch­ester, type Pri­mal Scream. Tu as expliqué que ce n’est pas for­cé­ment quelque chose que tu écoutais – ou même que les autres mem­bres du groupe écoutaient – dans les années 90. Com­ment es-tu retombé sur ces morceaux ?

J’ai l’im­pres­sion que la musique marche pas mal par cycles de vingt ans. S’in­téress­er à la musique qui est faite aujour­d’hui aide à s’in­téress­er à celle des années 90. A cette époque-là, on était plutôt punk et on se pen­chait plutôt sur la soul des années 70 – encore cet écart de vingt ans ! On ne fai­sait peut-être pas très atten­tion à ce qui se pas­sait du côté des musiques élec­tron­iques, on écoutait plutôt Mis­sy Elliott ou Tim­ba­land – qui inspirent la musique améri­caine actuelle d’ailleurs. Mais les styles plus anglais, comme le garage ou la jun­gle, on n’aimait pas tant que ça, enfin surtout on con­nais­sait mal. Daft Punk par con­tre a été une révéla­tion : tout d’un coup, on s’est ren­du compte que la house pou­vait être cool ! C’est à par­tir de là qu’on s’est mis à fond dans la musique élec­tron­ique – et ça s’est ressen­ti dès notre pre­mier album en 2001. Mais ces styles anglais de dance, toute cette scène Mad­ch­ester, fai­sait déjà par­tie du passé pour nous, et ce n’est que récem­ment que j’ai redé­cou­vert tout ça. Et même Mas­sive Attack ! Je n’ai jamais été par­ti­c­ulière­ment fan. Sauf que j’é­tais en Angleterre il y a quelques temps, et je voulais enten­dre quelque chose d’anglais que je n’avais pas déjà écouté des mil­liers de fois – Mas­sive Attack donc. S’il y a tou­jours beau­coup d’élé­ments que je n’aime pas dans leurs morceaux, j’y ai quand même trou­vé des choses intéres­santes. Et un titre comme “Slow Motion” sur Wal­lop serait un peu notre ten­ta­tive de créer une chan­son à la Mas­sive Attack – même si je trou­ve que la pre­mière par­tie du morceau son­nerait plutôt comme du Blur, avec un petit côté brit­pop.

Tout ça est très anglais… Tu as l’im­pres­sion de t’éloign­er de la musique améri­caine d’au­jour­d’hui ?

Dis­ons qu’au­jour­d’hui, aux Etats-Unis, c’est le rap qui domine. Et tout le monde dit que le rock est mort. Mais ce n’est pas for­cé­ment vrai quand on voit des supers groupes comme Par­quet Courts, Oh Sees ou Per­fume Genius. Mais aujour­d’hui, je ne me sens pas proche d’un style en par­ti­c­uli­er. On aime bien avec Chk Chk Chk piocher dans plusieurs gen­res dif­férents, et avoir une ali­men­ta­tion var­iée et équili­brée pour nos oreilles !

Tu cherch­es à ce que les gens dansent à vos con­certs. Est-ce que la cul­ture club et la musique qui va avec sont des choses qui vous touchent encore per­son­nelle­ment ?

Oui bien sûr. La club music, c’est comme Paris pour les Parisiens : tout le monde s’en plaint, mais dans le fond, tout le monde adore. Alors bien sûr, quand ça fait 20 ans que tu sors en club, c’est plus dif­fi­cile de retrou­ver les sen­sa­tions du début. Mais j’y vais tou­jours, j’aime tou­jours écouter de la musique forte, sen­tir la com­mu­nion des gens… Et les clubs restent le meilleur endroit pour vivre cette expéri­ence. Sauf que la cul­ture à New York change : la dernière fois que je suis sor­ti là-bas, les DJs étaient géni­aux, mais c’é­tait 50 dol­lars pour entr­er. J’é­tais sur la guestlist, donc ça allait pour moi, mais je me demandais qui étaient donc ces gens qui payaient autant rien que pour pass­er la porte !

Vous n’allez pas tarder à com­mencer une énorme tournée, avec beau­coup de dates très proches les unes des autres, et ça fait presque 20 ans que vous faites cela avec Chk Chk Chk. Com­ment tenez-vous le coup ?

Hmmm… Je ne sais pas (rires). Mais bon, quand tu réus­sis à dépass­er les pre­miers décalages horaires, c’est assez exci­tant de ne pas s’ar­rêter. Chaque soir tu deviens de plus en plus fort. Et c’est fun ! Je ne pense pas qu’on attein­dra un jour ces con­di­tions de tournée des grandes rock­stars, qui peu­vent se per­me­t­tre d’avoir un jour off après toutes leurs dates pour traîn­er à la plage. Beau­coup de groupes finis­sent par aban­don­ner ou du moins ralen­tir. Peut-être que ça nous arrivera un jour. Mais pour nos pre­mières tournées, je me sou­viens qu’on arrivait à Paris, on fai­sait la fête toute la nuit et on enchaî­nait sur notre con­cert sans que ça nous pose de prob­lème. Aujour­d’hui, on fait plus atten­tion – ou au moins on ne fait plus trop la fête quand on a une date le lende­main ! (rires)

Surtout que tu te donnes beau­coup quand tu es sur scène, tu dans­es énor­mé­ment, tu sautes partout, harangues le pub­lic…

Je pense que c’est un point com­mun à de nom­breux per­formeurs : putain, on veut être les meilleurs ! C’est pour ça que mal­gré son âge Mick Jag­ger est tou­jours bon – c’est une bitch, il veut être tout en haut du podi­um. Un petit con­seil : si tu veux voir un vieux groupe en con­cert, il faut aller voir une diva. Comme Grace Jones, car elle con­naît la dif­férence entre des applaud­isse­ments polis et une ova­tion : à moins qu’elle soit de mau­vaise humeur, elle cherchera tou­jours l’o­va­tion. Si j’ai mal aux jambes ou que je suis épuisé avant de mon­ter sur scène, je m’en fous : je veux tou­jours des applaud­isse­ments qui dis­ent “fuck yes !”.

!!! (Chk Chk Chk) sera en con­cert à la Maro­quiner­ie à Paris le 3 décem­bre.

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