© Louise Hucheloup

Woman’s Speech : la nouvelle plate‐forme féminine et queer des musiques électroniques

Female:pressure, shesaid.so et autres pages comme Paye Ta Note, qui sert à dénon­cer les com­porte­ments sex­istes dans le milieu de la musique : depuis quelques années, face à un milieu ultra‐compétitif, trop sou­vent misog­y­ne et non‐inclusif, les femmes musi­ci­ennes, DJs, ingénieures, bookeuses ou pro­gram­ma­tri­ces s’organisent et s’entraident via les réseaux soci­aux. Nou­velle venue sur le créneau : Woman’s Speech, un groupe Face­book fer­mé pour les femmes et queers (seuls les hommes cis genre ne sont pas accep­tés) cher­chant à met­tre en rela­tion artistes et autres pro­fes­sion­nelles. On a posé quelques ques­tions à sa co‐fondatrice, Mathil­da Von Der Meer­sch.

Com­ment t’es venu cette envie de créer Woman’s Speech, une com­mu­nauté en ligne autour des femmes et queers de la musique élec­tron­ique ?

Mathil­da Von Der Meer­sch : Cela fait un petit moment que j’y pense. Ça fait 7 ans que je tra­vaille dans la nuit, en com­mençant dans le jour­nal­isme musi­cal, où il y a peu de femmes et où se posent par­fois des prob­lèmes de sex­isme. J’ai ensuite bossé en agence de pro­mo, pour des clubs… Et s’il y avait sou­vent beau­coup de femmes dans les équipes, les pro­gram­ma­tions qu’on fai­sait, que ce soit chez Pos­ses­sion, Jeu­di Tech­no ou Flash Cocotte, ne met­taient pas assez les femmes et les queers en avant à mon goût. On dig­gait pour­tant, mais on ne trou­vait pas de femmes qui nous cham­boulaient, en tout cas pas facile­ment. Donc j’ai com­mencé à dig­ger de plus en plus, et à me faire des fichiers de femmes DJ ou pro­duc­tri­ces qui perçaient un peu partout dans le monde. Je me suis mise à suiv­re des plate‐formes comme Dis­c­woman ou female:pressure. Je ne loupais pas une seule Boil­er Room pour décou­vrir des mix­es de femmes, même dans des styles que je n’apprécie pas vrai­ment per­son­nelle­ment, comme la bass music. Je me suis ain­si créé une base de don­nées d’environ 150 femmes, pro­duc­tri­ces ou DJs, pour pourquoi pas les book­er un jour mais surtout pour avoir quelque chose à répon­dre aux mecs qui pré­ten­dent qu’il n’y a pas de femmes dans cette indus­trie. Au bout de deux ans, je me suis dit qu’il faudrait quand même que j’en fasse quelque chose.

Et donc ce groupe Face­book…

J’ai d’abord voulu faire un fes­ti­val, en inver­sant la ten­dance : avoir peut‐être 80% d’artistes femmes, pour 20% d’hommes, en bookant des mecs respectueux de leurs con­sœurs, comme Shlø­mo, Hec­tor Oaks… Je bosse sou­vent avec eux, et ces sujets les intéressent, ils sont sen­si­bil­isés, et il y en a plein heureuse­ment – il y a d’ailleurs de plus en plus de DJs hétéro rési­dents en soirée queer. Mais je n’ai pas vrai­ment eu le temps de m’en occu­per. Il exis­tera sûre­ment un jour ce fes­ti­val, mais c’était un peu gros pour démar­rer. J’ai donc com­mencé par ce groupe Face­book. Je me suis fixé l’objectif un peu fou d’atteindre les 20 000 mem­bres en un an. Par­al­lèle­ment à ça je monte une chaîne de pod­casts, à rai­son d’un mix d’une heure par mois, tous styles de musiques élec­tron­iques con­fon­dus – les DJs présentes sur le groupe peu­vent tout à fait m’envoyer leurs mix­es d’ailleurs. Et surtout, on a mon­té avec mon asso­ciée Elsa un fichi­er où toutes les DJs peu­vent ren­seign­er leurs coor­don­nées, afin que les pro­gram­ma­tri­ces puis­sent les book­er directe­ment. Ce n’est pas très dif­férent de female:pressure, mais côté français. On en est à un peu plus de 50 là. Et ça marche : Eklpx s’est faite book­er à une soirée Jad­ed des Cor­si­ca Stu­dios à Lon­dres grâce à un pod­cast pub­lié sur Woman’s Speech.

Pourquoi selon toi si peu de femmes sont bookées en fes­ti­vals ou en soirées, même si l’on sent un mieux ces derniers temps ?

Parce que les pro­gram­ma­teurs ne font pas cor­recte­ment leur tra­vail ! Ils se doivent de dig­ger à balle. Et quand tu digges, tu en trou­ves des meufs. Elles exis­tent. L’éternel “les femmes osent moins se lancer dans la musique, ce n’est pas notre faute si on en trou­ve pas”, c’est une fausse excuse. Mais il y a en effet du mieux : le Weath­er par exem­ple cette année a une pro­gram­ma­tion par­i­taire, c’est la pre­mière fois pour eux. Ils ont un statut assez gros pour pou­voir pren­dre des risques, faire des paris, et met­tre en avant des artistes qui n’ont pas for­cé­ment leur voix au chapitre ailleurs. Alors oui, il faut faire un effort. Ne pas se con­tenter de ce que les boîtes de pro­mo envoient, mais aller fouiller des heures et des heures sur Sound­Cloud ou Dis­cov­er. C’est ma pas­sion, donc je le fais avec plaisir, mais il faudrait que ce soit un réflexe général. Aujourd’hui, il y a des femmes et/ou des queers dans les pro­gram­ma­tions de Pri­mav­era (énor­mé­ment cette année!) ou de We Love Green. Mais c’est de la pop. En musiques élec­tron­iques, on est super en retard. Si tu n’aimes pas Amelie Lens ou Char­lotte de Witte, t’as vite fait le tour.

Tu as des noms à con­seiller ?

Ciel, Volvox, Shy­Boy, Non­com­pli­ant, Soft­core­soft, SPFDJ, VTSS, ou plus con­nues Ellen Allien ou Paula Tem­ple, que j’adore et à qui j’aimerais deman­der d’être mar­raine du fes­ti­val… Il y en a des tonnes. Mais il faut que ce soit naturel ! On ne va pas met­tre une meuf au line‐up juste parce que c’est une meuf, il s’agit unique­ment de per­son­nes dont j’aime sincère­ment la musique. J’avais envie de me prou­ver et de prou­ver aux gens que c’est pos­si­ble d’avoir de beaux line‐ups qui s’avèrent être com­posés de femmes et de queers.

Pour l’instant, Woman’s Speech est réservé aux per­son­nes tra­vail­lant dans le milieu unique­ment ?

Dans un pre­mier temps, oui, c’est un réseau pro­fes­sion­nel com­posé de femmes et de queers tra­vail­lant dans l’industrie de la musique. Mais à terme, pourquoi pas ouvrir ça à des filles qui sor­tent, et qui cherchent tout sim­ple­ment à décou­vrir de nou­velles artistes ou à savoir où sor­tir tout en se sen­tant safe. Je voudrais créer une com­mu­nauté, une soror­ité, de femmes et/ou de queer, un lieu où l’on aurait con­fi­ance les unes en les autres, et qui peut poten­tielle­ment servir de sou­tien si quelqu’un subit des abus, dans la vie, au taff… etc.

Tu y acceptes unique­ment les femmes et/ou les queers. Pourquoi ?

Parce que les hommes cis ont suff­isam­ment d’espaces pour eux, et que je voulais créer un espace vrai­ment axé sur la soror­ité. Mais si ce fes­ti­val finit par se mon­ter, il y aura une page dédiée, sur laque­lle évidem­ment tout le monde pour­ra aller – comme au fes­ti­val d’ailleurs.

Tu as lancé ce groupe le jour même où l’affaire de La Ligue du LOL est sor­tie dans les médias, c’était une réac­tion ?

Pas du tout, je n’ai pas fait exprès, je ne pou­vais pas vrai­ment prévoir ça ! Et j’ai été assez éton­née, sachant que je con­nais un des jour­nal­istes incrim­inés, je suis allée plusieurs fois au Berghain avec lui, et ça m’a choquée – est‐ce que si j’ai traîné avec ce type, même si j’étais au courant de rien, ça fait de moi une com­plice de tout ça ? En tout cas, on est plein à penser qu’il y a eu le ciné­ma avec #metoo, les médias avec La Ligue du LOL… Et que la prochaine étape sera la musique.

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