Woodkid : “La violence du monde est malheureusement toujours inspirante”

Sept ans après la sor­tie de l’im­pres­sion­nant The Gold­en Age – 800.000 albums ven­dus –, le clippeur et pro­duc­teur Wood­kid annonçait sa retraite anticipée. Le Lyon­nais revient sept ans après avec un disque ambitieux, indus­triel et épique : S16. Ren­con­tre avec un kid qui voit tou­jours grand. Retrou­vez notre por­trait de Wood­kid dans le Tsu­gi 134 (octo­bre 2020).

©Col­lier Schorr

Il s’est passé beau­coup de temps entre The Gold­en Age et ce nou­v­el album. Qu’as-tu fait ces dernières années ?

Après The Gold­en Age, je savais que je reviendrais avec un album mais j’avais besoin de revenir avec quelque chose de for­mé, d’in­tel­lec­tu­al­isé. Et je sen­tais qu’il allait me fal­loir du temps pour que ce que j’avais à dire soit légitime. Je n’avais pas envie d’un disque qui par­lait de la même chose que le pre­mier. Il y a aus­si eu, en plus de longs moments d’in­tro­spec­tion, des choses à digér­er, comme les atten­tats (après lesquels j’ai écrit le titre « Shift » présent sur l’al­bum). La vio­lence du monde glob­ale­ment est mal­heureuse­ment tou­jours inspi­rante. J’ai égale­ment ten­té de réalis­er un long-métrage. Mais je n’ai pas arrêté la musique pour autant. J’ai fait énor­mé­ment de col­lab­o­ra­tions qui ont nour­ri mon album. J’ai réal­isé la bande-son de film Desier­to du réal­isa­teur mex­i­cain Jonás Cuarón, tra­vail­lé avec Nico­las Ghesquière sur les musiques des défilés Louis Vuit­ton et com­posé des morceaux avec Nils Frahm pour un pro­jet de JR (le court-métrage Ellis qui évoque la tra­jec­toire des migrants passés par Ellis Island avec Robert De Niro, ndr). Je n’ai pas rien foutu !

La décon­struc­tion d’un mas­culin nor­mé est juste­ment en fil­igrane dans l’album.”

Dans le clip du sin­gle « Goliath », on voit des hommes masqués et un héros impuis­sant face à un mon­stre qui naît du char­bon dans une mine de char­bon. On peut y lire quelque chose de prophé­tique par rap­port à ce qui s’est passé à Wuhan. L’homme a provo­qué sa perte en mangeant un ani­mal, ce qui a con­duit à une pandémie mondiale…

C’est com­plète­ment ter­ri­fi­ant d’être rat­trapé par la réal­ité et je ne me félicit­erai pas de ces coïn­ci­dences. Plusieurs sujets abor­dés dans le clip réson­nent, c’est vrai, hélas, avec l’ac­tu­al­ité : le monde qui se retourne con­tre nous avec la créa­tion de mon­stres, la ques­tion de la respon­s­abil­ité indi­vidu­elle et col­lec­tive et la tox­i­c­ité de l’air, qu’on con­state depuis un moment en Asie. Le coro­n­avirus, c’est la con­créti­sa­tion de ce qui se passe quand on con­stru­it des châteaux de cartes qui ne sont pas assez solides. Dans le clip, je voulais surtout créer un héros qui ne fait rien : il regarde sans activ­er aucune manette ; je souhaitais mon­tr­er qu’on peut faire par­tie d’un sys­tème sans y par­ticiper. J’y ai mis en scène quelque chose d’ef­frayant poussé à l’extrême : le côté mon­strueux de la stéroïdi­s­a­tion (néol­o­gisme per­son­nel) avec des ver­sions body­buildées de machines. Sur le tour­nage, je ne me sen­tais pas bien car j’é­tais plus fasciné que tétanisé par elles. Ça révèle des trou­bles de l’in­time, de la viril­ité. La décon­struc­tion d’un mas­culin nor­mé est juste­ment en fil­igrane dans l’al­bum. Qu’on soit un garçon, une fille ou tout ce qu’il y a au milieu, on peut com­pren­dre cette fas­ci­na­tion pour la mécanique de chantier, les tracteurs qui sont des jou­ets d’en­fance, l’ingénierie, l’hydraulique. Il faudrait pour­tant se dés­in­tox­i­quer de cette fas­ci­na­tion, la rejeter.

©Col­lier Schorr

L’ob­jet album a‑t-il encore un sens à l’ère du streaming ? 

Je me méfie de ce qu’on voit à la sur­face avec le stream­ing. Il y a des artistes qui n’ont pas beau­coup de fol­low­ers sur les réseaux et d’é­coutes en ligne mais cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas de suc­cès. Tan­dis que d’autres sont très suiv­is virtuelle­ment et en stream­ing mais per­son­ne ne va les voir en con­cert. Leurs tournées sont des échecs. Les chiffres sur le web ne reflè­tent par for­cé­ment ce que les gens aiment en réal­ité. Ce n’est pas parce que beau­coup de monde (y com­pris moi) écoutent de la musique sur YouTube ou Spo­ti­fy qu’ils ne sont pas attachés à l’ob­jet. On essaie de nous faire croire qu’il y a un for­mat roi : le stream­ing. Mais je refuse de croire que les gens ne sont plus attachés aux his­toires. Et un album c’est une his­toire. L’idée d’un track­list­ing, de la cohab­i­ta­tion des chan­sons, d’un déroule­ment, c’est pré­cieux. Il faut le défendre. J’avais accom­pa­g­né le pre­mier album d’un livre. Là, c’est une sur­prise, mais il y aura aus­si quelque chose qui vien­dra avec le disque, qui sor­ti­ra en vinyle en plus du CD.

Je refuse de croire que les gens ne sont plus attachés aux his­toires. Et un album c’est une histoire.”

Tu n’as pas été très présent sur les réseaux soci­aux pour annon­cer l’album…

Oui, j’y suis le moins pos­si­ble ; si j’avais une guerre con­tem­po­raine à men­er, ce serait celle-là. Réduire le for­mat vidéo au ver­ti­cal, au por­trait plutôt qu’au paysage, racon­te quelque chose de dérangeant psy­chologique­ment. On réduit l’im­age à la per­son­ne et non au groupe. L’œil est façon­né à regarder un sujet, ce qui favorise les self­ies notam­ment. La ver­ti­cal­i­sa­tion du for­mat est poli­tique et envoie des mes­sages qui vont vers l’in­di­vidu­el. Avec le ciné­mas­cope, on a ouvert le champ pour racon­ter plus de choses. Et là, c’est en quelque sorte à un con­tre pro­grès qu’on assiste. Je sais qu’il faut vivre avec son époque mais cette diminu­tion des pos­si­bil­ités de nar­ra­tion me fait froid dans le dos. Je le dis car ça me tient à cœur, même si je sens que je vais pass­er pour un boomer.

S16 (Bar­clay), sor­tie le 16 octo­bre. Retrou­vez notre por­trait de Wood­kid dans le Tsu­gi 134 (octo­bre 2020).

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