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©Yohan Cordelle @aterlieroz
26 juin 2024

Yan Wagner, l’homme-orchestre | INTERVIEW & MIXTAPE

par Patrice BARDOT

Producteur électronique, réalisateur d’albums, remixeur, chanteur, compositeur de BO… En cette année 2024, on n’arrête plus Yan Wagner. Mais qui est-il vraiment ? On va le découvrir. Enfin, peut-être. À la fin de cet interview, Yan Wagner a glissé une mixtape sous son alias de The Populists. 

 

Article rédigé pour le Tsugi 171

Tilt. Quand on a entendu son impressionnante voix grave ensorceler les meilleurs morceaux du troisième album de Gesaffelstein, on s’est dit qu’il fallait absolument se pencher sur le cas Yan Wagner, 41 ans, sur nos radars depuis 2012 et son premier album Forty Eight Hours. Depuis, il a déroulé une liste longue comme le bras de projets – en solo ou pas –, pressé par une certaine urgence, comme si tout pouvait s’arrêter demain. Une double collaboration avec Étienne Daho, son premier fan, sur « Les Chansons de l’innocence » et « Après le Blitz« , lui offre la lumière alors que sa très reconnaissable patte électro-new wave semblait jusqueplutôt s’épanouir dans la pénombre.

Yan Wagner, cet anglophile convaincu, qui a pourtant découvert le français sur son dernier album en date, le très pop Couleur chaos (2021), nous entraîne ce mois-ci sur un dancefloor brûlant avec un nouvel EP sous pseudo The Populists. Ce qui ne l’empêche pas d’annoncer aussi un nouveau single de Taste, le duo dark-rock déglingué qu’il forme avec La Mverte. On en a le tournis. D’où notre première question.

 

Quel est le fil rouge entre The Populists, Taste, la production de l’album Apocalypso de Calypso Valois, ton rôle de chanteur sur l’album Gamma de Gesaffelstein et celui de compositeur de la bande originale du film Animale d’Emma Benestan qui vient d’être présenté à Cannes ?

Je crois qu’il n’y en a aucun. (rires) Le hasard fait que cela sort quasiment en même temps, mais tout ceci a été réalisé sur une période d’environ deux ans. En fait, le seul fil conducteur que je vois, c’est l’envie. Comme celle  de travailler avec quelqu’un. Taste, par exemple, c’est vraiment ça. Alexandre Berly (La Mverte, ndr) est un ami, et depuis très longtemps, on voulait faire quelque chose ensemble.

Mais souvent cette envie est provoquée par un défi : me tester sur quelque chose que je n’ai jamais fait. Comme la production d’un album pour quelqu’un d’autre ou réaliser la BO d’un film. Je me retrouve alors dans un contexte inédit et je vais nager un peu plus loin que d’habitude. J’ai du mal à creuser tout le temps le même sillon.

 

yan wagner

©Yohan Cordelle @aterlieroz

Tu imaginais, au début de ta carrière, ce côté multicasquettes ?

Ce qui m’a vraiment plongé dans la musique, ce sont des artistes un peu crossover des années 1990 comme les Chemical Brothers, qui explosaient vraiment les genres. Je n’ai jamais été un puriste. Donc oui je crois que j’ai toujours eu envie de faire des choses différentes. Ce qui ne m’empêche pas d’être toujours surpris quand on m’appelle pour me proposer des projets. Comme l’an dernier lorsque le Printemps de Bourges m’a demandé de m’occuper de la direction artistique d’une création autour de Portishead, un des premiers groupes que j’ai vraiment poncé, comme disent les jeunes. (rires)

 

As-tu été surpris quand Gesaffelstein est venu te chercher ?

En fait, on se connaît depuis très longtemps. Nous avions même monté un groupe ensemble autour de 2010. Je tournais pas mal dans les bars à Paris sous le nom de Wagner et j’ai été contacté par Rudy (Gueniche, à l’époque organisateur de soirées, ndr) qui avait un projet avec Mike (Gesaffelstein, ndr) et il m’a proposé de chanter sur leurs morceaux. On s’appelait Flying Turns, d’après le nom d’une chanson de Crash Course In Science (groupe post‑punk américain du début des années 1980, ndr).

On était très orientés new wave. Ça a duré un an. Mike était à la production, ça l’a très vite saoulé de monter sur scène. Il s’est consacré à sa propre carrière et il a tout de suite explosé. Je n’ai plus eu de nouvelles de lui pendant presque dix ans, même si je suivais avec beaucoup d’intérêt ce qu’il faisait, puis peu de temps après le Covid, il m’a contacté en me demandant : « J’ai produit des morceaux, tu en penses quoi ?«  J’ai trouvé que ça ressemblait à ce que l’on développait dans Flying Turns donc finalement c’était assez logique qu’il me demande de chanter. Au final, je suis vraiment très fier d’avoir participé à cet album.

 

Concrètement, comment avez-vous travaillé ensemble ?

Il m’envoyait des productions ou on échangeait par texto des petits vocaux. Puis on s’est retrouvés en studio pour tout harmoniser. Pour les textes, j’ai eu carte blanche, même s’il voulait bien sûr connaître leur signification. C’est une écriture très impressionniste, très libre d’interprétation, avec parfois quelques petits trucs cachés, mais je crois que ça colle bien avec sa musique. Entre nous, on disait : « C’est Flying Turns, le comeback.«  (rires) Je crois vraiment qu’il avait envie de s’amuser. C’est comme ça que je l’ai ressenti en tout
cas. C’était très enthousiaste et pas calculé.

Comment te définis-tu en tant qu’artiste ?

J’ai toujours du mal à savoir ce que je place en premier. Réalisateur ? Producteur dans le sens électronique ? Avant tout, ce qui est important pour moi, ce sont mes albums, donc je dirais que je suis chanteur. Mais c’est une question difficile, comme pour ce qui est de définir mon style. En tant qu’artiste, j’ai l’impression de tout le temps apprendre. Je ne me sens pas du tout mûr. Je suis toujours une sorte d’élève.

 

yan wagner

©Yohan Cordelle @aterlieroz

Tu possèdes quand même une tonalité identifiable un peu dark, mélangeant cold wave et musique électronique. D’où cela te vient-il ?

Je ne sais pas vraiment. De manière générale, je suis plus à l’aise dans ce genre d’ambiances. À la fin des années 1990, j’écoutais beaucoup de drum’n’bass, qui favorisait quand même beaucoup les climats assez sombres. D’ailleurs mon premier groupe un peu sérieux s’appelait Orphase, c’était de la drum’n’bass instrumentale. Ce sont des musiques qui me touchent plus que des choses très joyeuses.

Sur mon dernier album Couleur chaos, j’ai tenté des incursions un peu plus positives et c’est drôle, parce que ce sont vraiment des morceaux que j’ai du mal à réécouter. Mais c’est aussi le passage au français qui m’a poussé à vouloir aller vers une certaine dérision pour désamorcer le propos. Je le regrette un peu maintenant.

 

Tes racines musicales sont-elles plus anglosaxonnes que françaises ?

Oui, c’est certain. Même si j’ai grandi en France, à la maison on n’écoutait pas de chanteurs français. Mon père est américain et il aime beaucoup la musique classique : Wagner, Bach, de l’opéra. Ma mère c’était surtout Bowie, les Doors. Mon frère, qui a cinq ans de plus que moi, m’a fait découvrir le rap et notre famille américaine, qui habitait en Californie, nous envoyait des cassettes de rap : Digital Underground, Naughty By Nature notamment.

 

Mais le côté new wave, il arrive quand ?

Très tard, à 20 ans. Quand j’ai commencé la musique, on me disait que cela ressemblait à Depeche Mode, je ne
savais même pas ce que c’était. J’ai vraiment découvert cela après le rap, la jungle ou la techno. Parce que beaucoup de gens me parlaient de ces références cold wave, new wave.

 

À lire aussi sur tsugi.fr : Exclu : Molecule remixe le morceau « Blacker » de Yan Wagner


Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire de la musique ton métier ?

D’abord, en 1997, à 13-14 ans, je vois les Chemical Brothers au Bataclan. Ça m’a tout de suite scotché. Avant, j’adorais la musique, mais avec ce live, j’ai voulu en faire. Ensuite, à 18-19 ans, il y a eu ce groupe de drum’n’bass dont je viens de parler, qui m’a donné vraiment envie d’en faire mon métier. Les autres musiciens avaient dix ans de plus que moi. Ils avaient tous fait une école de musique à Cachan, l’Edim, et ils m’ont poussé à suivre ce même cursus. J’ai suivi leurs conseils, mais je n’y suis resté qu’un an. Je n’aimais pas du tout l’état d’esprit.

J’écoutais de la jungle, j’allais en club et les profs regardaient ça avec une sorte de dédain. Donc en sortant de là, je suis retourné en fac d’histoire. Je me suis arrêté juste avant la thèse en histoire médiévale. J’avais lu que les Chemical Brothers avaient étudié la même matière à la fac de Manchester, ça m’avait rendu très heureux. (rires) Ce n’est qu’à partir de 2012-2013 que la musique est devenue mon métier. Mais j’ai toujours l’impression que ça peut s’arrêter à tout moment. C’est quelque chose d’assez fragile quand même. Je considère que ce n’est jamais gagné.

 

Qu’est-ce qui te surprend le plus dans ton parcours depuis ton premier album en 2012 ?

Comment certaines rencontres peuvent changer beaucoup de choses. Je pense à ma première manageuse, Caroline Voisin. Elle m’a vu à un concert au Truskel à Paris et elle m’a dit : « Il faut absolument que l’on travaille ensemble. » Par la suite, elle m’a ouvert beaucoup de portes et provoqué d’autres rencontres, dont celle avec Étienne Daho.

 

yan wagner

©Yohan Cordelle @aterlieroz

Comment il est Étienne Daho ?

C’est quelqu’un de très fidèle, contrairement à d’autres qui vont prendre des gens sous leur aile uniquement pour absorber leur énergie vitale. Ce n’est pas du tout son cas. Il est juste à l’affût de ce qu’il se passe. On continue à se parler, à collaborer. Il est tout l’inverse de ce qu’on peut imaginer du show-business avec des requins partout pour t’arnaquer.

 

Aujourd’hui tu habites Marseille, es-tu connecté à la scène locale ?

J’y habite depuis 2019, mais avant cela j’étais très lié avec Relatif Yann et Fred du bar La dame noir. Quand on a emménagé là-bas avec ma femme, qui est originaire de la ville, j’étais plein de bonnes résolutions : « Allez, je vais prendre ancrage musicalement à Marseille. » Puis je me suis cassé le pied, les confinements successifs ont freiné cette volonté, mais aujourd’hui j’essaie justement de renouer quelque chose.

Cette ville dégage une énergie particulière et on trouve beaucoup de lieux un peu souterrains, un peu déglingués, avec un public génial, ce qui est propice à créer quelque chose d’assez magique pour un concert ou une soirée. Je me souviens d’avoir vu Dame Area à l’Embobineuse il y a un an et demi, un endroit improbable, un peu caché, leur programmation est folle et ce concert était incroyable.

 

Comment imagines-tu ton futur ?

Je crois que plus on travaille pour les autres, plus on arrive à définir ce que l’on est vraiment. Tous ces projets me permettent de trouver la voie pour mon prochain album.

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