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Des victimes de l’épidémie de danse dans un cimetière. Allemagne, gravure, vers 1600 / ©GRANGER/GRANGER
21 janvier 2020

1518 à Strasbourg : la curieuse histoire de la première rave de France

par Marthe Chalard-Malgorn

Nous sommes le 15 juillet 1518 à Strasbourg, une femme puis bientôt une cinquantaine de personnes se mettent à danser frénétiquement, sans raison apparente et pendant des semaines, sous l’œil hagard de leurs proches et des habitants de la ville. À l’époque, c’est l’incompréhension totale. Le greffier de la ville de l’époque, Sébastien Brant, écrivit à ce propos : « Une effroyable maladie s’est propagée, si bien qu’une cinquantaine de personnes dansaient jour et nuit, ce qui faisait peine à voir. »

Pour endiguer cette épidémie, on les enferme dans un endroit clôt sous la garde des autres habitants qui les encouragent à danser, qui les nourrissent et viennent à leur secours. L’auteur Jean Teulé, qui raconte cette histoire dans son livre Entrez dans la danse de 2018, explique que « puisque c’est une fièvre, plutôt que d’empêcher les gens de continuer à danser, il [valait] mieux les faire danser encore plus pour qu’ils transpirent énormément« . Impossible d’arrêter cette frénésie, des dizaines de danseuses et danseurs tombent d’épuisement. Avec le temps, cette histoire devint légendaire et on extrapola que certains d’entre eux finirent par mourir de crise cardiaque, d’accident vasculaire cérébral ou d’épuisement.

Gravure de Hendrik Hondius d’après Pieter Brueghel l’Ancien, montrant trois femmes affectées par la peste dansante.

Pour expliquer cet étrange phénomène, plusieurs hypothèses ont été émises. Selon certains médecins, il s’agit d’une maladie naturelle liée à la conjonction astrale et à la chaleur. Pour les Strasbourgeois, c’est une punition divine qu’il faut apaiser en célébrant des messes, en organisant des offrandes et en envoyant les danseurs en pèlerinage. D’autres évoquent l’ergotisme, maladie causée par une intoxication au seigle provoquant des convulsions. Des années plus tard, le médecin Paracelse accusera les femmes d’avoir causé cette épidémie dans le but de se révolter contre l’ordre conjugal.

Différents remèdes sont expérimentés : décoctions d’orge, arrêt du vin, interdiction de vente de tambours ou d’instruments à vent. La ville interdit même que l’on y danse à partir d’août 1518 (ce qui fait drôlement écho à une certaine section 63 du Criminal Justice Act de 1994, qui interdisait toute personne de préparer ou d’assister à une rave au Royaume-Uni). En vain, il faut attendre que le phénomène s’estompe, au bout de six semaines, resté sans explication définitive. Dans son livre, Jean Teulé propose la théorie selon laquelle cette frénésie était issue du désespoir et de la misère qui poussaient les gens à danser jusqu’à la mort. Une « danse de la désespérance », comme il l’intitule.

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