20 ans cette année : “Aquemini”, quand OutKast transperce les frontières du hip-hop

Ready for action”? A l’au­tomne 1998, Out­Kast débar­que avec Aque­m­i­ni, son troisième album qui va prou­ver que le rap US 90’s ne se lim­ite plus au sem­piter­nel match entre L.A. et N.Y.C. Qu’on peut aller chercher des prods orig­i­nales ailleurs, à l’in­térieur même des ter­res améri­caines, en trou­vant ses inspi­ra­tions dans le trip hop, le rock, la soul ou le funk… Loin des clashs ou autres egotrips remâchés et pro­duits à la chaîne. En marge de la bataille car­i­cat­u­rale entre côtes Est et Ouest, les rappeurs d’At­lanta et fils prodigues de la Dun­jeon Fam­i­ly (qui enfan­tera plus tard Cee-Lo Green, Janelle Monáe et Future) livrent un album qui s’im­posera rapi­de­ment comme un pili­er rap de cette fin de siè­cle… Quand le hip-hop alter­natif se veut musique d’ex­péri­men­ta­tions et d’é­mo­tions, pour align­er les clas­siques avec une pré­ci­sion d’orfèvre.

Quand sort Aque­m­i­ni, cela fait déjà six ans et deux albums savoureux qu’on con­naît Out­Kast, jeune tan­dem rap aus­si givré qu’in­sta­ble : d’un côté par Andre 3000 au charisme vire­voltant, mani­aque du verbe au flow étince­lant ; de l’autre B.Boi, sa neme­sis solide et réal­iste biberon­née au rap old-school, sorte de mastodonte au flow chirur­gi­cal. L’équili­bre par­fait entre les deux per­son­nal­ités diamé­trale­ment opposées des Georgiens atteint son cli­max sur ce troisième opus. “You are now about enter­ing the fifth Dimen­sion, our only Inten­tion is to take you high” : ces mots qui pèsent sur le dernier titre “Chonky­fire” auraient pu faire office d’in­tro­duc­tion. L’al­bum s’ou­vre pour­tant sur “Hold On, Be Strong”, gui­tares en arpèges et voix enivrantes par Four Phon­ics, comme une douce liba­tion avant de plonger vers le roy­aume de Psy­che­delia. Pre­mières sec­ouss­es avec “Return of the G” (com­prenez “le retour du Gangs­ta”) qui sam­ple le thème de Mid­night Express pour y rajouter une harpe, quelques touch­es soul­ful, des paroles déjà inci­sives et un refrain immen­sé­ment mélancolique.

Vient alors un titre tail­lé pour les radios, le sin­gle “Rosa Parks” qui vau­dra au duo des décon­v­enues judi­ci­aires, puisque son label LaFace sera pour­suivi en jus­tice par l’av­o­cat de Ms. Parks. Pour­tant, le nom de ce sym­bole féminin de la lutte con­tre les ségré­ga­tions raciales n’est pas cité sur le titre d’OutKast, le groupe n’y faisant allu­sion qu’à une seule reprise dans le refrain. Out­Kast voulait utilis­er ce nom comme une référence sym­bol­ique, pour sug­gér­er qu’ils ame­naient un nou­veau son orig­i­nal qui allait met­tre fin à la supré­matie des côtes Est et Ouest. Au final, aucune sen­tence pour les rappeurs. Il vau­dra mieux retenir cette chan­son accrocheuse au hook dansant, grâce à sa ryth­mique enreg­istrée à Flush­ing Mead­ow, puis­sante comme un ace de Rod­dick à 250 km/h. Même chose pour “Skew It On The Bar‑B” ‑repris 13 ans plus tard par The Type et Prodi­gy- : trois min­utes de hip-hop rond et sucré sur lesquelles s’in­vite Raek­won du Wu-Tang (quelle époque!). Suit le titre qui donne son nom à l’al­bum, sym­bole de l’alchimie entre B.Boi et Dre : “Aque­m­i­ni” est la fusion entre leurs signes astrologiques, Aquar­ius + Gem­i­ni (chez nous ça don­nerait “Ver­meaux” ou “Gerseau”, beau­coup moins classe). Leurs tal­ents sem­blent se décu­pler lors de ce genre de col­lab­o­ra­tion, comme une dou­blette Lennon-McCartney des temps mod­ernes. On retrou­ve des touch­es de P‑Funk sur “Syn­the­siz­er” avec la légende George Clin­ton, dont la voix fait étrange­ment penser au “Look Around” de Ste­vie Won­der : une com­plainte spa­tiale sur le thème du pro­grès à tout prix. Suiv­ent deux tracks très old-school, “Slump” et “West Savan­nah”, évidem­ment emmenées par Big Boi… Puis deux facettes du titre “Da Art of Sto­ry­tellin” : la pre­mière entraî­nante et son refrain aux choeurs soul par­faits pour en faire un sin­gle, la sec­onde portée par une mélodie au piano épurée pour per­me­t­tre à Andre 3000 et B.Boi de pos­er un flow tou­jours ciselé.

Les cinq dernières chan­sons s’al­lon­gent et s’é­tal­ent, pour tou­jours plus de plaisir… Notam­ment sur les titres “Mamaci­ta” et son snare entê­tant ou “Spot­tieOt­tieDopalis­ciousavec ses rythmes chaloupés et ses cuiv­res char­nels, entre­coupés par une inter­lude où, à l’autre bout du com­biné, “Nathaniel” attend impatiem­ment sa sor­tie de prison. Out­Kast rebas­cule directe­ment vers la boucherie textuelle “Y’All Scared”, un voy­age urbain glaçant qui ferait frémir tous les Charles Man­son et Anders Breivik du monde, puis invite Erykah Badu et Cee-Lo Green sur “Lib­er­a­tion” pour une réu­nion ultra-soul des grands espoirs d’At­lanta. Dernière claque avec “Chonky­fire”, ses vio­lons, son piano doux et ses gui­tares bour­rées de fuzz et de pédales wah-wah. Comme une nou­velle preuve que les fron­tières du hip-hop exploré par Out­Kast ne cessent d’être repoussées. Le duo d’At­lanta a livré avec Aque­m­i­ni un incroy­able sans-faute,puisque qu’il va piocher le meilleur des styles qui l’ont influ­encé pour com­pos­er cet album. Ce suc­cès s’est notam­ment écrit grâce à Orga­nized Noize et à leurs prods dess­inées au pinceau, alliages par­faits de syn­thé­tique et d’or­ganique pour un résul­tat sonore à éti­queter selon votre con­ve­nance : neo-soul, crunk façon Three‑6 Mafia, space-funk ou dirty south. Peu importe l’ap­pel­la­tion, Aque­m­i­ni est un grand cru d’OutKast plein de sagesse, d’hu­mour, de tech­nique et de sens, sym­bole de leur per­pétuelle remise en questions.

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Lire aus­si les autres épisodes de notre série “20 ans cette année” : Moon Safari de Air, Mez­za­nine de Mas­sive Attack, Is This Desire? de PJ Har­vey et Moon Pix de Cat Power.

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