©Jaxon Whittington

Actress : “Est-ce que les gens aimeraient ce morceau s’ils savaient ce qu’il y a derrière ?”

Il aura fal­lu atten­dre sept albums pour enten­dre des voix sur les pro­duc­tions élec­tron­iques du mys­térieux Dar­ren Cun­ning­ham alias Actress. Avec Kar­ma & Desire qu’il vient de sor­tir sur le label Nin­ja Tune, le Bri­tan­nique démon­tre encore une fois qu’il n’aime pas se repos­er sur ses lau­ri­ers. Depuis Berlin, il nous a expliqué les dessous de son album riche en tracks (17), en tex­tures, en ambiances et en réflex­ions sur la tech­nolo­gie ou même l’in­dus­trie du disque, qu’il décrit comme « une tragédie roman­tique qui se déroule entre les cieux et les enfers ».

Art­work

Depuis son pre­mier album Splazsh en 2010, Dar­ren Cun­ning­ham a su cul­tiv­er le côté mys­térieux et inac­ces­si­ble d’Actress, son alias qui se veut deep et dark. Emprun­tant à la tech­no, à la house et l’electronica pour con­stru­ire un son unique par­fois désta­bil­isant, l’insaisissable per­son­nage a tou­jours cher­ché à expéri­menter, à pouss­er plus loin les lim­ites de sa musique. Mais son pen­chant pour l’expérimentation ne s’arrête pas là : avant de pub­li­er Kar­ma & Desire, le pro­duc­teur s’est amusé à imag­in­er une nou­velle façon de con­cevoir le mar­ket­ing autour d’un album. En juil­let, après deux ans d’absence, il postait un mys­térieux tweet qui annonçait qu’un album sor­ti­rait « sous 24 heures ». La mix­tape 88 était révélée le lende­main, sous forme d’une unique piste et en télécharge­ment libre, à con­di­tion de décou­vrir soi-même le mot de passe avec pour seul indice ces trois mots : « Fate with love ». La sur­prise en cachait une autre : Actress annonçait dans le même temps la sor­tie de Kar­ma & Desire en octo­bre et en révélait sa track­list bien que les noms des col­lab­o­ra­tions demeu­raient cryp­tées par le sym­bole ∆. En sep­tem­bre, la track­list entière était enfin dévoilée.

Tout ce proces­sus était une façon d’expérimenter dans la dis­tri­b­u­tion dig­i­tale, de faire du mar­ket­ing créatif. Et con­cevoir d’autres manières d’appréhender le stream­ing, afin qu’il puisse redonner le pou­voir aux artistes.”

« L’attention n’était pas de faire mys­térieux, mais sim­ple­ment de con­cevoir les deux dis­ques comme des jumeaux ou deux par­ties du même ensem­ble : 88 comme le yin et Kar­ma & Desire comme le yang. Tout ce proces­sus était une façon d’expérimenter dans la dis­tri­b­u­tion dig­i­tale, de faire du mar­ket­ing créatif. Et con­cevoir d’autres manières d’appréhender le stream­ing, afin qu’il puisse redonner le pou­voir aux artistes. Je voulais voir les réac­tions que cela allait engen­dr­er. 88 a été à la fois créé, teasé et dis­tribué en l’espace de 48 heures seule­ment, et il a en plus de tout cela servi à annon­cer la sor­tie de mon prochain album. C’était une expéri­ence intéres­sante. »

©Jax­on Whittington

Intéres­sante et surtout d’actualité, quand on sait que le syn­di­cat améri­cain des musi­ciens (Union of Musi­cians and Allied Work­ers) vient de lancer la cam­pagne « Jus­tice At Spo­ti­fy », et que le gou­verne­ment bri­tan­nique mène une enquête sur l’économie du stream­ing musi­cal. Bien vu. Il faut dire qu’Actress a sou­vent su faire preuve de génie, non seule­ment dans sa musique, mais aus­si dans ses thèmes, qui, tou­jours très réfléchis, abor­dent des sujets bien loin d’être légers comme l’essence de l’humain et son rap­port aux machines ou l’aliénation par la vie urbaine. Être cérébral fait aus­si par­tie du per­son­nage. Dans Kar­ma & Desire, il réitère : « Ça par­le de l’amour, de la mort, et d’autres sujets con­tem­plat­ifs que j’ai trou­vés en cher­chant en moi. Par exem­ple, quand je finis­sais le titre “Many Seas, Many Rivers”, c’était pen­dant les évène­ments qui ont suivi la mort de George Floyd. Tout ce con­texte a donc don­né une nou­velle thé­ma­tique au morceau, celle de l’identité, du ques­tion­nement autour de la race, etc. Ça m’a en quelque sorte rap­proché de mes ancêtres. »

Mais la plus grande thé­ma­tique et influ­ence de l’album est, selon l’artiste, la tech­nolo­gie. « J’ai tra­vail­lé sur PC et ça a com­plète­ment changé ma manière de m’organiser et de penser l’album. » On peut d’ailleurs enten­dre le son de ce qui ressem­ble à un clic de souris d’ordinateur à la fin du track « Leaves Against The Sky » : « Habituelle­ment, ce bruit est con­sid­éré comme pénible par la plu­part des gens, mais sans ce son par­ti­c­uli­er le morceau ne fonc­tion­nerait pas ».

Est-ce que les gens trou­veraient tout de même que c’est un beau morceau s’ils savaient ce qu’il y a derrière ?”

Fruit de qua­tre années de tra­vail, chaque détail des 17 morceaux a été pen­sé et tra­vail­lé. Les bass­es sont sat­urées, les réverbes omniprésentes, pour un album qui nav­igue entre bass music et house, voire trip-hop et ambi­ent. La grande nou­veauté, ce sont les voix. On y entend la chanteuse Zsela ou le chanteur Sam­pha (qu’a décou­vert SBTRKT). D’autres col­lab­o­ra­tions ont eu lieu sur la pro­duc­tion, comme celle avec la pianiste et cheffe d’orchestre ital­i­enne Vanes­sa Benel­li Mosell sur le morceau le moins élec­tron­ique de l’album, « Pub­lic Life ». Mais sur­prise : c’est un morceau entière­ment élec­tron­ique, car les notes de piano ont été faites avec une I.A. « Est-ce que les gens trou­veraient tout de même que c’est un beau morceau s’ils savaient ce qu’il y a der­rière ? C’est une ques­tion que je me suis sans cesse posé en le com­posant. »

Des « trucs d’I.A. », Actress en a égale­ment util­isé « plein » sur la mix­tape 88. Si l’intelligence arti­fi­cielle est le nou­veau jeu du pro­duc­teur, sa musique n’a pas fini d’évoluer. Il prévient lui-même : « Je ne peux pas vrai­ment dire mes plans pour le futur mais mon objec­tif pre­mier reste de con­tin­uer à évoluer, rester ouvert à tous les pro­jets, et réfléchir à de nou­velles et rafraîchissantes manières de présen­ter mon art. Je vais m’intéresser davan­tage au mar­ket­ing et me lancer dans des pro­jets cools, mais ça restera con­nec­té à la musique, vous ver­rez. »

Et ce court-métrage conçu autour de l’al­bum en est encore un excel­lent exemple :

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