Panoramas Festival / ©Éric Tanguy

Annulations d’événements en série : comment vont-ils s’en sortir ?

Soirée du label Yoy­aku au Bour­get, Panora­mas à Mor­laix, Cho­rus à la Seine Musi­cale (Boulogne-Billancourt), Tomor­row­land Win­ter à l’Alpe d’Huez… Depuis un pre­mier décret inter­dis­ant les rassem­ble­ments de plus de 5000 per­son­nes en milieu con­finé le 29 févri­er, suivi d’un sec­ond abais­sant cette jauge à 1000 annon­cé le 8 mars (pour les événe­ments ayant lieu jusqu’au 15 avril), de nom­breux con­certs, soirées et fes­ti­vals ont été annulés pour endiguer la prop­a­ga­tion du coro­n­avirus Covid-19. Une sit­u­a­tion plus qu’inquiétante dans un secteur déjà frag­ilisé. Mais qui paye vrai­ment les pots cassés et quelles con­séquences finan­cières pour la scène musi­cale ?

Le 29 févri­er, c’est la stu­peur. La nou­velle se répand comme une trainée de poudre sur les réseaux soci­aux : les rassem­ble­ments de plus de 5000 per­son­nes en milieu con­finé – donc les gros con­certs de stades ou les fes­ti­vals se déroulant en intérieur – sont inter­dits. D’abord jusqu’au 31 mai, puis jusqu’au 15 avril. Une grosse semaine plus tard, la mesure se fait plus dras­tique, avec une jauge max­i­mum à 1000 par­tic­i­pants, spec­ta­teurs, staff et artistes com­pris. Des mesures qui évolu­ent presque au jour le jour, une incer­ti­tude com­plète quant aux con­signes qui inter­vien­dront les prochaines semaines, et des fes­ti­vals et soirées face à un choix dra­conien : annuler, reporter, atten­dre, impro­vis­er ? Et crois­er les doigts pour lim­iter les pertes finan­cières ?

Chez Yoy­aku, label/disquaire/tourneur/distributeur qui prévoy­ait pour la pre­mière fois une grosse soirée (10 000 per­son­nes étaient atten­dues) au Bour­get le 7 mars, il a fal­lu réa­gir vite. “On a blo­qué la bil­let­terie dès que l’interdiction des rassem­ble­ments de plus de 5000 per­son­nes est tombée, en espérant être en dessous. En l’occurrence on était un peu au-dessus, alors on a réfléchi à annuler cer­tains bil­lets, mais ça ne parais­sait pas être une meilleure solu­tion qu’un report”, racon­te le co-fondateur et dirigeant Ben­jamin Bela­ga. “Pen­dant qua­tre jours, on a croisé toutes les disponi­bil­ités entre le Bour­get et cha­cun des artistes pour trou­ver une nou­velle date qui con­vi­enne à tout le monde. Sur l’affiche, il y a Ricar­do Vil­lalo­bos, mais aus­si tout le Yoy­aku All Stars, des artistes dont on s’occupe en man­age­ment et book­ing – on s’est arrangé pour qu’ils soient dis­po à cette date, le 11 juil­let”.

 

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Résul­tat, seuls 5% des déten­teurs de bil­let ont demandé à être rem­boursés pour le moment, et un sou­tien du pub­lic qui a appris la nou­velle sur l’événement Face­book de la soirée – qui a juste dû être édité, Yoy­aku ayant basé sa com­mu­ni­ca­tion sur les seuls réseaux soci­aux. “On a vrai­ment min­imisé les pertes, on a eu de la chance, mais ce n’était pas du tout gag­né”, souffle-t-il, tout en pen­sant déjà à la suite. “On a d’autres activ­ités : un label, un dis­quaire, on fait de la dis­tri­b­u­tion de dis­ques, du book­ing… On est en train de revoir notre manière de faire pour davan­tage se con­cen­tr­er sur ces autres activ­ités, vu qu’on va tous cer­taine­ment ren­tr­er dans une péri­ode dif­fi­cile pour l’événementiel. On le voit d’ailleurs très claire­ment via notre agence de book­ing : il y a pas mal d’annulations, notam­ment en Ital­ie où tout est arrêté depuis trois semaines, et pour le reste les clubs ne réser­vent plus de dates à l’avance, ils bookent les artistes à la dernière minute au cas où une nou­velle direc­tive tombe. Notre indus­trie va en pren­dre un coup”.

Mais par­fois, un report de l’événement est tout sim­ple­ment impos­si­ble ou con­cern­erait beau­coup trop de dates. Ain­si, des clubs comme Dehors Brut vont dans un pre­mier temps lim­iter leur jauge à 999 per­son­nes, en appli­quant une fois le chiffre atteint la sim­ple poli­tique “une sor­tie, une entrée”. La date de Nada Surf à la Cigale va elle être amé­nagée : Alias Pro­duc­tions a annon­cé que le groupe jouera deux fois devant 999 per­son­nes. Pas top en ter­mes de préven­tion san­i­taire, mais les fans apprécieront. Mais dans l’immense majorité des cas, les con­certs sont tout sim­ple­ment annulés. Et quand on est un fes­ti­val qui tra­vaille (et donc paye des salariés) depuis un an sur une édi­tion 2020, avec des frais de com­mu­ni­ca­tion évidem­ment déjà engagés (affichages, encar­ts pub­lic­i­taires…) et des dizaines de prestataires à pay­er, une annu­la­tion coûte chère. Sans compter les réper­cu­tions chez toutes les per­son­nes tra­vail­lant ponctuelle­ment sur le fes­ti­val, en tant qu’intermittent du spec­ta­cle notam­ment.

 

Quid des assurances ?

Mais alors, quid des assur­ances ? Dans un monde idéal, elles rem­bours­eraient ces frais déjà payés, le manque à gag­n­er, les frais à venir… “Actuelle­ment, il y a peu de chance”, souligne Eddy Pier­res, mem­bre du comité fes­ti­val du Prodiss (Syn­di­cat nation­al des pro­duc­teurs, dif­fuseurs, fes­ti­vals et salles de spec­ta­cle musi­cal et de var­iété) et directeur du fes­ti­val Panora­mas dont on a appris le 6 mars l’annulation des deux prin­ci­pales soirées. “Main­tenant, il faut qu’on dis­cute avec les assureurs, mais je pense qu’il va fal­loir que ça se fasse au niveau nation­al, qu’il y ait un accord entre les assureurs et l’Etat sur la recon­nais­sance du “cas de force majeure”. Pour l’instant, on ne sait pas com­ment est classée cette épidémie d’un point de vue juridique”. Expli­ca­tions : la plu­part des assur­ances ne pren­nent pas en compte les épidémies comme cause de rem­bourse­ment, sauf si elles sont recon­nues comme un “cas de force majeure”, la carte jok­er juridique.

En droit français, il y a force majeure en matière con­tractuelle lorsqu’un événe­ment échap­pant au con­trôle du débi­teur, qui ne pou­vait être raisonnable­ment prévu lors de la con­clu­sion du con­trat et dont les effets ne peu­vent être évités par des mesures appro­priées, empêche l’exécution par le débi­teur de son oblig­a­tion”, explique Maître Vin­cent Fau­choux, avo­cat d’affaires au cab­i­net Deprez Guig­not Asso­ciés. Tra­duc­tion, il faut rem­plir trois critères : il ne faut pas que le fes­ti­val soit respon­s­able de la sit­u­a­tion (ici, ce n’est évidem­ment pas le cas), qu’il ne puisse pas pro­pos­er de solu­tion (un décret offi­ciel inter­dit les rassem­ble­ments, pas moyen de le con­tourn­er) et – et c’est là où le bat blesse – n’aurait pas pu prévoir ladite sit­u­a­tion. Cer­tains assureurs arguent ain­si qu’un con­trat signé après le début de l’épidémie en France (le 24 jan­vi­er) ne peut pas faire du coro­n­avirus un “cas de force majeure”, puisque l’organisateur est sen­sé être au fait de la sit­u­a­tion épidémique. D’autres avan­cent cette date butoir au 13 jan­vi­er, date du pre­mier mort à Wuhan (alors que l’OMS se fai­sait ras­sur­ante à l’époque, et que l’épidémie ne con­cer­nait que la Chine).

Glob­ale­ment, les plus petits fes­ti­vals comme nous n’ont pas de cou­ver­ture totale de l’annulation de la part des assur­ances, ce serait beau­coup trop onéreux.” – Eddy Pier­res de Panora­mas Fes­ti­val

Donc, pour les cou­ver­tures mis­es en place après fin jan­vi­er (ce qui est plau­si­ble pour des événe­ments prévus à par­tir d’avril) c’est à celui qui aura le meilleur avo­cat. Et pour les organ­isa­teurs ayant souscrit une assur­ance avant fin jan­vi­er, ils devraient nor­male­ment être rem­boursés, dans le cadre de leur con­trat avec leur assureur. Mais il y a un hic : “Glob­ale­ment, les plus petits fes­ti­vals comme nous n’ont pas de cou­ver­ture totale de l’annulation de la part des assur­ances, ce serait beau­coup trop onéreux”, pré­cise Eddy Pier­res de Panora­mas. “Aujourd’hui, je compte plutôt sur le sou­tien des parte­naires publics et sur la créa­tion d’un fond de sou­tien au niveau nation­al, sur la pos­si­bil­ité de trou­ver des ter­rains d’entente avec les assureurs via une direc­tive de l’état annonçant offi­cielle­ment l’épidémie comme un cas de force majeure. Et enfin sur la pos­si­bil­ité d’échelonnement des charges qui vont être à régler, notam­ment auprès des prestataires et des caiss­es sociales pour ne pas qu’on mette les inter­mit­tents, entre autres, en dif­fi­culté”. Une sit­u­a­tion qui n’encourage absol­u­ment pas l’organisation d’événements futurs. En par­ti­c­uli­er avec, depuis quelques jours, de nou­velles claus­es “tout sauf le coro­n­avirus” qui ont com­mencé à appa­raître dans les nou­veaux con­trats d’as­sur­ance.

 

250 millions d’euros de perte

Les prin­ci­paux acteurs du milieu cul­turel, du côté de la Prodiss comme du SMA (Syn­di­cat des Musiques Actuelles), espèrent ain­si la créa­tion d’un fond de sou­tien au niveau nation­al, et, à une échelle plus ter­ri­to­ri­ale, que les régions, départe­ments et villes versent tout de même leurs sub­ven­tions aux événe­ments annulés – pour Panora­mas, il s’agit de 15% du finance­ment du fes­ti­val, tan­dis que l’autre activ­ité de l’entreprise, le tourneur WART, est aus­si impactée par les annu­la­tions de dates. Au niveau nation­al, les pertes de recettes liées aux annu­la­tions de con­certs entre le 5 mars et le 31 mai sont estimées à 250 mil­lions d’eu­ros et les ventes de bil­lets sont en chute de 50 à 60%, esti­ment Les Echos dans un arti­cle au titre effrayant : “Coro­n­avirus : le monde du spec­ta­cle au bord de l’accident indus­triel”.

Au niveau nation­al, les pertes de recettes liées aux annu­la­tions de con­certs entre le 5 mars et le 31 mai sont estimées à 250 mil­lions d’eu­ros et les ventes de bil­lets sont en chute de 50 à 60%.

Ambiance morose au bureau ? “On a eu plein de mes­sages de sou­tien des artistes, d’autres pro­duc­teurs… C’est hyper fort. Je crois qu’on était pas mal regardés par le milieu parce qu’on fait par­tie des pre­miers fes­ti­vals à être annulés. C’est dur, on se demande de quoi l’avenir sera fait, mais tout le monde se mobilise. Ce n’est pas comme si on avait fait une mau­vaise pro­gram­ma­tion, ou fait des erreurs dans l’organisation, cette sit­u­a­tion est com­plète­ment indépen­dante de notre volon­té. On ne peut que respecter les déci­sions préven­tives qui ont été pris­es, on demande juste à ce que ça arrête de bouger tous les trois jours, c’est trop com­pliqué. On a l’impression, en enten­dant des gros bud­gets, que les fes­ti­vals sont solides. Mais ce n’est pas du tout le cas pour notre fes­ti­val, on a des marges hyper faibles voire à zéro, peu de taux de roule­ment… On est très exposés. Et puis il y a eu beau­coup de crises dernière­ment, entre les atten­tats, les gilets jaunes, les grèves et main­tenant ça, ain­si que des frais qui se sont ajoutés ces dernières années avec de nou­velles direc­tives de sécu­rité et con­ven­tions avec les forces de l’ordre. Aujourd’hui, on attend des nou­velles du gou­verne­ment. Mais est-ce que le min­istère de la Cul­ture est pri­or­i­taire ? Là est la ques­tion…”. D’autant que, triste ironie du sort, le rendez-vous ne risque pas d’arriver tout de suite : le min­istre de la Cul­ture Franck Riester vient d’être testé posi­tif au coro­n­avirus.

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