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Panoramas Festival / ©Éric Tanguy
12 mars 2020

Annulations d’événements en série : comment vont-ils s’en sortir ?

par Clémence Meunier

Soirée du label Yoyaku au Bourget, Panoramas à Morlaix, Chorus à la Seine Musicale (Boulogne-Billancourt), Tomorrowland Winter à l’Alpe d’Huez… Depuis un premier décret interdisant les rassemblements de plus de 5000 personnes en milieu confiné le 29 février, suivi d’un second abaissant cette jauge à 1000 annoncé le 8 mars (pour les événements ayant lieu jusqu’au 15 avril), de nombreux concerts, soirées et festivals ont été annulés pour endiguer la propagation du coronavirus Covid-19. Une situation plus qu’inquiétante dans un secteur déjà fragilisé. Mais qui paye vraiment les pots cassés et quelles conséquences financières pour la scène musicale ?

Le 29 février, c’est la stupeur. La nouvelle se répand comme une trainée de poudre sur les réseaux sociaux : les rassemblements de plus de 5000 personnes en milieu confiné – donc les gros concerts de stades ou les festivals se déroulant en intérieur – sont interdits. D’abord jusqu’au 31 mai, puis jusqu’au 15 avril. Une grosse semaine plus tard, la mesure se fait plus drastique, avec une jauge maximum à 1000 participants, spectateurs, staff et artistes compris. Des mesures qui évoluent presque au jour le jour, une incertitude complète quant aux consignes qui interviendront les prochaines semaines, et des festivals et soirées face à un choix draconien : annuler, reporter, attendre, improviser ? Et croiser les doigts pour limiter les pertes financières ?

Chez Yoyaku, label/disquaire/tourneur/distributeur qui prévoyait pour la première fois une grosse soirée (10 000 personnes étaient attendues) au Bourget le 7 mars, il a fallu réagir vite. « On a bloqué la billetterie dès que l’interdiction des rassemblements de plus de 5000 personnes est tombée, en espérant être en dessous. En l’occurrence on était un peu au-dessus, alors on a réfléchi à annuler certains billets, mais ça ne paraissait pas être une meilleure solution qu’un report », raconte le co-fondateur et dirigeant Benjamin Belaga. « Pendant quatre jours, on a croisé toutes les disponibilités entre le Bourget et chacun des artistes pour trouver une nouvelle date qui convienne à tout le monde. Sur l’affiche, il y a Ricardo Villalobos, mais aussi tout le Yoyaku All Stars, des artistes dont on s’occupe en management et booking – on s’est arrangé pour qu’ils soient dispo à cette date, le 11 juillet ».

 

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Résultat, seuls 5% des détenteurs de billet ont demandé à être remboursés pour le moment, et un soutien du public qui a appris la nouvelle sur l’événement Facebook de la soirée – qui a juste dû être édité, Yoyaku ayant basé sa communication sur les seuls réseaux sociaux. « On a vraiment minimisé les pertes, on a eu de la chance, mais ce n’était pas du tout gagné », souffle-t-il, tout en pensant déjà à la suite. « On a d’autres activités : un label, un disquaire, on fait de la distribution de disques, du booking… On est en train de revoir notre manière de faire pour davantage se concentrer sur ces autres activités, vu qu’on va tous certainement rentrer dans une période difficile pour l’événementiel. On le voit d’ailleurs très clairement via notre agence de booking : il y a pas mal d’annulations, notamment en Italie où tout est arrêté depuis trois semaines, et pour le reste les clubs ne réservent plus de dates à l’avance, ils bookent les artistes à la dernière minute au cas où une nouvelle directive tombe. Notre industrie va en prendre un coup ».

Mais parfois, un report de l’événement est tout simplement impossible ou concernerait beaucoup trop de dates. Ainsi, des clubs comme Dehors Brut vont dans un premier temps limiter leur jauge à 999 personnes, en appliquant une fois le chiffre atteint la simple politique « une sortie, une entrée ». La date de Nada Surf à la Cigale va elle être aménagée : Alias Productions a annoncé que le groupe jouera deux fois devant 999 personnes. Pas top en termes de prévention sanitaire, mais les fans apprécieront. Mais dans l’immense majorité des cas, les concerts sont tout simplement annulés. Et quand on est un festival qui travaille (et donc paye des salariés) depuis un an sur une édition 2020, avec des frais de communication évidemment déjà engagés (affichages, encarts publicitaires…) et des dizaines de prestataires à payer, une annulation coûte chère. Sans compter les répercutions chez toutes les personnes travaillant ponctuellement sur le festival, en tant qu’intermittent du spectacle notamment.

 

Quid des assurances ?

Mais alors, quid des assurances ? Dans un monde idéal, elles rembourseraient ces frais déjà payés, le manque à gagner, les frais à venir… « Actuellement, il y a peu de chance », souligne Eddy Pierres, membre du comité festival du Prodiss (Syndicat national des producteurs, diffuseurs, festivals et salles de spectacle musical et de variété) et directeur du festival Panoramas dont on a appris le 6 mars l’annulation des deux principales soirées. « Maintenant, il faut qu’on discute avec les assureurs, mais je pense qu’il va falloir que ça se fasse au niveau national, qu’il y ait un accord entre les assureurs et l’Etat sur la reconnaissance du « cas de force majeure ». Pour l’instant, on ne sait pas comment est classée cette épidémie d’un point de vue juridique ». Explications : la plupart des assurances ne prennent pas en compte les épidémies comme cause de remboursement, sauf si elles sont reconnues comme un « cas de force majeure », la carte joker juridique.

« En droit français, il y a force majeure en matière contractuelle lorsqu’un événement échappant au contrôle du débiteur, qui ne pouvait être raisonnablement prévu lors de la conclusion du contrat et dont les effets ne peuvent être évités par des mesures appropriées, empêche l’exécution par le débiteur de son obligation », explique Maître Vincent Fauchoux, avocat d’affaires au cabinet Deprez Guignot Associés. Traduction, il faut remplir trois critères : il ne faut pas que le festival soit responsable de la situation (ici, ce n’est évidemment pas le cas), qu’il ne puisse pas proposer de solution (un décret officiel interdit les rassemblements, pas moyen de le contourner) et – et c’est là où le bat blesse – n’aurait pas pu prévoir ladite situation. Certains assureurs arguent ainsi qu’un contrat signé après le début de l’épidémie en France (le 24 janvier) ne peut pas faire du coronavirus un « cas de force majeure », puisque l’organisateur est sensé être au fait de la situation épidémique. D’autres avancent cette date butoir au 13 janvier, date du premier mort à Wuhan (alors que l’OMS se faisait rassurante à l’époque, et que l’épidémie ne concernait que la Chine).

« Globalement, les plus petits festivals comme nous n’ont pas de couverture totale de l’annulation de la part des assurances, ce serait beaucoup trop onéreux. » – Eddy Pierres de Panoramas Festival

Donc, pour les couvertures mises en place après fin janvier (ce qui est plausible pour des événements prévus à partir d’avril) c’est à celui qui aura le meilleur avocat. Et pour les organisateurs ayant souscrit une assurance avant fin janvier, ils devraient normalement être remboursés, dans le cadre de leur contrat avec leur assureur. Mais il y a un hic : « Globalement, les plus petits festivals comme nous n’ont pas de couverture totale de l’annulation de la part des assurances, ce serait beaucoup trop onéreux », précise Eddy Pierres de Panoramas. « Aujourd’hui, je compte plutôt sur le soutien des partenaires publics et sur la création d’un fond de soutien au niveau national, sur la possibilité de trouver des terrains d’entente avec les assureurs via une directive de l’état annonçant officiellement l’épidémie comme un cas de force majeure. Et enfin sur la possibilité d’échelonnement des charges qui vont être à régler, notamment auprès des prestataires et des caisses sociales pour ne pas qu’on mette les intermittents, entre autres, en difficulté ». Une situation qui n’encourage absolument pas l’organisation d’événements futurs. En particulier avec, depuis quelques jours, de nouvelles clauses « tout sauf le coronavirus » qui ont commencé à apparaître dans les nouveaux contrats d’assurance.

 

250 millions d’euros de perte

Les principaux acteurs du milieu culturel, du côté de la Prodiss comme du SMA (Syndicat des Musiques Actuelles), espèrent ainsi la création d’un fond de soutien au niveau national, et, à une échelle plus territoriale, que les régions, départements et villes versent tout de même leurs subventions aux événements annulés – pour Panoramas, il s’agit de 15% du financement du festival, tandis que l’autre activité de l’entreprise, le tourneur WART, est aussi impactée par les annulations de dates. Au niveau national, les pertes de recettes liées aux annulations de concerts entre le 5 mars et le 31 mai sont estimées à 250 millions d’euros et les ventes de billets sont en chute de 50 à 60%, estiment Les Echos dans un article au titre effrayant : « Coronavirus : le monde du spectacle au bord de l’accident industriel« .

Au niveau national, les pertes de recettes liées aux annulations de concerts entre le 5 mars et le 31 mai sont estimées à 250 millions d’euros et les ventes de billets sont en chute de 50 à 60%.

Ambiance morose au bureau ? « On a eu plein de messages de soutien des artistes, d’autres producteurs… C’est hyper fort. Je crois qu’on était pas mal regardés par le milieu parce qu’on fait partie des premiers festivals à être annulés. C’est dur, on se demande de quoi l’avenir sera fait, mais tout le monde se mobilise. Ce n’est pas comme si on avait fait une mauvaise programmation, ou fait des erreurs dans l’organisation, cette situation est complètement indépendante de notre volonté. On ne peut que respecter les décisions préventives qui ont été prises, on demande juste à ce que ça arrête de bouger tous les trois jours, c’est trop compliqué. On a l’impression, en entendant des gros budgets, que les festivals sont solides. Mais ce n’est pas du tout le cas pour notre festival, on a des marges hyper faibles voire à zéro, peu de taux de roulement… On est très exposés. Et puis il y a eu beaucoup de crises dernièrement, entre les attentats, les gilets jaunes, les grèves et maintenant ça, ainsi que des frais qui se sont ajoutés ces dernières années avec de nouvelles directives de sécurité et conventions avec les forces de l’ordre. Aujourd’hui, on attend des nouvelles du gouvernement. Mais est-ce que le ministère de la Culture est prioritaire ? Là est la question… ». D’autant que, triste ironie du sort, le rendez-vous ne risque pas d’arriver tout de suite : le ministre de la Culture Franck Riester vient d’être testé positif au coronavirus.

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