© Brice Robert

Appel à la mobilisation pour sauver la culture indépendante

Le 11 mars, un rassem­ble­ment de struc­tures cul­turelles, sur l’im­pul­sion des créa­teurs de Nuits Sonores, lançait un appel à la mobil­i­sa­tion des indépen­dants de leur secteur. Depuis le 5 mai, l’Ap­pel est élar­gi, avec une volon­té de met­tre en place de véri­ta­bles États Généraux de la Cul­ture, et de tir­er les leçons de la crise actuelle. 760 organ­ismes y ont déjà répon­du.

Dans la crise actuelle, le secteur cul­turel ne sem­ble pas être la pri­or­ité poli­tique, les propo­si­tions du gou­verne­ment restant pour le moment assez floues. Dans ce milieu pour­tant vital, les indépen­dants sont ceux qui ont le plus à y per­dre, leur économie étant frag­ile et depuis bien avant le con­fine­ment. Avant d’ar­riv­er au point de quan­ti­fi­er la casse, plusieurs acteurs du milieu se mobilisent pour faire de la cul­ture un sujet de dis­cus­sion cen­tral dans les débats actuels. L’as­so­ci­a­tion lyon­naise Arty Far­ty, qui organ­ise notam­ment le fes­ti­val Nuits Sonores, a ain­si lancé un appel de mobil­i­sa­tion le 11 mars. Mis en pause au plus fort de la crise san­i­taire, il a été renou­velé le 5 mai, rejoint depuis par 760 struc­tures cul­turelles de tous hori­zons et de toute la France. Plus qu’un appel à la sol­i­dar­ité, cet Appel invite à un renou­veau des poli­tiques cul­turelles, et pro­pose d’or­gan­is­er des États Généraux afin de faire émerg­er une nou­velle façon d’abor­der la cul­ture, plus juste et inclu­sive, et appor­tant plus de garanties aux struc­tures indépen­dantes, essen­tielles pour une action locale et diver­si­fiée. Nous avons con­tac­té Vin­cent Car­ry, directeur d’Ar­ty Far­ty, pour qu’il nous explique tous les enjeux de cette mobil­i­sa­tion.

© Julien Mignot

Pouvez-vous me détailler com­ment vous avez pré­paré votre mobil­i­sa­tion durant le con­fine­ment ? Qu’est-ce qui a vous a décidés à relancer votre appel le 5 mai, après l’avoir mis en pause ?

Nous avons lancé le pre­mier Appel des indépen­dants début mars, à Lyon, avec une trentaine de struc­tures cul­turelles. C’é­tait une ini­tia­tive absol­u­ment spon­tanée, intu­itive, organique. Il s’agis­sait surtout de nous ser­rer les coudes, de mon­tr­er notre sol­i­dar­ité, alors que les pre­miers fes­ti­vals com­mençaient à être annulés locale­ment, que nos lieux s’ap­prê­taient à fer­mer et que nous sen­tions qu’un tsuna­mi com­mençait à point­er à l’hori­zon. En quelques jours nous avons rassem­blé 300 struc­tures cul­turelles et médias indépen­dants dans toute la France, notam­ment parce que des sig­nataires se sont mobil­isés d’abord à Paris et Mar­seille, puis à Bor­deaux, Mont­pel­li­er, Saint-Étienne…
Assez vite, nous avons cepen­dant choisi de ne pas pour­suiv­re notre com­mu­ni­ca­tion sur cet Appel, et de sus­pendre notre « cam­pagne ». Tout sim­ple­ment du fait de la grav­ité crois­sante de l’épidémie, par pudeur vis-à-vis des vic­times, de leur entourage, des per­son­nels soignants. Nous avons con­science que notre sujet est impor­tant, mais il y a une hiérar­chie de la grav­ité et nous ne nous sen­tions pas d’ex­primer nos dif­fi­cultés dans ce con­texte.

Pen­dant cette péri­ode, nous avons réfléchi, beau­coup échangé, j’ai eu plusieurs dizaines de struc­tures cul­turelles et médias au télé­phone, chaque jour, des élus, des représen­tants de syn­di­cats, de fédéra­tions… nous avons com­pris aus­si que la crise allait frap­per le secteur cul­turel et les médias indépen­dants de façon extrême­ment vio­lente, qu’elle allait devenir très con­crète, très rapi­de­ment. Beau­coup nous ont con­fié que la survie de leur struc­ture était en jeu à très court terme. L’in­quié­tude crois­sante a été le pre­mier moteur de la relance de l’Ap­pel. Le sec­ond a été l’ar­rivée du sujet « crise de la cul­ture » sur les pupitres des grands médias nationaux (journée sur France inter, dossier dans Libé et Le Monde, etc…), et sur la table du poli­tique, notam­ment avec la prise de parole de Macron (le 6 mai, ndr). Or le traite­ment médi­a­tique et poli­tique du sujet « cul­ture », sans grande sur­prise, est revenu avec ses tra­vers habituels : une vision hyper-centralisée, insti­tu­tion­nelle, très exclu­ante, avec des très gros angles morts. Elle mon­tre le plus sou­vent une mécon­nais­sance totale des réal­ités très dif­férentes du secteur, des mod­èles économiques, des enjeux…

Pour penser l’avenir, le secteur cul­turel que nous représen­tons, celui des indépen­dants, doit être au cœur de la stratégie et des enjeux”

Quels sont les risques, si le secteur cul­turel ne se mobilise pas ?

Si notre par­tie du secteur cul­turel ne se mobilise pas, la ques­tion restera un angle mort, le plus injuste et le plus invraisem­blable de tous. Elle sera absente du débat, elle ne sera pas prise en con­sid­éra­tion, ou très mar­ginale­ment, dans les plans de relance, elle sera sur un strapon­tin quand il s’a­gi­ra d’écrire la suite. Or je pense fon­da­men­tale­ment qu’il faut faire le con­traire. Que pour penser l’avenir, le secteur cul­turel que nous représen­tons, celui des indépen­dants, doit être au cœur de la stratégie et des enjeux.

Ce secteur de la cul­ture et des médias, celui qui n’est ni sous tutelle de l’É­tat et des col­lec­tiv­ités, ni dans le giron des grands groupes des indus­tries créa­tives (Lagardère, Fimalac, Live nation, AEG, etc…), représente une oppor­tu­nité énorme pour la péri­ode qui s’ou­vre, à con­di­tion qu’on lui fasse con­fi­ance et qu’on lui donne les moyens d’a­gir. Il a une respon­s­abil­ité énorme. Mais il a aus­si devant lui, à très court terme, le risque d’être bal­ayé. Cette par­tie du secteur cul­turel, essen­tielle, qui représente des mil­liers de struc­tures et des cen­taines de mil­liers d’emplois directs et indi­rects, était déjà dans une sit­u­a­tion struc­turelle­ment frag­ile avant la crise. Elle con­nais­sait déjà une pré­car­ité économique chronique. La crise du covid a servi de révéla­teur vio­lent à cette fragilité.

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Qu’attendez-vous de ces États Généraux, à court terme comme à long terme ? Qui espérez-vous y voir ?

Notre mobil­i­sa­tion a déjà un peu porté ses fruits. En dépit du car­ac­tère très « organique » et donc peu struc­turé (et avec zéro moyen !) de notre ini­tia­tive, nous avons réus­si en moins de 10 jours à rassem­bler près de 1000 struc­tures cul­turelles et médias indépen­dants, dans près de 70 villes et ter­ri­toires en France. Nous avons des cor­re­spon­dants qui nous aident dans 25 villes. Et c’est loin d’être fini. Plus de 100 struc­tures rejoignent chaque jour notre Appel. Nous devons prof­iter de cet élan pour dire enfin qui nous sommes, ce que nous faisons, ce que nous pro­posons pour la suite, les moyens que nous deman­dons pour agir. Les États généraux, c’est une forme sim­ple de « con­sti­tu­tion » du débat. Un tra­vail pour faire émerg­er des lignes de forces com­munes. D’abord à l’in­térieur de notre secteur, entre nos struc­tures. Mais aus­si avec les syn­di­cats, les réseaux, les fédéra­tions, les élus, les col­lec­tiv­ités, les médias, l’u­ni­ver­sité, la société civile, les intel­lectuels et artistes qui le souhait­ent, et avec qui nous tra­vail­lons depuis des années sur ces sujets.

Nous allons con­sacr­er le mois de juin à con­stru­ire la méthodolo­gie. En juil­let et en août, nous aurons des work­shops partout en France. Près de 30 lieux se sont pro­posé de les accueil­lir, dans toutes les régions. Des lieux ont égale­ment demandé à par­ticiper en Bel­gique et des dis­cus­sions sont ouvertes dans d’autres pays. En sep­tem­bre nous rassem­blerons à Lyon, dans plusieurs de nos lieux cul­turels (Hôtel71, Le Sucre, le Ninkasi, Le Trans­bor­deur, etc…) les délégués de toute la France qui vien­dront partager le fruit de leurs réflex­ions, leurs idées, leurs envies, leurs propo­si­tions pour trans­former le bien com­mun qu’est notre paysage cul­turel, ses out­ils, la con­sti­tu­tion et la répar­ti­tion de ses moyens. Enfin début octo­bre nous tra­vail­lons à un rassem­ble­ment européen, à Brux­elles, en lien avec tous les réseaux, les médias, les fédéra­tions avec lesquels nous parta­geons ces réflex­ions (WeA­reEu­rope, Live Europe, Trans Europe Halles, Shape, etc…). Nous serons accueil­li dans plusieurs lieux de la cap­i­tale européenne, dont Bozar et La Val­lée. Tout ça est un énorme boulot, mais nous le faisons avec déter­mi­na­tion car il nous sem­ble essen­tiel de nous pro­jeter, d’avoir un espoir com­mun. Nous souhaitons que ce proces­sus soit co-construit, ami­cal, sim­ple, sol­idaire.

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Com­ment réu­nir tous ces dif­férents acteurs, aux enjeux et intérêts par­fois dif­férents, dans un pro­jet com­mun ?

Nous avons des formes dif­férentes : fes­ti­vals, salles de con­certs, clubs, médias, édi­teurs, col­lec­tifs d’artistes et d’au­teurs, labels, dis­quaires et libraires indépen­dants, pro­duc­teurs de spec­ta­cles, tourneurs, etc… Nous tra­vail­lons dans des esthé­tiques et des champs dis­ci­plinaires dif­férents, même s’ils sont le plus sou­vent hybrides : la musique, le ciné­ma, la lit­téra­ture, le théâtre, le spec­ta­cle vivant, mais aus­si la cui­sine, le design, le graphisme ou la bande-dessinée… Notre Appel est extrême­ment ouvert. Mais nous avons énor­mé­ment en com­mun ! Et il était devenu urgent, vital, de le dire. Notre « punch­line » com­mune dit : « Acteurs du présent, engagés pour l’avenir ». Au présent, nous sommes des struc­tures de ter­rain, nous sommes sur tous les ter­ri­toires, pas seule­ment dans l’hy­per­centre des cinq plus grandes métrop­o­les français­es ! Mais aus­si dans les quartiers, dans les petites villes, dans le monde rur­al. Nous avons une préoc­cu­pa­tion con­stante pour nos scènes locales, musi­ciens, auteurs, etc… tout en ayant un puis­sant appétit cos­mopo­lite et une curiosité mon­di­ale insa­tiable. Nous sommes des mil­i­tants de l’émer­gence, des nou­velles sen­si­bil­ités, pra­tiques, usages… Nous sommes au ser­vice de la jeunesse et nous la met­tons en avant avec con­vic­tion, dans nos débats, dans nos pub­li­ca­tions, sur nos scènes… Nous lui accor­dons de la con­fi­ance là où ailleurs règne par­fois, sou­vent, trop sou­vent, une forme de con­de­scen­dance. Toutes ces con­vic­tions nous sont com­munes. Pour l’avenir, elles sont des out­ils essen­tiels pour résor­ber les frac­tures ter­ri­to­ri­ales, généra­tionnelles et sociales qui sont, mal­heureuse­ment, à l’oeu­vre dans le secteur cul­turel et dans les poli­tiques de « préser­va­tion » qui le guident depuis 30 ans. Elles ont créé des iné­gal­ités, une faib­lesse chronique dans la capac­ité d’émer­gence, par­fois une obso­les­cence cul­turelle, et bien sûr des angles morts qui con­stituent autant d’iné­gal­ités de traite­ment, d’iné­gal­ités face à l’usage des ressources publiques de la cul­ture, qui sont celles, faut-il le rap­pel­er, de tous les citoyens. Or de plus en plus, ces frac­tures sont aus­si le nom d’une défi­ance crois­sante vis-à-vis des insti­tu­tions au sens le plus large — poli­tiques, médi­a­tiques, cul­turelles. Elles sont le signe d’une éro­sion démoc­ra­tique dan­gereuse, grave. Ne pas le voir témoigne d’une céc­ité sidérante et évidem­ment dan­gereuse. C’est cette capac­ité à ne pas voir, ou pire à faire sem­blant de ne pas voir, qui me rend le plus triste et me met le plus en colère.

Si le paysage cul­turel n’en­gage pas une pro­fonde trans­for­ma­tion de ses pri­or­ités, il sera la pre­mière vic­time de son con­ser­vatisme”

Votre pro­jet sem­ble avant tout une mobil­i­sa­tion poli­tique, qui vise à faire du secteur cul­turel indépen­dant un véri­ta­ble inter­locu­teur. Pensez-vous que la dimen­sion poli­tique a été trop sou­vent délais­sée dans le milieu cul­turel ?

Il est urgent d’é­val­uer et de repenser les pri­or­ités des poli­tiques publiques de la cul­ture, fix­er de nou­veaux caps. Imag­in­er une poli­tique cul­turelle à la hau­teur de son époque, qui pri­orise enfin la lutte con­tre les iné­gal­ités d’ac­cès, et pour la diver­sité, l’ex­i­gence et l’at­ten­tion vis- à‑vis des publics, en par­ti­c­uli­er les plus frag­iles, la capac­ité créa­tive, l’im­pératif écologique, l’ar­tic­u­la­tion entre le local, les villes et les ter­ri­toires, et la juste échelle européenne, l’émer­gence et le rôle de la jeunesse. Une poli­tique qui fasse siens les out­ils de la trans­mis­sion, de l’é­d­u­ca­tion et de l’in­for­ma­tion libre et plurielle, tout en réin­ven­tant notre rela­tion au numérique et en lui con­ser­vant une vig­i­lance cri­tique. Une poli­tique qui assume une déf­i­ni­tion col­lab­o­ra­tive de ses enjeux, qui revendique une quête con­stante d’équité entre tous les ter­ri­toires et tous les publics. De nom­breux élus, locaux, nationaux, européens, des tech­ni­ciens de col­lec­tiv­ités et de l’É­tat, et même Jack Lang qui vient de lancer son appel à un « New Deal de la cul­ture », nous témoignent un sou­tien sans faille. Ils savent que nous met­tons en lumière un sujet trop longtemps enfoui. Les lignes sont donc en train de bouger. Nous ne sommes pas des apôtres béats du « monde d’après » et nous voulons rester mod­este­ment à notre juste place. Mais il est cer­tain que si le paysage cul­turel n’en­gage pas une pro­fonde trans­for­ma­tion de ses pri­or­ités dans la péri­ode qui s’ou­vre, il sera la pre­mière vic­time de son con­ser­vatisme. Désor­mais nous souhaitons être à l’oeu­vre pour porter ce chantier.

Les détails de l’appel et de ses signataires est à retrouver sur le site web dédié.

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