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© Brice Robert
14 mai 2020

Appel à la mobilisation pour sauver la culture indépendante

par Tsugi

Le 11 mars, un rassemblement de structures culturelles, sur l’impulsion des créateurs de Nuits Sonores, lançait un appel à la mobilisation des indépendants de leur secteur. Depuis le 5 mai, l’Appel est élargi, avec une volonté de mettre en place de véritables États Généraux de la Culture, et de tirer les leçons de la crise actuelle. 760 organismes y ont déjà répondu.

Dans la crise actuelle, le secteur culturel ne semble pas être la priorité politique, les propositions du gouvernement restant pour le moment assez floues. Dans ce milieu pourtant vital, les indépendants sont ceux qui ont le plus à y perdre, leur économie étant fragile et depuis bien avant le confinement. Avant d’arriver au point de quantifier la casse, plusieurs acteurs du milieu se mobilisent pour faire de la culture un sujet de discussion central dans les débats actuels. L’association lyonnaise Arty Farty, qui organise notamment le festival Nuits Sonores, a ainsi lancé un appel de mobilisation le 11 mars. Mis en pause au plus fort de la crise sanitaire, il a été renouvelé le 5 mai, rejoint depuis par 760 structures culturelles de tous horizons et de toute la France. Plus qu’un appel à la solidarité, cet Appel invite à un renouveau des politiques culturelles, et propose d’organiser des États Généraux afin de faire émerger une nouvelle façon d’aborder la culture, plus juste et inclusive, et apportant plus de garanties aux structures indépendantes, essentielles pour une action locale et diversifiée. Nous avons contacté Vincent Carry, directeur d’Arty Farty, pour qu’il nous explique tous les enjeux de cette mobilisation.

© Julien Mignot

Pouvez-vous me détailler comment vous avez préparé votre mobilisation durant le confinement ? Qu’est-ce qui a vous a décidés à relancer votre appel le 5 mai, après l’avoir mis en pause ?

Nous avons lancé le premier Appel des indépendants début mars, à Lyon, avec une trentaine de structures culturelles. C’était une initiative absolument spontanée, intuitive, organique. Il s’agissait surtout de nous serrer les coudes, de montrer notre solidarité, alors que les premiers festivals commençaient à être annulés localement, que nos lieux s’apprêtaient à fermer et que nous sentions qu’un tsunami commençait à pointer à l’horizon. En quelques jours nous avons rassemblé 300 structures culturelles et médias indépendants dans toute la France, notamment parce que des signataires se sont mobilisés d’abord à Paris et Marseille, puis à Bordeaux, Montpellier, Saint-Étienne…
Assez vite, nous avons cependant choisi de ne pas poursuivre notre communication sur cet Appel, et de suspendre notre « campagne ». Tout simplement du fait de la gravité croissante de l’épidémie, par pudeur vis-à-vis des victimes, de leur entourage, des personnels soignants. Nous avons conscience que notre sujet est important, mais il y a une hiérarchie de la gravité et nous ne nous sentions pas d’exprimer nos difficultés dans ce contexte.

Pendant cette période, nous avons réfléchi, beaucoup échangé, j’ai eu plusieurs dizaines de structures culturelles et médias au téléphone, chaque jour, des élus, des représentants de syndicats, de fédérations… nous avons compris aussi que la crise allait frapper le secteur culturel et les médias indépendants de façon extrêmement violente, qu’elle allait devenir très concrète, très rapidement. Beaucoup nous ont confié que la survie de leur structure était en jeu à très court terme. L’inquiétude croissante a été le premier moteur de la relance de l’Appel. Le second a été l’arrivée du sujet « crise de la culture » sur les pupitres des grands médias nationaux (journée sur France inter, dossier dans Libé et Le Monde, etc…), et sur la table du politique, notamment avec la prise de parole de Macron (le 6 mai, ndr). Or le traitement médiatique et politique du sujet « culture », sans grande surprise, est revenu avec ses travers habituels : une vision hyper-centralisée, institutionnelle, très excluante, avec des très gros angles morts. Elle montre le plus souvent une méconnaissance totale des réalités très différentes du secteur, des modèles économiques, des enjeux…

« Pour penser l’avenir, le secteur culturel que nous représentons, celui des indépendants, doit être au cœur de la stratégie et des enjeux »

Quels sont les risques, si le secteur culturel ne se mobilise pas ?

Si notre partie du secteur culturel ne se mobilise pas, la question restera un angle mort, le plus injuste et le plus invraisemblable de tous. Elle sera absente du débat, elle ne sera pas prise en considération, ou très marginalement, dans les plans de relance, elle sera sur un strapontin quand il s’agira d’écrire la suite. Or je pense fondamentalement qu’il faut faire le contraire. Que pour penser l’avenir, le secteur culturel que nous représentons, celui des indépendants, doit être au cœur de la stratégie et des enjeux.

Ce secteur de la culture et des médias, celui qui n’est ni sous tutelle de l’État et des collectivités, ni dans le giron des grands groupes des industries créatives (Lagardère, Fimalac, Live nation, AEG, etc…), représente une opportunité énorme pour la période qui s’ouvre, à condition qu’on lui fasse confiance et qu’on lui donne les moyens d’agir. Il a une responsabilité énorme. Mais il a aussi devant lui, à très court terme, le risque d’être balayé. Cette partie du secteur culturel, essentielle, qui représente des milliers de structures et des centaines de milliers d’emplois directs et indirects, était déjà dans une situation structurellement fragile avant la crise. Elle connaissait déjà une précarité économique chronique. La crise du covid a servi de révélateur violent à cette fragilité.

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Qu’attendez-vous de ces États Généraux, à court terme comme à long terme ? Qui espérez-vous y voir ?

Notre mobilisation a déjà un peu porté ses fruits. En dépit du caractère très « organique » et donc peu structuré (et avec zéro moyen !) de notre initiative, nous avons réussi en moins de 10 jours à rassembler près de 1000 structures culturelles et médias indépendants, dans près de 70 villes et territoires en France. Nous avons des correspondants qui nous aident dans 25 villes. Et c’est loin d’être fini. Plus de 100 structures rejoignent chaque jour notre Appel. Nous devons profiter de cet élan pour dire enfin qui nous sommes, ce que nous faisons, ce que nous proposons pour la suite, les moyens que nous demandons pour agir. Les États généraux, c’est une forme simple de « constitution » du débat. Un travail pour faire émerger des lignes de forces communes. D’abord à l’intérieur de notre secteur, entre nos structures. Mais aussi avec les syndicats, les réseaux, les fédérations, les élus, les collectivités, les médias, l’université, la société civile, les intellectuels et artistes qui le souhaitent, et avec qui nous travaillons depuis des années sur ces sujets.

Nous allons consacrer le mois de juin à construire la méthodologie. En juillet et en août, nous aurons des workshops partout en France. Près de 30 lieux se sont proposé de les accueillir, dans toutes les régions. Des lieux ont également demandé à participer en Belgique et des discussions sont ouvertes dans d’autres pays. En septembre nous rassemblerons à Lyon, dans plusieurs de nos lieux culturels (Hôtel71, Le Sucre, le Ninkasi, Le Transbordeur, etc…) les délégués de toute la France qui viendront partager le fruit de leurs réflexions, leurs idées, leurs envies, leurs propositions pour transformer le bien commun qu’est notre paysage culturel, ses outils, la constitution et la répartition de ses moyens. Enfin début octobre nous travaillons à un rassemblement européen, à Bruxelles, en lien avec tous les réseaux, les médias, les fédérations avec lesquels nous partageons ces réflexions (WeAreEurope, Live Europe, Trans Europe Halles, Shape, etc…). Nous serons accueilli dans plusieurs lieux de la capitale européenne, dont Bozar et La Vallée. Tout ça est un énorme boulot, mais nous le faisons avec détermination car il nous semble essentiel de nous projeter, d’avoir un espoir commun. Nous souhaitons que ce processus soit co-construit, amical, simple, solidaire.

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Comment réunir tous ces différents acteurs, aux enjeux et intérêts parfois différents, dans un projet commun ?

Nous avons des formes différentes : festivals, salles de concerts, clubs, médias, éditeurs, collectifs d’artistes et d’auteurs, labels, disquaires et libraires indépendants, producteurs de spectacles, tourneurs, etc… Nous travaillons dans des esthétiques et des champs disciplinaires différents, même s’ils sont le plus souvent hybrides : la musique, le cinéma, la littérature, le théâtre, le spectacle vivant, mais aussi la cuisine, le design, le graphisme ou la bande-dessinée… Notre Appel est extrêmement ouvert. Mais nous avons énormément en commun ! Et il était devenu urgent, vital, de le dire. Notre « punchline » commune dit : « Acteurs du présent, engagés pour l’avenir ». Au présent, nous sommes des structures de terrain, nous sommes sur tous les territoires, pas seulement dans l’hypercentre des cinq plus grandes métropoles françaises ! Mais aussi dans les quartiers, dans les petites villes, dans le monde rural. Nous avons une préoccupation constante pour nos scènes locales, musiciens, auteurs, etc… tout en ayant un puissant appétit cosmopolite et une curiosité mondiale insatiable. Nous sommes des militants de l’émergence, des nouvelles sensibilités, pratiques, usages… Nous sommes au service de la jeunesse et nous la mettons en avant avec conviction, dans nos débats, dans nos publications, sur nos scènes… Nous lui accordons de la confiance là où ailleurs règne parfois, souvent, trop souvent, une forme de condescendance. Toutes ces convictions nous sont communes. Pour l’avenir, elles sont des outils essentiels pour résorber les fractures territoriales, générationnelles et sociales qui sont, malheureusement, à l’oeuvre dans le secteur culturel et dans les politiques de « préservation » qui le guident depuis 30 ans. Elles ont créé des inégalités, une faiblesse chronique dans la capacité d’émergence, parfois une obsolescence culturelle, et bien sûr des angles morts qui constituent autant d’inégalités de traitement, d’inégalités face à l’usage des ressources publiques de la culture, qui sont celles, faut-il le rappeler, de tous les citoyens. Or de plus en plus, ces fractures sont aussi le nom d’une défiance croissante vis-à-vis des institutions au sens le plus large – politiques, médiatiques, culturelles. Elles sont le signe d’une érosion démocratique dangereuse, grave. Ne pas le voir témoigne d’une cécité sidérante et évidemment dangereuse. C’est cette capacité à ne pas voir, ou pire à faire semblant de ne pas voir, qui me rend le plus triste et me met le plus en colère.

« Si le paysage culturel n’engage pas une profonde transformation de ses priorités, il sera la première victime de son conservatisme »

Votre projet semble avant tout une mobilisation politique, qui vise à faire du secteur culturel indépendant un véritable interlocuteur. Pensez-vous que la dimension politique a été trop souvent délaissée dans le milieu culturel ?

Il est urgent d’évaluer et de repenser les priorités des politiques publiques de la culture, fixer de nouveaux caps. Imaginer une politique culturelle à la hauteur de son époque, qui priorise enfin la lutte contre les inégalités d’accès, et pour la diversité, l’exigence et l’attention vis- à-vis des publics, en particulier les plus fragiles, la capacité créative, l’impératif écologique, l’articulation entre le local, les villes et les territoires, et la juste échelle européenne, l’émergence et le rôle de la jeunesse. Une politique qui fasse siens les outils de la transmission, de l’éducation et de l’information libre et plurielle, tout en réinventant notre relation au numérique et en lui conservant une vigilance critique. Une politique qui assume une définition collaborative de ses enjeux, qui revendique une quête constante d’équité entre tous les territoires et tous les publics. De nombreux élus, locaux, nationaux, européens, des techniciens de collectivités et de l’État, et même Jack Lang qui vient de lancer son appel à un « New Deal de la culture », nous témoignent un soutien sans faille. Ils savent que nous mettons en lumière un sujet trop longtemps enfoui. Les lignes sont donc en train de bouger. Nous ne sommes pas des apôtres béats du « monde d’après » et nous voulons rester modestement à notre juste place. Mais il est certain que si le paysage culturel n’engage pas une profonde transformation de ses priorités dans la période qui s’ouvre, il sera la première victime de son conservatisme. Désormais nous souhaitons être à l’oeuvre pour porter ce chantier.

Les détails de l’appel et de ses signataires est à retrouver sur le site web dédié.

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