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15 mai 2020

Boombass : « Ce maxi a été enregistré dans un réflexe de survie »

par Alexis Bernier

Musicien depuis la fin des années 80, d’abord en travaillant à la production des albums de MC Solaar puis en créant La Funk Mob et Cassius avec son défunt partenaire Philippe Zdar, Hubert Blanc-Francard, alias Boombass, est une figure de la french touch. Il n’a pourtant jamais enregistré en solitaire. L’excellent “Pour que tu” sort en digital aujourd’hui, en prélude à un maxi baptisé “Le Virage”, qui sera disponible le 5 juin en vinyle et digital.

Une nouvelle étape dans la carrière d’un musicien actif, mais discret derrière la figure solaire de son associé au sein de Cassius. Pour Tsugi, Boombass raconte la fièvre musicale qui l’a saisi après la tragique disparition de Philippe Zdar et évoque ses multiples projets. Un sacré virage.

Ton maxi s’intitule “Le Virage”. Pourquoi ce titre ? Est-ce un moyen de signaler que ce disque est un virage dans ta carrière déjà bien remplie ?
En septembre dernier, après la disparition de Philippe (Zdar, ndr), j’ai traversé une période assez violente durant laquelle faire de la musique a été la seule manière de tenir debout. Ce maxi qui comprend deux titres originaux et des remixes, est le premier fruit de cette période très productive. Lui donner ce titre est une manière de dire qu’après 25 ans de musique, je prends une nouvelle direction. J’accélère, je braque et je fonce.

Sauf erreur c’est la première fois que tu signes un maxi de ton nom, pourquoi avoir attendu si longtemps ?
Dès 1994 avec La Funk Mob, on travaillait en duo avec Philippe Zdar et je n’ai jamais tiré la couverture à moi. C’est la première fois que je me lance seul. Je ne sais pas pourquoi j’ai attendu si longtemps, même si je me suis beaucoup questionné sur ce sujet. Je pense que c’est parce que je suis quelqu’un de fidèle. Cassius était une histoire d’amour et je ne trompe pas les femmes que j’aime. Il a fallu qu’il n’y ait plus le choix pour que je me lance. Arrêter la musique, qui pour moi est plus importante que tout, n’a jamais été une option. J’ai composé ces titres dans un état second. Soudain, je me suis senti libre d’avancer sans me poser de questions, sans réfléchir une minute. Cela va peut-être paraître un peu cliché de dire ça, mais comme tous les gens qui ont connu un grand choc dans leur existence, j’ai senti que mon corps réagissait presque malgré moi et qu’il avançait de lui-même pour ne pas sombrer. Finalement je me suis éclaté comme jamais à travailler sur ces titres. Une véritable transe créative.

Boombass en action ©Sylvain Lewis

Difficile de ne pas penser à Gainsbourg quand on entend ta voix et ta manière de l’utiliser en “parlé-chanté”. Il a été une source d’inspiration pour toi ?
Oui, bien sûr et je l’assume à 100%. Je n’ai pas la prétention de me comparer à Gainsbourg, mais je trouvais drôle à mon âge et avec mon grain de voix de m’inspirer de sa technique vocale. Il n’a pas inventé le “talk over”, mais il lui a donné ses lettres de noblesse et j’essaie de m’inscrire dans cette tradition. C’est par hasard, en m’enregistrant un soir où j’avais la voix particulièrement fatiguée, que j’ai réalisé toute la puissance d’une courte phrase.

Il y a une forte charge érotique dans ces nouveaux titres, ce n’est pas forcément très politiquement correct à notre époque, cela ne t’inquiète pas ?
J’aime quand la musique a une dimension charnelle. L’érotisme, la séduction, le désir sont importants pour moi. J’adore ça. Je trouvais ça drôle de l’exprimer en quelques mots : “Regarde-moi…”, “Est-ce que tu…” Quant à savoir si c’est politiquement correct, cela ne m’inquiète pas du tout. Il n’y a pas de dossier contre moi, je me suis toujours bien comporté sexuellement alors je me sens libre de parler de sexe. J’assume ma vie et ma sexualité. Je trouve le puritanisme pathétique : pourquoi n’aurait-on pas le droit de dire qu’on a envie de faire l’amour avec telle ou tel ?

Avais-tu déjà chanté avant d’enregistrer ces morceaux ? Pourquoi en français plutôt que dans une langue plus universelle comme l’anglais ?
Quand j’ai débuté, je voulais déjà chanter, mais j’avais une telle pudeur que je me suis trouvé nul durant très longtemps. Jusqu’à cette année en fait. (rires) Avec Cassius, je faisais beaucoup de chœurs, mais toujours en anglais. À chaque fois j’étais un peu agacé, je trouvais que j’avais un accent de merde et je ne comprenais pas ce que je disais. Pour chanter, il faut être à l’aise avec les mots qu’on se met en bouche. Il faut y croire et en anglais, je n’y crois pas. L’emploi de la langue française a été une véritable révélation, je me suis découvert une passion pour les mots. J’ai toujours adoré lire, mais l’écriture me paraissait inaccessible. Je suis un cancre qui a quitté l’école à 16 ans et qui reste bourré de complexes.

Joli design

Musicalement, ce sont des titres beaucoup plus secs et minimalistes que tout ce que tu as pu produire avec Cassius.
C’est aussi ça le “virage”. Je ne veux plus avoir plus que six pistes dans mes morceaux. Avec Cassius, nous avons passé notre vie à remplir encore et encore chaque piste. Après la disparition de Philippe, j’ai ressenti le besoin de réécouter tout ce que nous avions produit ensemble et j’ai été frappé par cette surenchère permanente. J’ai réalisé qu’il y avait beaucoup trop d’infos dans nos morceaux. Nous étions deux généreux qui ne pouvions pas nous empêcher d’en donner encore et encore. Un plat de pâtes à neuf légumes et huit fromages. Avec des réussites heureusement, mais aujourd’hui je suis arrivé au bout de cette manière de faire. Dorénavant, je suis séduit par le minimalisme.

C’est aussi un son “acid house” assez old-school et orienté dancefloor.
Avec Cassius, nous avions une passion pour la TB-303, mais on ne l’a jamais utilisé. On n’a jamais fait un morceau avec parce qu’on pensait que ce n’était pas le son Cassius. Aujourd’hui, si j’aime un son, je l’utilise, ce n’est plus un problème. C’est un autre virage. Il y a une nervosité dans ce son que j’aime beaucoup. Bien que ce soit une musique faite avec une machine, elle est vivante. Cela vient aussi du supplément d’âme qu’ont toujours eu les machines de chez Roland. Elles vivent.

Boombass voit triple ©Sylvain Lewis

Il semble que tu travailles sur un album parallèlement à ce maxi. Où en est-il ? À quoi ressemble-t-il ?
Il est fini, ou plus exactement il manque seulement un refrain à terminer. Je dois avouer que maintenant que je suis sorti de l’état de transe dans lequel j’ai enregistré ces morceaux il y a quelques mois, j’ai du mal à finir. Mais il reste très peu de travail. Je n’en dirais pas beaucoup plus à ce stade, mais les deux titres du Virage n’ont rien à voir avec les autres morceaux du futur album, et pourtant ils sont proches en même temps. À 53 ans, ce disque est un véritable défi pour moi. Quelque chose s’est débloqué durant l’enregistrement.

Avec Cassius, vous n’avez jamais été très productif. Il s’écoulait un temps fou entre chaque album, sauf entre les deux derniers. Aujourd’hui, tu as envie d’aller plus vite ? Pourquoi étiez-vous si lent ?
Ce virage-là, on avait aussi commencé à le prendre avec Philippe, on voulait aller plus vite. Aujourd’hui je fais les choses à une vitesse que je n’ai jamais connue. Tout ce que je fais avance et je ne veux plus jamais passer autant de temps sur un titre que nous le faisions avec Philippe. On était trop dans la branlette. J’ai besoin que ça sorte. D’autant qu’avec Cassius, nous n’avons pas été si productifs que cela. Je sens que j’ai encore au moins neuf albums en moi et je vais les sortir. Mais je dois dire aussi que je n’ai aucun regret. Avec Philippe, nous étions deux Corses, enfin lui plus que moi. (rires) Nous avions nos vies à vivre et elles ralentissaient la musique.

Je crois que tu prépares aussi un livre, tu peux en dire plus ? Qu’est-ce qu’il raconte ?
C’est une autobiographie, j’arrive à la fin. Cela a été un intense travail pour trouver la bonne forme et accoucher d’une sorte de reportage au présent allant de 1967 à nos jours. Un petit livre d’aventures. Mais je ne sais pas encore où il va se terminer.

 

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