Boombass : « Ce maxi a été enregistré dans un réflexe de survie »

Musi­cien depuis la fin des années 80, d’abord en tra­vail­lant à la pro­duc­tion des albums de MC Solaar puis en créant La Funk Mob et Cas­sius avec son défunt parte­naire Philippe Zdar, Hubert Blanc-Francard, alias Boom­bass, est une fig­ure de la french touch. Il n’a pour­tant jamais enreg­istré en soli­taire. L’excellent “Pour que tu” sort en dig­i­tal aujourd’hui, en prélude à un maxi bap­tisé “Le Virage”, qui sera disponible le 5 juin en vinyle et dig­i­tal.

Une nou­velle étape dans la car­rière d’un musi­cien act­if, mais dis­cret der­rière la fig­ure solaire de son asso­cié au sein de Cas­sius. Pour Tsu­gi, Boom­bass racon­te la fièvre musi­cale qui l’a saisi après la trag­ique dis­pari­tion de Philippe Zdar et évoque ses mul­ti­ples pro­jets. Un sacré virage.

Ton maxi s’intitule “Le Virage”. Pourquoi ce titre ? Est-ce un moyen de sig­naler que ce disque est un virage dans ta car­rière déjà bien rem­plie ?
En sep­tem­bre dernier, après la dis­pari­tion de Philippe (Zdar, ndr), j’ai tra­ver­sé une péri­ode assez vio­lente durant laque­lle faire de la musique a été la seule manière de tenir debout. Ce maxi qui com­prend deux titres orig­in­aux et des remix­es, est le pre­mier fruit de cette péri­ode très pro­duc­tive. Lui don­ner ce titre est une manière de dire qu’après 25 ans de musique, je prends une nou­velle direc­tion. J’accélère, je braque et je fonce.

Sauf erreur c’est la pre­mière fois que tu signes un maxi de ton nom, pourquoi avoir atten­du si longtemps ?
Dès 1994 avec La Funk Mob, on tra­vail­lait en duo avec Philippe Zdar et je n’ai jamais tiré la cou­ver­ture à moi. C’est la pre­mière fois que je me lance seul. Je ne sais pas pourquoi j’ai atten­du si longtemps, même si je me suis beau­coup ques­tion­né sur ce sujet. Je pense que c’est parce que je suis quelqu’un de fidèle. Cas­sius était une his­toire d’amour et je ne trompe pas les femmes que j’aime. Il a fal­lu qu’il n’y ait plus le choix pour que je me lance. Arrêter la musique, qui pour moi est plus impor­tante que tout, n’a jamais été une option. J’ai com­posé ces titres dans un état sec­ond. Soudain, je me suis sen­ti libre d’avancer sans me pos­er de ques­tions, sans réfléchir une minute. Cela va peut-être paraître un peu cliché de dire ça, mais comme tous les gens qui ont con­nu un grand choc dans leur exis­tence, j’ai sen­ti que mon corps réagis­sait presque mal­gré moi et qu’il avançait de lui-même pour ne pas som­br­er. Finale­ment je me suis éclaté comme jamais à tra­vailler sur ces titres. Une véri­ta­ble transe créa­tive.

Boom­bass en action ©Syl­vain Lewis

Dif­fi­cile de ne pas penser à Gains­bourg quand on entend ta voix et ta manière de l’utiliser en “parlé-chanté”. Il a été une source d’inspiration pour toi ?
Oui, bien sûr et je l’assume à 100%. Je n’ai pas la pré­ten­tion de me com­par­er à Gains­bourg, mais je trou­vais drôle à mon âge et avec mon grain de voix de m’inspirer de sa tech­nique vocale. Il n’a pas inven­té le “talk over”, mais il lui a don­né ses let­tres de noblesse et j’essaie de m’inscrire dans cette tra­di­tion. C’est par hasard, en m’enregistrant un soir où j’avais la voix par­ti­c­ulière­ment fatiguée, que j’ai réal­isé toute la puis­sance d’une courte phrase.

Il y a une forte charge éro­tique dans ces nou­veaux titres, ce n’est pas for­cé­ment très poli­tique­ment cor­rect à notre époque, cela ne t’inquiète pas ?
J’aime quand la musique a une dimen­sion char­nelle. L’érotisme, la séduc­tion, le désir sont impor­tants pour moi. J’adore ça. Je trou­vais ça drôle de l’exprimer en quelques mots : “Regarde-moi…”, “Est-ce que tu…” Quant à savoir si c’est poli­tique­ment cor­rect, cela ne m’inquiète pas du tout. Il n’y a pas de dossier con­tre moi, je me suis tou­jours bien com­porté sex­uelle­ment alors je me sens libre de par­ler de sexe. J’assume ma vie et ma sex­u­al­ité. Je trou­ve le puri­tanisme pathé­tique : pourquoi n’aurait-on pas le droit de dire qu’on a envie de faire l’amour avec telle ou tel ?

Avais-tu déjà chan­té avant d’enregistrer ces morceaux ? Pourquoi en français plutôt que dans une langue plus uni­verselle comme l’anglais ?
Quand j’ai débuté, je voulais déjà chanter, mais j’avais une telle pudeur que je me suis trou­vé nul durant très longtemps. Jusqu’à cette année en fait. (rires) Avec Cas­sius, je fai­sais beau­coup de chœurs, mais tou­jours en anglais. À chaque fois j’étais un peu agacé, je trou­vais que j’avais un accent de merde et je ne com­pre­nais pas ce que je dis­ais. Pour chanter, il faut être à l’aise avec les mots qu’on se met en bouche. Il faut y croire et en anglais, je n’y crois pas. L’emploi de la langue française a été une véri­ta­ble révéla­tion, je me suis décou­vert une pas­sion pour les mots. J’ai tou­jours adoré lire, mais l’écriture me parais­sait inac­ces­si­ble. Je suis un can­cre qui a quit­té l’école à 16 ans et qui reste bour­ré de com­plex­es.

Joli design

Musi­cale­ment, ce sont des titres beau­coup plus secs et min­i­mal­istes que tout ce que tu as pu pro­duire avec Cas­sius.
C’est aus­si ça le “virage”. Je ne veux plus avoir plus que six pistes dans mes morceaux. Avec Cas­sius, nous avons passé notre vie à rem­plir encore et encore chaque piste. Après la dis­pari­tion de Philippe, j’ai ressen­ti le besoin de réé­couter tout ce que nous avions pro­duit ensem­ble et j’ai été frap­pé par cette surenchère per­ma­nente. J’ai réal­isé qu’il y avait beau­coup trop d’infos dans nos morceaux. Nous étions deux généreux qui ne pou­vions pas nous empêch­er d’en don­ner encore et encore. Un plat de pâtes à neuf légumes et huit fro­mages. Avec des réus­sites heureuse­ment, mais aujourd’hui je suis arrivé au bout de cette manière de faire. Doré­na­vant, je suis séduit par le min­i­mal­isme.

C’est aus­si un son “acid house” assez old-school et ori­en­té dance­floor.
Avec Cas­sius, nous avions une pas­sion pour la TB-303, mais on ne l’a jamais util­isé. On n’a jamais fait un morceau avec parce qu’on pen­sait que ce n’était pas le son Cas­sius. Aujourd’hui, si j’aime un son, je l’utilise, ce n’est plus un prob­lème. C’est un autre virage. Il y a une ner­vosité dans ce son que j’aime beau­coup. Bien que ce soit une musique faite avec une machine, elle est vivante. Cela vient aus­si du sup­plé­ment d’âme qu’ont tou­jours eu les machines de chez Roland. Elles vivent.

Boom­bass voit triple ©Syl­vain Lewis

Il sem­ble que tu tra­vailles sur un album par­al­lèle­ment à ce maxi. Où en est-il ? À quoi ressemble-t-il ?
Il est fini, ou plus exacte­ment il manque seule­ment un refrain à ter­min­er. Je dois avouer que main­tenant que je suis sor­ti de l’état de transe dans lequel j’ai enreg­istré ces morceaux il y a quelques mois, j’ai du mal à finir. Mais il reste très peu de tra­vail. Je n’en dirais pas beau­coup plus à ce stade, mais les deux titres du Virage n’ont rien à voir avec les autres morceaux du futur album, et pour­tant ils sont proches en même temps. À 53 ans, ce disque est un véri­ta­ble défi pour moi. Quelque chose s’est déblo­qué durant l’enregistrement.

Avec Cas­sius, vous n’avez jamais été très pro­duc­tif. Il s’écoulait un temps fou entre chaque album, sauf entre les deux derniers. Aujourd’hui, tu as envie d’aller plus vite ? Pourquoi étiez-vous si lent ?
Ce virage-là, on avait aus­si com­mencé à le pren­dre avec Philippe, on voulait aller plus vite. Aujourd’hui je fais les choses à une vitesse que je n’ai jamais con­nue. Tout ce que je fais avance et je ne veux plus jamais pass­er autant de temps sur un titre que nous le fai­sions avec Philippe. On était trop dans la bran­lette. J’ai besoin que ça sorte. D’autant qu’avec Cas­sius, nous n’avons pas été si pro­duc­tifs que cela. Je sens que j’ai encore au moins neuf albums en moi et je vais les sor­tir. Mais je dois dire aus­si que je n’ai aucun regret. Avec Philippe, nous étions deux Cors­es, enfin lui plus que moi. (rires) Nous avions nos vies à vivre et elles ralen­tis­saient la musique.

Je crois que tu pré­pares aus­si un livre, tu peux en dire plus ? Qu’est-ce qu’il racon­te ?
C’est une auto­bi­ogra­phie, j’arrive à la fin. Cela a été un intense tra­vail pour trou­ver la bonne forme et accouch­er d’une sorte de reportage au présent allant de 1967 à nos jours. Un petit livre d’aventures. Mais je ne sais pas encore où il va se ter­min­er.

 

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