Born Bad réédite Ruth, génial artiste méconnu de new wave française

En 1985, le musi­cien français Thier­ry Müller pub­li­ait le pre­mier album de son pro­jet Ruth, Polaroïd/Roman/Photo. Passé inaperçu à l’époque, sa qual­ité en a pro­gres­sive­ment fait un disque culte durant les années 2000, par­ti­c­ulière­ment son sin­gle éponyme. Aujourd’hui, le label Born Bad réédite l’album dans son ensemble.

Le véri­ta­ble point de nais­sance du rock français se situe à la fin des années 70. La vague post-punk qui rebat les cartes du rock déclenche une véri­ta­ble fièvre créa­trice dans l’hexagone. Franche­ment punks, plus élec­tron­iques ou axés sur une musique plus expéri­men­tale, toute une généra­tion émerge, for­mant enfin un véri­ta­ble con­ti­nent rock dans un pays où n’existaient que quelques indi­vid­u­al­ités parisi­ennes. Une telle effer­ves­cence amène for­cé­ment son lot d’oubliés. Pris entre les fleu­rons de l’expérimentation comme Hel­don ou les groupes plus pop estampil­lés « jeunes gens mod­ernes » (Jac­no, Math­é­ma­tiques Mod­ernes, etc.), Thier­ry Müller n’a pas eu sa chance. Aujourd’hui, il béné­fi­cie mal­gré tout d’une recon­nais­sance tar­dive, qui se man­i­feste aujourd’hui avec la réédi­tion par Born Bad Records de son album le plus abouti, Polaroïd/Roman/Photo, paru en 1985 sous le nom Ruth.

À ce moment, Müller a déjà une bonne expéri­ence. Pas­sion­né de musique con­tem­po­raine et expéri­men­tale depuis son enfance, il monte son pre­mier groupe Arcane en 1977, en par­al­lèle de ses études d’Art Appliqué. Très expéri­men­tal, le groupe ne dure pas, et le musi­cien se lance en solo sous le nom Ilitch. Un pre­mier album en 1978 (sous influ­ence de Philip Glass ou Robert Fripp) le fait con­naître d’un cer­tain cer­cle expéri­men­tal. Il s’installe à Rouen, chez son ami Philippe Doray. Si la musique qu’ils pro­duisent sous le nom de Crash con­voque plutôt Cabaret Voltaire ou This Heat, Müller a envie de faire un disque pop. C’est là qu’il imag­ine son alter ego : Ruth M. Elly­eri (un sim­ple ana­gramme de son nom). « C’était un jeu pour exprimer une autre par­tie de moi, plus extraver­tie, plus pop et plus fémi­nine » expliquait-t-il en 2009 au site Pop­news.

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Dès 1982, il pose les bases de ce qui reste comme son morceau le plus culte, « Polaroïd/Roman/Photo ». Tou­jours pour Pop­news, il racon­te : « J’avais envie de faire un morceau pour faire danser les filles en se moquant des garçons. J’ai branché une petite hor­loge arti­sanale sur mon orgue en guise de séquenceur, j’avais un petit synthé-guitare Korg, j’ai ren­tré l’orgue dedans, ça a démar­ré comme ça. » L’autrice Frédérique Lapierre écrit quelques paroles, et devient la voix de Ruth (bien qu’elle ait finale­ment été rem­placée dans la ver­sion finale). Ryth­mique glaciale con­tre­bal­ancée par un sax­o­phone chaloupé, le tout ryth­mé par un bruit de Polaroïd et une voix ironique : le morceau sem­ble imparable.

Faisant appel à de nom­breux amis, pour des paroles ou des instru­ments comme le vio­lon ou le cor, il com­pose ain­si son album en pure indépen­dance. Il a l’espoir de le faire ven­dre par une major, mais toute refusent le pro­jet. Il se résout à rejoin­dre un label indépen­dant, qui écoule à peine 50 exem­plaires du disque. Écœuré, Müller retourne à l’underground pour le reste de sa car­rière, jonglant entre Ilitch, Crash et Ruth. Il relate sa désil­lu­sion au site Qui­etus : « Quand j’ai démar­ré ce pro­jet, je sen­tais qu’un tel pro­jet pou­vait exis­ter en France […], que l’on pou­vait enfin respir­er, dévelop­per d’autres choses. C’é­tait le cas, mais pas autant que je l’e­spérais. La France était encore le pays de nos par­ents. »

Ce n’est qu’à l’aube des années 2000 qu’il réalise que son morceau phare cir­cule. De nom­breux DJ le con­tactent par mail, donc Marc Col­in et Ivan Smag­ghe. Les deux DJ pub­lient en effet en 2004 la com­pi­la­tion So Young But So Cold chez Tiger­sushi, dédié à la scène cold wave française. Born Bad inclu­ait déjà ce même morceau dans une de ses pre­mières com­pi­la­tions, BIPPP : French Synth Wave, en 2008. Aujourd’hui, c’est enfin l’album Polaroïd dans sa total­ité qui est réédité. Per­me­t­tant de réalis­er sa qual­ité, qui ne se lim­ite pas à son morceau éponyme. Que ce soit le nerveux « Thriller », la reprise du « She Brings The Rain » de Can ou l’étonnant « Mabelle », il est tra­ver­sé de trou­vailles expéri­men­tales et pour­tant résol­u­ment pop. Si l’empreinte des années 80 est indé­ni­able, Müller a su pro­duire un son orig­i­nal et éloigné des sonorités usées de l’époque. La qual­ité finit tou­jours par être reconnue.

 

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