Crédit photo : Jonathan Braasch

c/o pop Festival : Cologne Techno City

La ren­trée fut joyeuse à Cologne, où le c/o pop est tou­jours assez var­ié pour que tout le monde s’y retrou­ve, même après 15 ans d’existence.

Dans l’IHK, cham­bre du com­merce et de l’industrie de Cologne, la branche “Con­ven­tion” du c/o pop s’étale sur des dizaines de con­férences, dont un petit nom­bre se tient en anglais. Dans une salle de réu­nion du haut, deux Ital­iens ten­tent de con­va­in­cre une grappe de directeurs de fes­ti­vals d’alimenter leurs événe­ments à l’hydrogène. Ailleurs, on dis­cute des rap­ports attachés de presse/journalistes. Mais c’est le pan­el sur les “pol­i­tics of danc­ing” qui attire le plus de monde. Qua­tre hommes de plus de 45 ans et une femme, tous blancs, devisent laborieuse­ment sur les orig­ines mar­ginales et la diver­sité sociale et eth­nique aux orig­ines de la club cul­ture, ain­si que sur les effets per­vers de son indus­tri­al­i­sa­tion. Par­mi les petits pics et mal­adress­es qui ponctuent la dis­cus­sion, un échange se dis­tingue : le mod­éra­teur, peu avisé, demande au directeur du fes­ti­val athénien Reworks s’il a noté des “gestes de sol­i­dar­ité” de la part d’artistes à l’affiche d’une édi­tion plom­bée par la crise ban­caire. Sans hésiter, le Grec lui répond fière­ment : “Pour être franc, nous n’avons pas joué la carte de la char­ité envers la Grèce”, avant d’ajouter plus loin “Ce qui arrive chez nous pour­rait par­faite­ment arriv­er chez vous”.

Heureuse­ment, le vrai c/o pop, celui qui résonne dans une quin­zaine de lieux de la ville de Cologne, ne ressem­ble pas à une série de malais­es digne de The Square de Robin Ostlund. Comme dans bien d’autres fes­ti­vals (on pense aux Trans Musi­cales à Rennes, au Spot au Dane­mark), cette quinz­ième édi­tion s’étend d’un côté sur une par­tie show­case, ori­en­tée pro et plutôt sage, et une par­tie noc­turne, plus pal­pi­tante, qui agite une foule majori­taire­ment locale (presque aucun Français, un Paris-Köln équiv­aut pour­tant à un Paris-Marseille). Une fois passés le garage rock con­venu d’Iguana Death Cult (présen­té par le bureau export hol­landais) et le stand-up indie-pop teu­ton de Blond, c’est un groupe berli­nois, Jaguwar, qui nous fait pass­er aux choses sérieuses le ven­dre­di soir dans le Stu­dio 672, sous-sol du Stadt­garten. Le power-trio, a pri­ori inof­fen­sif sur disque, se gon­fle d’une force poignante sur scène, et trans­forme cha­cun de ses morceaux de shoegaze-pop aux milles influ­ences en d’épiques con­fronta­tions. Juste après, sur la petite scène du Stadt­garten Restau­rant, c’est le duo local beatmaker/bassiste No Visa, tout juste une K7 à la cein­ture, qui bricole une électro-pop instru­men­tale et minia­ture, étouf­fée comme si on l’entendait sur une vieille bande, un geste auda­cieux en live, qui sécrète le même funk fan­tôme qu’un Sand Cir­cles, et le même charme intime qu’un Black Mar­bles.

De retour dans le Stu­dio 672, gros coup de pres­sion de Coucou Chloé. La Lon­doni­enne ex-Niçoise per­forme dans le noir, lais­sant les bass­es de ses prods ultra-sexy et intel­li­gentes domin­er la salle. Der­rière son vocodeur mono­corde et mal­sain en dia­ble, on la fan­tasme en M.I.A. de l’internet wave, fomen­tant le r’n’b som­bre et masochiste qui domin­era, on l’espère, les charts mon­di­aux d’ici moins de trois ans. C’est juste la décharge néces­saire pour s’enfoncer dans le set tra­di­tion­nelle­ment bor­der­line du Lon­donien Actress, qui fait pencher le dance­floor avec ses beats con­trar­iés, et décom­pose joyeuse­ment le “West End Girls” des Pet Shop Boys. La nuit se boucle­ra dans le club adja­cent, le Gewölbe, où Lena Wil­likens et Vladimir Ivkovic achèvent dans l’extase un set de huit heures d’électro, tou­jours à faible BPM pour mieux en laiss­er le psy­chédélisme infuser.

Same­di, on ral­lume le sapin en douceur avec un trio de per­for­mances ambient/expé dans la Chris­tuskirche, église évangélique ultra-moderne trans­for­mée en salle de spec­ta­cle, qu’un sim­ple halo bleu trans­forme en une instal­la­tion digne de James Tur­rell. Les Belges Ssali­va l’investissent en créant une jun­gle sonore de syn­thèse, qu’ils déséquili­brent ponctuelle­ment par une rup­ture inat­ten­due, une boucle de tra­vers, un choix de son un peu lim­ite, ou une grande embardée dra­ma­tique. Le local Tearss opte pour une palette plus aqua­tique et des com­pos plus clas­siques, pas­sant en revue tous les courants de l’ambient con­tem­po­raine, vis­i­ble­ment mar­qué par la désor­mais culte com­pi­la­tion Mono No Aware du label Pan. En clô­ture, la Cana­di­enne Kara-Lis Coverdale prend un léger con­tre­pied en diver­si­fi­ant ses sources sonores, lais­sant s’échapper un manège d’arpèges sur orgue qui résonne étrange­ment avec le lieu. Avant d’aller club­ber, un tour s’impose à la Funkhaus Wall­raf­platz, qui accueil­lit dans les années 50 les pre­mières des créa­tions les plus rad­i­cales de Stock­hausen ou Zim­mer­mann. Ce soir, c’est la Norvégi­en­ne Jen­ny Hval qui s’y pro­duit, et s’avère moins rad­i­cale qu’elle ne sem­ble le croire : une pop élec­tron­ique bonne à sonoris­er des bars à quinoa scan­di­naves, à l’écriture certes mou­vante, mais qui fleure bon la fausse sophis­ti­ca­tion. Pour­tant, le compte y est, et la sec­tion cuiv­re étonne, mais d’embarrassantes ten­ta­tives de “per­for­mance art” en plein con­cert gâtent le tout comme autant de pri­vate jokes mal placées.

Crédit pho­to : Chris­t­ian Faus­tus

De l’embarras, il y en aura aus­si pas mal pour la nuit Kom­pakt qui fête ici ses 25 ans sans grand panache — mais au moins, eux, sans pré­ten­tion. L’ancien bas­tion de pres­tige et fleu­ron local n’a pas réu­ni ses fig­ures les plus his­toriques pour l’occasion (quid d’Aguayo, Koze, Super­pitch­er, ou de Gas, qui traîne pour­tant dans le pub­lic ?), et nous pro­pose en quelque sorte un ser­vice de sec­onds couteaux. Cer­tains don­nent bien le change, comme Ada qui assure une house de cock­tail jamais grossière avec un groove ramassé, ou Geibr. Teich­mann, aux manettes d’un set de cru­dités trop­i­cales incroy­able­ment rafraîchissantes dans ce con­texte. En revanche, on grince des dents sur la schaffel-house-pop de The Mod­ernist ou le live tech­no bas du front de Rein­hardt Voigt, lui-même pas avare en mim­iques lour­dingues sur scène. On finit néan­moins dans la liesse col­lec­tive à la Stadt­garten Saal, où le patron Michael May­er redresse son set avec quelques clas­siques du cat­a­logue (un remix du “Time­code” de Köh­ncke, l’éternel “Maria” de Clos­er Musik) ou des stan­dards pop (“It’s My Life” de Talk Talk), tous empreints de cette ten­dresse et de cette générosité qui ont façon­né ce label, et, d’une cer­taine façon, ce fes­ti­val.

Meilleur moment : Köln, antithèse de Berlin avec sa bonne humeur provin­ciale, son esprit de vil­lage, son pub­lic can­dide, et son impren­able cathé­drale. Là-bas, même le trash revêt une cer­taine inno­cence.

Pire moment : on pour­rait penser aux change­ments intem­pes­tifs et guère relayés de line-up (qui nous ont fait louper T.Raumschmiere, entre autres), mais c’est peut-être le faux départ du débat sur les “pol­i­tics of danc­ing” qui décroche la tim­bale, lorsque le mod­éra­teur n’arrive pas à lancer une vidéo sur les man­i­fes­ta­tions géorgi­en­nes pour la réou­ver­ture du club Bassiani, dans une salle nom­mée le “Dig­i­tal Lab”. Une alle­mande se gausse à haute voix au fond de la salle : “Dig­i­tal ? Ha !”. Encore mer­ci à elle.

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