Vini Vici sur la scène du W © Jean-Adrien Morandeau

C’était comment le retour du Printemps de Bourges à jauge pleine ?

Week-end de décou­verte, de diver­sité musi­cale et éter­nel lieu de référence des intrépi­des créat­ifs, le Print­emps de Bourges — Crédit Mutuel mar­quait sa dernière édi­tion d’un retour dans une ver­sion “zéro con­traintes”. Sig­nant la fin d’une longue attente pour les artistes INOUÏS et les autres, qui trépig­naient à l’idée de jouer à nou­veau devant des fos­s­es pleines.

Quel plaisir de voir les rives de l’Auron, la riv­ière qui tra­verse la ville et le site du fes­ti­val, grouiller à nou­veau d’artistes, de pro­fes­sion­nels, de jour­nal­istes, de fes­ti­va­liers pour ce qui est une étape incon­tourn­able de la sai­son musi­cale dans l’Hexagone. Dès le mer­cre­di dans la salle du 22, les INOUÏS ont placé la barre très haut avec une écla­tante envie de mar­quer les esprits. Très bon cru 2022 avec la chan­son trou­blante de Yoa, l’électro bar­rée du duo de druides Wal­ter Astral, le rap queer de la Québe­coise Calamine, celui mutant d’Eloi ou encore Zaho de Sagazan qui nous avait déjà fait fris­son­ner à Panora­mas le week-end précé­dent. Du côté des lau­réats, si on a moins été séduit par la presta­tion de St Graal, et ses vocalis­es pas tou­jours maîtrisées — qui a pour­tant reçu le Prix du pub­lic — on valide à 200% les choix du jury présidé par Abd Al-Malik : Oscar les Vacances et sa pop ludique et attachante ou Eesah Yasuke, rappeuse puis­sante et solaire. 

Notre soif de décou­vertes étanchée au 22, à la venue du week-end à Bourges tout bas­cule, et le pub­lic se hâte entre le grand chapiteau blanc du W et le Palais d’Auron. La grande salle de ce bâti­ment se trans­forme alors en véri­ta­ble club et son immense park­ing se plie en qua­tre pour accueil­lir le célèbre W, qu’on pour­rait com­par­er à un Zénith mobile. L’heure est venue de célébr­er, de chanter, de danser sur des morceaux d’artistes aguer­ris et bien instal­lés dans le paysage musi­cal francophone. 

 

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Pour cette édi­tion 2022, au W et au Palais d’Au­ron, les musiques élec­tron­iques étaient à l’honneur. Entre Vital­ic, plein de revanche après avoir été con­traint par la crise san­i­taire de décaler la fête de ses 20 ans de car­rière, Anetha, fig­ure majeure de la tech­no en France et grande prêtresse du label Mama Told Ya ou la funk house sur-vitaminée de Folam­our, les corps se libéraient sur les pistes du Palais d’Au­ron et du W. Aux rythmes des bass­es, quelques gouttes de sueur per­laient sur les fronts des fes­ti­va­liers en quête de sen­sa­tion. Un con­cert a déchaîné les cœurs et les corps plus que les autres… À mi-chemin entre une per­for­mance d’astrologues frap­pés et un con­cert, le duo com­plète­ment barge d’ascendant vierge a retourné le Palais d’Auron, déjà chauf­fé à blanc par l’électro envoutant et cathar­tique de French 79 et la pop lib­er­tine de Ven­dre­di sur Mer. À croire que Bourges n’attendait plus que les per­cus­sions rebondis­santes et lancées à vive allure du gab­ber pour exal­ter, avec la voix de Mathilde Fer­nan­dez en fond pour aus­si plan­er. Le duo, tout de rose vêtu, s’est même per­mis de lire les horo­scopes du jour, his­toire de plonger totale­ment ini­tiés et non-initiés dans leur univers. Certes, le show de Vital­ic était bluffant avec ses deux grands blocs de pro­jecteurs hissés au-dessus de la scène, celui de Folam­our plein d’amour et por­teur d’un mes­sage mag­ique de vivre-ensemble, mais la presta­tion aus­si énergique que tech­nique et humoris­tique d’ascendant vierge a séduit le pub­lic qui sem­blait ne plus vouloir quit­ter la salle. Alors pour faire pass­er la pilule, Anetha a pris le relais, envoy­ant bangers sur bangers, pour garder cette belle énergie. 

Bourges

Vital­ic en live au W © Antoine Mon­egi­er du Sorbier

Change­ment de style de l’autre côté de l’allée du site du fes­ti­val. Après une presta­tion envoû­tante de Thy­lacine, accom­pa­g­né d’un piano à queue sur scène et de bar­res de LED dynamiques qui col­laient par­faite­ment à l’énergie de son live, Lay­low débar­quait sur la scène du W pour un show le same­di soir. En 2020,  le rappeur bas­cu­lait dans une autre dimen­sion grâce à “l’ambiance matrix­i­enne” de son album Trin­i­ty. En 2021, son pro­jet semi-autobiographique, semi-romancé L’Étrange His­toire de Mr. Ander­son, ren­forçait son nou­veau statut de tête d’affiche en France. Lay­low est mon­té sur scène pour asseoir sa place de nou­veau leader du rap français. D’abord intimidé  : “Vous êtes nom­breux ! Ça fait longtemps que j’attends de venir en fes­ti­val”, il se lâche vite (très vite), avant l’apothéose : un saut dans la foule. Il s’était pour­tant inter­dit de le faire. “Non, si je saute je vais retarder la pro­gram­ma­tion”. Il en mour­rait d’envie et nous aus­si… Parce que le rap est devenu un genre tail­lé pour le Print­emps de Bourges (et même pour l’ensemble des fes­ti­vals), tein­té d’influences d’autres gen­res, comme d’ailleurs la pro­gram­ma­tion de la Halle au Blé avait pu le démon­tr­er avant le week-end. Il fal­lait alors une affiche à la hau­teur de sa diver­sité. Pari réus­si, les ven­dredis et samedis soirs, avec les couleurs rock et pop, respec­tive­ment de Sopi­co et Luid­ji qui trans­gres­saient les codes hip-hop et bous­cu­laient les idées du pub­lic sur ce qu’est, et devrait être, le rap. Mais pas d’in­quié­tude, le style pur jus était très bien représen­té égale­ment avec le duo Caballero & Jean­Jass. Sur des instru­men­taux trap ou boom-bap, les Belges enchaî­naient les punch­lines sou­vent avec humour pour Jean­Jass avec beau­coup d’egotrip pour Caballero. Un savant mélange qui se con­nec­tait par­faite­ment avec l’at­mo­sphère du week-end, bon enfant mais très sérieux musicalement. 

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Caballero & Jean­Jass au Palais d’Au­ron © Jean-Adrien Morandeau

Entre les INOUÏS, les gross­es têtes d’affiches et les décou­vertes, c’est donc une sub­tile équa­tion que la pro­gram­ma­tion de ce Print­emps qui parvient à réu­nir sur le même événe­ment, Dutronc père et fils, Last Train, Char­lotte Adigéry & Bolis Pupul, Oboy ou Juli­ette Armanet et son épous­tou­flant live dis­co. Mais l’ADN de Bourges ce sont aus­si les créa­tions. Et en la matière, l’attraction du début du fes­ti­val cette année était sans con­teste la “Fuck­ing Night”, un spec­ta­cle hom­mage à Brigitte Fontaine qui avait annon­cé y faire ses adieux à la scène, et puis finale­ment non, enfin, on ver­ra ! Le fes­ti­val a réus­si le tour de force de met­tre sur un même plateau, dans une Mai­son de la Cul­ture flam­bant neuve, la reine des zazous, les réal­isa­teurs grolandais Gus­tave Kervern et Benoît Delépine, Béa­trice Dalle, Arthur H, Bertrand Belin, Philippe Kater­ine, la comé­di­enne Anna Mouglalis, Jarvis Cock­er, ou Rebe­ka War­rior et P.r2B tous venus célébr­er la poétesse sur les arrange­ments bril­lants de la musi­ci­enne et per­cus­sion­niste Lucie Antunes. Le résul­tat ? Imprévis­i­ble comme une inter­view de Brigitte Fontaine, avec ses moments de grâce et d’autres, peut-être, plus dis­pens­ables. C’est le jeu avec ces créa­tions, des spec­ta­cles uniques voués à l’éphémère. En cette année élec­torale — le fes­ti­val se tenait juste avant le deux­ième tour — et en écho à une superbe expo­si­tion imag­inée par la Dis­cothèque de Radio France, des anciens Inouïs se sont aven­turés ven­dre­di sur le ter­rain de la chan­son engagée, réper­toire dont nom­bre d’artistes se tien­nent sou­vent à dis­tance. Niko­la, Tra­cy de Sà, Flèche Love, Mimaa, YN et Ter­renoire, sur des orches­tra­tions signées Adrien Soleiman, ont chan­té Fer­ré, Renaud, Carte de séjour, Diam’s, Sou­chon ou “Le Chant des Par­ti­sans” comme un écho apaisant et classieux à cette fin de cam­pagne inquié­tante et face au cou­ple Hollande-Gayet qui se trou­vait dans l’assistance, aus­si ent­hou­si­aste que le reste du public.

On a for­cé­ment oublié de citer des artistes. Poupie, Lujipeka, Deluxe, NTO… il y en a telle­ment. Impos­si­ble de tout voir mais cette édi­tion 2022 valide encore une fois la répu­ta­tion de ce fes­ti­val par­mi les plus vieux de France. Celle d’un événe­ment qui, mal­gré deux précé­dentes années dif­fi­ciles pour le secteur musi­cal, con­tin­ue de prôn­er l’éclectisme et la recherche de nou­veaux tal­ents. Bra­vo ! Comme le déclarait Boris Vedel, le directeur du Print­emps au micro de Tsu­gi Radio : “c’est leur Tour Eif­fel !” et pour cette pre­mière édi­tion post-Covid, elle a bien brillé.

Bourges

© Jean-Adrien Morandeau

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