Deena Abdelwahed sonne la révolte techno dans “Khonnar”, son premier album

Exor­cisons d’emblée toute envie de blague mal placée : Khon­nar se prononce “ron­nar”. Un mot d’arabe tunisien intraduis­i­ble en français qui évoque le côté noir, hon­teux et per­tur­bant des choses qu’on cherche à dis­simuler, et qui ressur­gis­sent dans le pre­mier album de Deena Abdel­wa­hed, fraîche­ment pub­lié chez Infiné. À elle seule, l’une des plus tal­entueuses représen­tantes de la scène maghrébine a replacé la Tunisie sur la mappe­monde de la tech­no mon­di­ale… Une excel­lent rai­son de la plac­er en couv’ du Tsu­gi 117. Il y a un an, son EP Klabb fai­sait la part belle aux sons club et à leur ambiance moite. Deena Abdel­wa­hed revient déjà avec neuf titres à l’énergie sur­voltée pour délivr­er un pre­mier disque clin­quant et claire­ment engagé con­tre les injus­tices. Une cri­tique des iné­gal­ités de genre, de l’homophobie, mais aus­si des sociétés maghrébines et de la manière dont elles sont perçues.

C’est en s’installant en 2015 à Toulouse que Deena amorce sa con­quête de l’Europe, après avoir débuté avec World Full of Bass puis Arab­stazy, col­lec­tif de musique anti‐orientaliste qui vise à décon­stru­ire les préjugés sur l’Orient. L’année suiv­ante elle signe chez Infiné, enchaîne les dates et répand sa bonne parole à base de tech­no habitée, pleines de ryth­miques urbaines et de sam­ples de voix ori­en­tales. Dans Khon­nar, elle livre neuf morceaux durs aux sym­bol­iques fortes, sou­vent portés par des voix envoû­tantes : “Al Hobb Al Mouhar­reb” -qui se traduit par “l’amour comme refuge”- par­le de la crise des migrants, “Rab­bouni” dénonce le con­trôle de la société et la volon­té des gou­verne­ments de dompter leurs jeunes généra­tions, “Saratan” fustige l’inégalité des sex­es et “Fdhi­ha” se dresse fière­ment comme un ôde à la jeunesse. Deena trans­forme sa voix pour qu’elle se décu­ple et devi­enne légion, incar­nant quelque part les com­mu­nautés mar­gin­al­isées qu’elle veut défendre dans ses com­po­si­tions. En réc­on­ciliant sonorités élec­tron­iques et mélodies arabes tra­di­tion­nelles, la pro­duc­trice tunisi­enne se joue des idées pré­conçues. Un exem­ple frap­pant avec le morceau “Tawa” : alors que la mélodie d’ouverture cor­re­spond à l’idée qu’on se fait des musiques arabes, le reste de la chan­son tranche et s’installe dans des con­trées claire­ment élec­tron­iques dom­inées par les machines.

Tout au long de Khon­nar, les bass­es gron­dent, les syn­thés s’emportent, les per­cus­sions sont sèch­es, la tech­no est lourde, pleine d’accidents -avec de nom­breuses incur­sions bass music‐, et les chants instan­ta­né­ment enivrants. Cet album c’est la syn­thèse d’une généra­tion glob­al­isée née avec Inter­net, qui n’hésite plus à se révolter et pour qui le con­cept de fron­tières sem­ble quelque peu dépassé. “J’ai de l’espoir, livre‐t‐elle dans son inter­view pour Tsu­gi. Mes amis dans la société civile sont poli­tisés au max­i­mum pour accélér­er le change­ment.” La révo­lu­tion de jas­min, huit ans après.

Retrou­vez cette inter­view fleuve et un mix exclusif de Deena Abdel­wa­hed dans le Tsu­gi 117, et courez la voir en live. Elle sera en con­cert au Petit Salon (Lyon) le 24 novem­bre et à la Gaîté Lyrique le 31 jan­vi­er 2019.

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