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16 novembre 2018

Deena Abdelwahed sonne la révolte techno dans « Khonnar », son premier album

par Corentin Fraisse

Exorcisons d’emblée toute envie de blague mal placée : Khonnar se prononce « ronnar ». Un mot d’arabe tunisien intraduisible en français qui évoque le côté noir, honteux et perturbant des choses qu’on cherche à dissimuler, et qui ressurgissent dans le premier album de Deena Abdelwahed, fraîchement publié chez Infiné. À elle seule, l’une des plus talentueuses représentantes de la scène maghrébine a replacé la Tunisie sur la mappemonde de la techno mondiale… Une excellent raison de la placer en couv’ du Tsugi 117. Il y a un an, son EP Klabb faisait la part belle aux sons club et à leur ambiance moite. Deena Abdelwahed revient déjà avec neuf titres à l’énergie survoltée pour délivrer un premier disque clinquant et clairement engagé contre les injustices. Une critique des inégalités de genre, de l’homophobie, mais aussi des sociétés maghrébines et de la manière dont elles sont perçues.

C’est en s’installant en 2015 à Toulouse que Deena amorce sa conquête de l’Europe, après avoir débuté avec World Full of Bass puis Arabstazy, collectif de musique anti‐orientaliste qui vise à déconstruire les préjugés sur l’Orient. L’année suivante elle signe chez Infiné, enchaîne les dates et répand sa bonne parole à base de techno habitée, pleines de rythmiques urbaines et de samples de voix orientales. Dans Khonnar, elle livre neuf morceaux durs aux symboliques fortes, souvent portés par des voix envoûtantes : « Al Hobb Al Mouharreb » -qui se traduit par « l’amour comme refuge« – parle de la crise des migrants, « Rabbouni » dénonce le contrôle de la société et la volonté des gouvernements de dompter leurs jeunes générations, « Saratan » fustige l’inégalité des sexes et « Fdhiha » se dresse fièrement comme un ôde à la jeunesse. Deena transforme sa voix pour qu’elle se décuple et devienne légion, incarnant quelque part les communautés marginalisées qu’elle veut défendre dans ses compositions. En réconciliant sonorités électroniques et mélodies arabes traditionnelles, la productrice tunisienne se joue des idées préconçues. Un exemple frappant avec le morceau « Tawa » : alors que la mélodie d’ouverture correspond à l’idée qu’on se fait des musiques arabes, le reste de la chanson tranche et s’installe dans des contrées clairement électroniques dominées par les machines.

Tout au long de Khonnar, les basses grondent, les synthés s’emportent, les percussions sont sèches, la techno est lourde, pleine d’accidents -avec de nombreuses incursions bass music‐, et les chants instantanément enivrants. Cet album c’est la synthèse d’une génération globalisée née avec Internet, qui n’hésite plus à se révolter et pour qui le concept de frontières semble quelque peu dépassé. « J’ai de l’espoir, livre-t-elle dans son interview pour Tsugi. Mes amis dans la société civile sont politisés au maximum pour accélérer le changement. » La révolution de jasmin, huit ans après.

Retrouvez cette interview fleuve et un mix exclusif de Deena Abdelwahed dans le Tsugi 117, et courez la voir en live. Elle sera en concert au Petit Salon (Lyon) le 24 novembre et à la Gaîté Lyrique le 31 janvier 2019.

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