En écoute : King Krule vient de signer l’un des meilleurs albums de l’année

Une claque. Mais pas le genre de gifle qui sif­fle et s’abat d’un coup sur une joue fraîche. Non, plutôt un coup de paluches moites, imbibées de bière, sales comme celle d’un punk lon­donien ayant trop roulé de clopes. Voilà ce qu’on se prend dans la face quand on écoute The Ooz, le deux­ième album de King Krule. Dif­fi­cile d’y met­tre des qual­i­fi­cat­ifs pré­cis, Archy Mar­shall ayant ce genre de tal­ent qui demande à être décrit par métaphores. Car entre free jazz, blues et elec­tron­i­ca som­bre, le rouquin brouille les pistes sur cet album, dont le titre peut être traduit par “l’écoulement” — par‐là, King Krule voulait évo­quer la sueur qui suinte, les ongles qui poussent, le sperme, l’urine. Un champ lex­i­cal pas for­cé­ment ragoû­tant plutôt bien adap­té à la couleur générale d’un disque tor­turé, aux atmo­sphères tox­iques, qui enferme l’auditeur dans une sorte de bour­don­nement con­stant, comme si l’air lui‐même deve­nait pois­seux. Et après quelques écoutes, il y a encore plus de sens à cet “écoule­ment” : on dirait que le Lon­donien, en couv’ de Tsu­gi ce mois‐ci, a tout sim­ple­ment lais­sé couler son inspi­ra­tion, sans s’imposer quel­conque canon styl­is­tique, pour 19 titres et une heure de cris, de voix de croon­er défon­cé et de gui­tares par­fois désac­cordées, portées par un genre de punk en pleine déprime.

Alors oui, on a un petit peu envie de se tir­er un balle ou de s’achever au whisky en décou­vrant cet album dif­fi­cile à cern­er, bal­ancé comme un sab­o­tage de car­rière, un sui­cide com­mer­cial même, après 6 Feet Beneath The Moon, un pre­mier disque à suc­cès. Mais pour tous ceux qui préfèrent pass­er une heure à suiv­re le lapin blanc King Krule au fond de son ter­ri­er effrayant plutôt que de dan­souiller sur des chan­sons pop, The Ooz fera fig­ure de chef d’oeuvre, entre le cré­pus­cu­laire sin­gle “Czech One”, le bizarrement ska et/ou rock­a­bil­ly “Vid­ual” ou “Bis­cuit Town” et ses ryth­miques de travi­o­le mais pleines de groove. Un poi­son qu’on avalerait tous les jours.

Tsu­gi 106 est disponible, com­prenant une longue inter­view de King Krule à domi­cile, est en kiosque jusque début novem­bre, ou à la com­mande ici

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