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Femmes à la rue, seules ou avec enfants : quand la musique adoucit les heurts

Lorsqu’on par­le d’héberge­ment d’ur­gence, revient rapi­de­ment le numéro du 115. À Paris seule­ment, ce numéro reçoit en moyenne 3876 appels par jour et ne peut répon­dre qu’à 876 d’en­tre eux. Au bout du compte 162 per­son­nes seront hébergées, au moins pour la nuit (don­nées de 2021). Dans la cap­i­tale, des mil­liers de per­son­nes sont chaque jour sans loge­ment fixe ni ressources et par­mi elles, des femmes avec leurs enfants. À l’E­space Sol­i­dar­ité Inser­tion Geor­gette Agutte dans le 18ème arrondisse­ment, ces femmes sont accueil­lies et reçoivent un accom­pa­g­ne­ment. Nous avons ren­con­tré deux d’en­tre elles. Ensem­ble on a par­lé de leur par­cours et de leur quo­ti­di­en, sou­vent dif­fi­cile, où la musique a un rôle à jouer ‑même s’il sem­ble dis­cret. Le rôle de ramen­er le sourire, de faire ressur­gir des sou­venirs heureux, d’en­tretenir l’espoir.

 

Un toit dans la rue”

Il est 14h, rue Geor­gette Agutte dans le 18ème arrondisse­ment. On se retrou­ve à l’E­SI (Espace Sol­i­dar­ité Inser­tion), accueil de jour qui pro­pose un temps de répit dans le par­cours d’errance. Il est réservé à des femmes avec enfants et/ou enceintes en sit­u­a­tion de rue. Elles y trou­vent écoute, ori­en­ta­tion et accès à l’information, mais aus­si des ate­liers, des col­la­tions, un espace de repos, un accès aux douches/sanitaires/buanderie et un espace de jeux pour les enfants. À la même adresse, on trou­ve aus­si le CHS ‑Cen­tre d’Héberge­ment et de Stabilisation- qui accueille 117 femmes, seules ou avec enfants, en leur pro­posant un héberge­ment et un accom­pa­g­ne­ment pour favoris­er leur réin­ser­tion sociale. Pour per­me­t­tre à ces femmes sou­vent sans abri de se sta­bilis­er, de favoris­er et rétablir leur accès aux droits au loge­ment, aux soins, à la san­té et d’instaurer une dynamique avec les parte­naires locaux.

On y ren­con­tre deux femmes, qui se sont retrou­vées sans domi­cile fixe : Jacque­line Ambom­bo venue du Camer­oun pour quit­ter son cou­ple et son style de vie, accom­pa­g­née de son fils Gary, citoyen espag­nol ; et Rolande Mbis­sa, qui a quit­té le Con­go pour raisons médi­cales, afin d’of­frir à sa fille les meilleurs soins. Au fil de notre dis­cus­sion, on a mis de la musique. Par petites touch­es, les langues se sont déliées, sur les notes et sur leurs par­cours. Un entre­tien bercé de rires et de bonne humeur, mal­gré un pro­pos sou­vent lourd.

Jacque­line explique qu’elle est déjà venue en France il y a 20 ans. Elle a été étu­di­ante pen­dant trois ans à l’U­ni­ver­sité Paris 13, “en sci­ences san­i­taires et sociales à Bobigny. Je suis ren­trée au Camer­oun, et là on est revenus depuis fin 2021”. Elle vient à l’ESI/CHS depuis jan­vi­er. À coté d’elle son fils Gary, 18 ans. Air­pods vis­sés sur les oreilles, il joue à Clash of Clans sur son télé­phone. “C’est lui il me fait décou­vrir des nou­velles musiques, explique Jacque­line. Il va dans des con­certs du quarti­er. Il était à Grigny il y a deux jours pour un fes­ti­val gra­tu­it de rap. Mais aus­si grâce à lui, j’ai su qu’il y avait une nou­velle chan­son de Fal­ly Ipupa !” 

Fal­ly Ipu­pa, c’est l’une des super­stars de la musique africaine. Un suc­cesseur de Kof­fi Olo­midé, con­go­lais lui aus­si… Alors un débat s’amorce entre Jacque­line et Rolande : “Fal­ly c’est le meilleur! Kof­fi est un peu dépassé parce qu’il fait plus trop de tournées, avant il allait dans le monde entier.” Aux pre­mières notes de “Blo­qué”, Rolande se lève et se met à danser. Jacque­line dégaine son télé­phone : “Attends je prends une pho­to, mag­ique mag­ique ! Tu sais ce que je regarde ? Ton der­rière. Je regarde pas ailleurs. Elle là ! Vous avez vu com­ment elle est ? Elle a pas tenu deux minutes.”

Vrai­ment ça me déstresse ! Quand je me réveille, je mets la musique, explique Mme Mbis­sa. Et même si j’avais de mau­vais­es pen­sées, quand j’ai des soucis, je ren­tre dans la musique et c’est fini. Ça va tout de suite mieux, j’évacue. Quand tu mets de la musique tu changes de monde, comme si tu souf­frais pas, comme si tu planais, comme si tout allait bien.” Et Mme Ambom­bo d’enchérir : “par­fois je m’endors avec. Quand je suis bien, je mets un peu de musique et j’oublie de l’éteindre. La musique, en soli­taire, quand t’as pas l’appareil de musique tu mets Youtube sur le télé­phone et tu dans­es toute seule. Ça te fait oubli­er tes soucis, tu te réveilles bien.”

 

Quand tu entres dans la musique tu changes de monde, comme si tu souf­frais pas, comme si tu planais, comme si tout allait bien.”

 

C’est l’oc­ca­sion de par­ler de leur rap­port à la musique, avec des sou­venirs posi­tifs, lorsque les deux femmes vivaient encore dans leurs pays respec­tifs. Les con­certs de Kof­fi Olo­midé devant des mil­liers de per­son­nes, les moments de deuil où l’on chante et danse toute la nuit pour “veiller le mort dans un esprit de fête”, les sor­ties en boîte de nuit avec leurs maris… Rolande et Jacque­line se ren­dent comptent qu’elles ont toutes les deux fait par­tie d’une chorale lorsqu’elles étaient jeunes. Mme Mbom­bo a même été “impre­sario pour plusieurs groupes” et “présen­ta­trice pour les con­certs des fêtes de la jeunesse, de la fête de la musique…” Les sourires s’im­pri­ment sur les visages.

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Jacque­line Ambombo

Mais depuis qu’elle est en France, ce rap­port avec la musique et les sor­ties en boîte a changé. La faute ‑certainement- à la cou­sine qui les a accueil­lis, elle et son fils : “il fal­lait aller dans les clubs, vivre comme elle, et elle était très néga­tive. Elle me dis­ait “ici c’est comme ça qu’on vit. Tu es sûre que tu es nor­male ? Faut sor­tir tous les soirs et te chercher un copain!” Elle voulait que je vienne avec elle danser en club de strip-tease, mais moi ça n’était pas dans mes habi­tudes, je ne voulais pas.” Mau­vaise fréquen­ta­tions, mau­vais con­seils et ambiance incon­fort­able. La cou­sine dis­ait à Gary de quit­ter l’é­cole pour aller tra­vailler, leur reprochait de manger et de se laver sous son toit, leur pro­po­sait de les envoy­er chez “un de ses amis”. “Il dis­ait qu’il m’aimait et qu’il avait une cham­bre libre chez lui. Moi je ne le con­nais pas, c’est non. Mon fils et moi on ne peut pas vivre comme ça. C’é­tait comme un piège, j’ai sen­ti ça. Et je regar­dais tou­jours mon fils en me dis­ant « est-ce que ça va pas lui coûter cher, tout ce qu’il vit là ? » Je suis ici pour accom­pa­g­n­er mon fils, je ne voulais pas qu’il vienne ici seul et devi­enne un voy­ou”. Alors un soir, lais­sés dans le froid sur le palier, ils ont décidé de par­tir définitivement.

Sans par­ler de son ex-compagnon qui lui met des bâtons dans les roues, tente de lui faire per­dre la garde de son enfant, essaie de faire blo­quer les visas via l’am­bas­sade, ne cesse de lui dire à chaque appel par télé­phone, qu’elle est “laide et mal­heureuse” sans lui. À ces mots, Rolande rétorque : “Le père de tes enfants il appelle au moins, même si c’est pour te provo­quer, pour se moquer de toi. Moi, même le jour de leurs anniver­saires, il n’appelle pas. Zéro zéro zéro. Je ne sais même pas où il est” en riant nerveusement.

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Mme Rolande Mbissa

Rolande racon­te qu’en France, elle a d’abord habité chez sa pre­mière fille. “Comme elle est en cou­ple et a des enfants, j’ai vécu là-bas une année et quelques mois, et après tu con­nais les enfants de la France hein… Y’avait des com­porte­ments bizarres… Dans leur intim­ité. Il me fai­saient com­pren­dre qu’ils voulaient rester à deux. J’avais appelé le 115, je suis allée dans le 95, on m’a trim­balée par-ci, par-là. Je suis allé une fois à Utopia [56], on m’a don­né les adress­es des asso­ci­a­tions… Et quand je suis venue ici [à l’ESI/CHS] c’était très rapi­de. Je suis venue ici fin avril, et le 5 juin j’étais hébergée.” Elle est main­tenant sta­bil­isée : elle est hébergée à l’hô­tel, à Asnières.

 

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Mais les nuits français­es n’ont pas tou­jours été tran­quilles pour elle. Elle racon­te com­ment elle a plusieurs fois dor­mi aux urgences des hôpi­taux pour se sen­tir en sécu­rité, sur le tapis chez des con­nais­sances… En répé­tant le scé­nario chaque jour, sans être sûre d’où elle allait dormir le soir, au moment de laiss­er son enfant à l’é­cole le matin. Jacque­line aus­si, a dû dormir ‑tou­jours avec son fils- dehors de nom­breuses nuits, dont une encore trau­ma­ti­sante dans la gare routière de Bercy. Sans autre option, ils ont eu très peur.

Il y avait des drogués, d’autres gens inquié­tants… Vers 1h du matin, la gare se vide. Un mon­sieur vient nu, on voit son sexe. Je ne voulais pas regarder. Gary était là, il voy­ait tout ça, ça l’a trau­ma­tisé. Finale­ment je me suis endormie, à mon réveil j’avais per­du un sac. J’ai pra­tique­ment tout per­du. Le gar­di­en de la gare a eu pitié de nous, il est venu vers 3h et nous a ouvert la salle d’attente. Comme ça au matin tôt, on pour­rait repar­tir mais on dormi­rait un peu plus en sécu­rité. Seigneur le froid… Je n’ai plus dor­mi, j’ai juste atten­du 6h pour repar­tir. Après je suis venue ici à l’E­SI le matin, avant l’ouverture.”

Le réc­it est vite rat­trapé par la musique qui passe. C’est Papa Wem­ba, autre immense chanteur con­go­lais. Et là, le sujet divise les deux femmes, sur un ton très sérieux : “-il est décédé main­tenant, mais il était encore mieux que kof­fi olo­midé. Il venait partout au Camer­oun” “-Au Con­go RDC, c’est Kof­fi qui est en tête, de très loin. Tous les musi­ciens de la RDC suiv­ent Kof­fi !” “-il est trop crâneur, il est trop gon­flé. Papa Wem­ba était relax, Kof­fi ne se prend pas pour n’importe qui” “-Mais ce n’est PAS n’importe qui !” En 1996, les deux chanteurs enreg­is­traient un album com­mun : Wake Up. De quoi réc­on­cili­er tout le monde.

On sent l’im­por­tance de la musique dans les par­cours de femmes de Rolande Mbis­sa et Jacque­line Ambom­bo : se rap­pel­er de joyeux moments passés, trou­ver la chaleur, le sourire et le récon­fort au son des gui­tares, mais c’est encore aujour­d’hui un moyen de s’é­vad­er de leur con­di­tion, de ne pas per­dre espoir. “On n’en par­le pas sou­vent de ces choses-là, parce que ça fait couler des larmes, dit Rolande. Mais ça évac­ue les sen­ti­ments, et en musique c’est tou­jours mieux”. Et Jacque­line de résumer : “La musique même ici ça aide, on se détend, on danse, on s’imag­ine ailleurs. Loin de la galère qu’on vit avec nos enfants”. Avant de finir dans un rire, comme toujours.

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