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©Sia Rosenberg
22 septembre 2020

Inter[re]view : après le Maghreb, Ammar 808 remixe l’Inde façon techno et bass music

par Léonie Ruellan

Improbable rencontre entre musique électronique et musique orientale traditionnelle, ce que crée Ammar 808 étonne, détonne, mais sonne pourtant si bien, si juste. Le multi-instrumentiste tunisien dévoile un nouvel et deuxième album, dans la même veine que le précédent, Maghreb United sorti en 2018. Avec Global Control / Invisible Invasion, ce n’est plus la culture ancestrale du Maghreb qu’on découvre mais celle de l’Inde, là où Sofyann Ben Youssef (de son vrai nom) est parti pour créer l’album. Une sacrée leçon de musique et d’histoire.


Dans cette époque musicale où l’électronique est surpuissante, nous avons pris l’habitude des producteurs qui sont aussi DJ, ou des DJ qui sont aussi producteurs, membres de telle scène house ou techno, habitués des clubs et festivals. En partant à la découverte d’Ammar 808, producteur adepte de la boîte à rythme Roland TR-808, on s’attendait à rencontrer un de ces personnages biberonnés à l’électro. Mais pas du tout. Sofyann Ben Youssef a derrière lui un long parcours musical pour le moins varié : « J’ai touché au métal en tant que batteur, à la musique traditionnelle arabe avec des percussions, j’ai fait de la basse dans des groupes de rock, j’ai fait du jazz, du piano classique, du flamenco, des musiques africaines… J’ai mis mes mains dans tout ce bordel avant de toucher à un moog. Les gens pensent que je suis à fond dans l’électro et sa scène, mais pas du tout. Mon rapport à l’électro est complètement viscéral. J’ai découvert une machine, j’ai touché aux boutons et hop, je me suis dit que je pouvais essayer des choses. »

« Les gens pensent que je suis à fond dans l’électro et sa scène, mais pas du tout. Mon rapport à l’électro est complètement viscéral. »

Ammar808

©Sia Rosenberg

Des choses qui ont pris la forme de deux albums sous le projet Ammar 808. Un premier dédié aux musiques traditionnelles de sa culture d’origine, celle du Maghreb, un deuxième puisant cette fois dans la culture de son pays d’adoption, l’Inde, qu’il a rencontrée pour la première fois il y a 20 ans. Étudiant en musicologie, Sofyann avait quitté sa Tunisie natale pour partir quelques mois en Inde y étudier la musique du Nord. Un premier voyage qui aura eu un « grand impact » sur sa pratique musicale. Deux décennies plus tard, il choisit d’y retourner 24 jours, cette fois-ci dans le Sud du pays, et enregistre Global Control / Invisible Invasion. Un voyage aussi riche que l’album : « Il se passait quelque chose tous les jours, c’était intense. Je partais à la recherche d’histoires, j’enregistrais des gens, je cherchais mes collaborations. Quand je rentrais le soir, je faisais un peu de prod’ juste pour avoir le cœur net, me dire « ok, la matière est bonne ». Je mixais un peu, je regardais si les prises étaient bonnes, car quand on est avec trois ou quatre musiciens qui ont des gros tambours et qui jouent super fort, et qu’on porte un casque, ce n’est pas toujours clair ce qu’il se passe. Il faut le réécouter en silence dans un autre endroit, plus calme. Au total, j’ai enregistré une trentaine de choses. » Pourtant, l’album ne contient que huit tracks. Mais le reste servira tôt ou tard : « la matière qui n’a pas été utilisée sera à découvrir en live, ou peut-être dans d’autres singles, je verrai, il n’y a pas le feu. »

« J’ai toujours eu le fantasme d’une musique traditionnelle qui n’existe pas, celle d’un pays imaginaire. »

Reprendre des chansons écrites il y a des milliers d’années

Les huit tracks, à l’exception du dernier, reprennent des chansons écrites il y a des centaines voire des milliers d’années. Des classiques de la musique carnatique, telle qu’on nomme la musique traditionnelle de l’Inde du Sud. Le morceau d’ouverture, « Marivere gati », en collaboration avec la chanteuse Susha, reprend une chanson écrite entre 1762 et 1827 et dévouée à la déesse hindoue Meenakshi, particulièrement vénérée dans le Sud de l’Inde. Un morceau que l’artiste verrait d’ailleurs bien accompagné d’un « levé de soleil très long, avec un horizon complètement ouvert ». Le deuxième track, « Ey Paavi » provient du Mahabharata, l’un des grands récits épiques sanskrits, composé il y a plus de 2 000 ans. Il raconte les menaces de mort que s’échangent deux héros de l’épopée. C’est un morceau « un peu spécial » selon l’artiste, car il réunit deux traditions indiennes : celle du théâtre de rue que l’on retrouve dans le chant déclamé façon slam, et celle de l’art des percussions qui se joue dans les temples.

Ammar808

Artwork

Faire renaître de telles traditions à travers des sonorités électroniques est une idée que Sofyann Ben Youssef nourrit depuis ses 18 ans : « J’ai toujours eu le fantasme d’une musique traditionnelle qui n’existe pas, celle d’un pays imaginaire. J’avais emmagasiné toute sorte d’esthétiques et de langages issus des musiques traditionnelles, puis j’ai découvert la boîte à rythme, et voilà. L’électro et sa grosse basse a été un moyen de retrouver une certaine puissance que je cherchais, de donner du physique à la sensation d’écoute. J’essaie de mettre en valeur l’énergie cachée dans les musiques traditionnelles, et de les reconnecter à la réalité. »

Et pour cela, Ammar 808 navigue entre bass music, techno ou encore breakbeat, nous transportant dans une odyssée entre deux époques. Loin de gâcher le charme authentique des musiques traditionnelles, il en offre une nouvelle lecture tout aussi mystique que les originales, comme pour transmettre la tradition carnatique à d’autres générations et d’autres continents, après l’avoir traduite en langage électronique. Un défi relevé avec brio. Il faut dire que le musicien tunisien crée en toute conscience, se servant de son expérience et de ce qu’il a reçu pour pousser les limites de sa musique, et ainsi transmettre à son tour : « Quand j’ai fait mon premier album, j’ai senti que j’étais en train de créer quelque chose qui allait interroger et apporter une nouvelle vision. J’ai souhaité reproduire cela sur ce deuxième album. Je sens l’utilité de mon expérience, de ce qu’on m’a appris, et j’essaie de me nourrir toujours davantage, pour pouvoir à mon tour nourrir d’autres personnes. C’est comme ça que je perçois et que je vis la musique : c’est un cercle dans lequel on reçoit et on lègue. »

« Je sens l’utilité de mon expérience, de ce qu’on m’a appris, et j’essaie de me nourrir toujours davantage, pour pouvoir à mon tour nourrir d’autres personnes. »

L’album aurait dû être agrémenté d’un travail de création visuelle réalisé en Inde, avec des clips contentant des images filmées au drone au dessus de paysages insolites, de temples, etc. Malheureusement, la situation sanitaire a annulé le deuxième voyage de l’artiste et rien de tout cela n’a pu voir le jour. Alors Sofyann et son équipe se débrouillent et créent depuis Bruxelles, là où il vit. Pour le moment, seul le clip de « Marivere gati » a été dévoilé, mais d’autres le seront prochainement. Restons alerte.

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