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Inter[re]view : après le Maghreb, Ammar 808 remixe l’Inde façon techno et bass music

Improb­a­ble ren­con­tre entre musique élec­tron­ique et musique ori­en­tale tra­di­tion­nelle, ce que crée Ammar 808 étonne, détonne, mais sonne pour­tant si bien, si juste. Le multi-instrumentiste tunisien dévoile un nou­v­el et deux­ième album, dans la même veine que le précé­dent, Maghreb Unit­ed sor­ti en 2018. Avec Glob­al Con­trol / Invis­i­ble Inva­sion, ce n’est plus la cul­ture ances­trale du Maghreb qu’on décou­vre mais celle de l’Inde, là où Sofyann Ben Youssef (de son vrai nom) est par­ti pour créer l’album. Une sacrée leçon de musique et d’histoire.


Dans cette époque musi­cale où l’électronique est sur­puis­sante, nous avons pris l’habitude des pro­duc­teurs qui sont aus­si DJ, ou des DJ qui sont aus­si pro­duc­teurs, mem­bres de telle scène house ou tech­no, habitués des clubs et fes­ti­vals. En par­tant à la décou­verte d’Ammar 808, pro­duc­teur adepte de la boîte à rythme Roland TR-808, on s’attendait à ren­con­tr­er un de ces per­son­nages biberon­nés à l’électro. Mais pas du tout. Sofyann Ben Youssef a der­rière lui un long par­cours musi­cal pour le moins var­ié : « J’ai touché au métal en tant que bat­teur, à la musique tra­di­tion­nelle arabe avec des per­cus­sions, j’ai fait de la basse dans des groupes de rock, j’ai fait du jazz, du piano clas­sique, du fla­men­co, des musiques africaines… J’ai mis mes mains dans tout ce bor­del avant de touch­er à un moog. Les gens pensent que je suis à fond dans l’électro et sa scène, mais pas du tout. Mon rap­port à l’électro est com­plète­ment vis­céral. J’ai décou­vert une machine, j’ai touché aux bou­tons et hop, je me suis dit que je pou­vais essay­er des choses. »

Les gens pensent que je suis à fond dans l’électro et sa scène, mais pas du tout. Mon rap­port à l’électro est com­plète­ment vis­céral.”

Ammar808

©Sia Rosen­berg

Des choses qui ont pris la forme de deux albums sous le pro­jet Ammar 808. Un pre­mier dédié aux musiques tra­di­tion­nelles de sa cul­ture d’origine, celle du Maghreb, un deux­ième puisant cette fois dans la cul­ture de son pays d’adoption, l’Inde, qu’il a ren­con­trée pour la pre­mière fois il y a 20 ans. Étu­di­ant en musi­colo­gie, Sofyann avait quit­té sa Tunisie natale pour par­tir quelques mois en Inde y étudi­er la musique du Nord. Un pre­mier voy­age qui aura eu un « grand impact » sur sa pra­tique musi­cale. Deux décen­nies plus tard, il choisit d’y retourn­er 24 jours, cette fois-ci dans le Sud du pays, et enreg­istre Glob­al Con­trol / Invis­i­ble Inva­sion. Un voy­age aus­si riche que l’album : « Il se pas­sait quelque chose tous les jours, c’était intense. Je par­tais à la recherche d’histoires, j’enregistrais des gens, je cher­chais mes col­lab­o­ra­tions. Quand je ren­trais le soir, je fai­sais un peu de prod’ juste pour avoir le cœur net, me dire “ok, la matière est bonne”. Je mix­ais un peu, je regar­dais si les pris­es étaient bonnes, car quand on est avec trois ou qua­tre musi­ciens qui ont des gros tam­bours et qui jouent super fort, et qu’on porte un casque, ce n’est pas tou­jours clair ce qu’il se passe. Il faut le réé­couter en silence dans un autre endroit, plus calme. Au total, j’ai enreg­istré une trentaine de choses. » Pour­tant, l’album ne con­tient que huit tracks. Mais le reste servi­ra tôt ou tard : « la matière qui n’a pas été util­isée sera à décou­vrir en live, ou peut-être dans d’autres sin­gles, je ver­rai, il n’y a pas le feu. »

J’ai tou­jours eu le fan­tasme d’une musique tra­di­tion­nelle qui n’existe pas, celle d’un pays imag­i­naire.”

Reprendre des chansons écrites il y a des milliers d’années

Les huit tracks, à l’exception du dernier, repren­nent des chan­sons écrites il y a des cen­taines voire des mil­liers d’années. Des clas­siques de la musique car­na­tique, telle qu’on nomme la musique tra­di­tion­nelle de l’Inde du Sud. Le morceau d’ouverture, « Mari­vere gati », en col­lab­o­ra­tion avec la chanteuse Susha, reprend une chan­son écrite entre 1762 et 1827 et dévouée à la déesse hin­doue Meenakshi, par­ti­c­ulière­ment vénérée dans le Sud de l’Inde. Un morceau que l’artiste ver­rait d’ailleurs bien accom­pa­g­né d’un « levé de soleil très long, avec un hori­zon com­plète­ment ouvert ». Le deux­ième track, « Ey Paavi » provient du Mahab­hara­ta, l’un des grands réc­its épiques san­skrits, com­posé il y a plus de 2 000 ans. Il racon­te les men­aces de mort que s’échangent deux héros de l’épopée. C’est un morceau « un peu spé­cial » selon l’artiste, car il réu­nit deux tra­di­tions indi­ennes : celle du théâtre de rue que l’on retrou­ve dans le chant déclamé façon slam, et celle de l’art des per­cus­sions qui se joue dans les tem­ples.

Ammar808

Art­work

Faire renaître de telles tra­di­tions à tra­vers des sonorités élec­tron­iques est une idée que Sofyann Ben Youssef nour­rit depuis ses 18 ans : « J’ai tou­jours eu le fan­tasme d’une musique tra­di­tion­nelle qui n’existe pas, celle d’un pays imag­i­naire. J’avais emma­gas­iné toute sorte d’esthétiques et de lan­gages issus des musiques tra­di­tion­nelles, puis j’ai décou­vert la boîte à rythme, et voilà. L’électro et sa grosse basse a été un moyen de retrou­ver une cer­taine puis­sance que je cher­chais, de don­ner du physique à la sen­sa­tion d’écoute. J’essaie de met­tre en valeur l’énergie cachée dans les musiques tra­di­tion­nelles, et de les recon­necter à la réal­ité. »

Et pour cela, Ammar 808 nav­igue entre bass music, tech­no ou encore break­beat, nous trans­portant dans une odyssée entre deux épo­ques. Loin de gâch­er le charme authen­tique des musiques tra­di­tion­nelles, il en offre une nou­velle lec­ture tout aus­si mys­tique que les orig­i­nales, comme pour trans­met­tre la tra­di­tion car­na­tique à d’autres généra­tions et d’autres con­ti­nents, après l’avoir traduite en lan­gage élec­tron­ique. Un défi relevé avec brio. Il faut dire que le musi­cien tunisien crée en toute con­science, se ser­vant de son expéri­ence et de ce qu’il a reçu pour pouss­er les lim­ites de sa musique, et ain­si trans­met­tre à son tour : « Quand j’ai fait mon pre­mier album, j’ai sen­ti que j’étais en train de créer quelque chose qui allait inter­roger et apporter une nou­velle vision. J’ai souhaité repro­duire cela sur ce deux­ième album. Je sens l’utilité de mon expéri­ence, de ce qu’on m’a appris, et j’essaie de me nour­rir tou­jours davan­tage, pour pou­voir à mon tour nour­rir d’autres per­son­nes. C’est comme ça que je perçois et que je vis la musique : c’est un cer­cle dans lequel on reçoit et on lègue. »

Je sens l’utilité de mon expéri­ence, de ce qu’on m’a appris, et j’essaie de me nour­rir tou­jours davan­tage, pour pou­voir à mon tour nour­rir d’autres per­son­nes.”

L’album aurait dû être agré­men­té d’un tra­vail de créa­tion visuelle réal­isé en Inde, avec des clips con­tentant des images filmées au drone au dessus de paysages inso­lites, de tem­ples, etc. Mal­heureuse­ment, la sit­u­a­tion san­i­taire a annulé le deux­ième voy­age de l’artiste et rien de tout cela n’a pu voir le jour. Alors Sofyann et son équipe se débrouil­lent et créent depuis Brux­elles, là où il vit. Pour le moment, seul le clip de « Mari­vere gati » a été dévoilé, mais d’autres le seront prochaine­ment. Restons alerte.

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