©Bethany Vargas

Inter[re]view : pour Machinedrum, la méditation lui a fait produire son meilleur album

A View of U serait-il le meilleur album de Machine­drum ? Le pro­duc­teur cal­i­fornien Travis Stew­art revient sous son alias Machine­drum avec un neu­vième album solo après qua­tre ans d’ab­sence. Le temps pour l’artiste, devenu adepte de médi­ta­tion, d’avoir semble-t-il mûri, et d’être revenu sur des tracks lais­sés au fond du tiroir, pour livr­er un album qui serait la « col­lec­tion de [ses] meilleures créa­tions des dix dernières années », dix­it lui-même. 

Machinedrum

©Bethany Var­gas

A View of U : une vue sur toi. Un joli titre qu’on penserait roman­tique, peut-être des­tiné à un être aimé. Mais c’est lui-même que Machine­drum regarde. Il s’est regardé faire l’al­bum. Ressor­tir de vieux morceaux qu’il avait aban­don­nés et les retra­vailler. En créer de nou­veaux. Par­tir à la recherche d’artistes avec qui il n’avait jamais tra­vail­lé. Nous avons dis­cuté de A View of U avec un Travis Stew­art apaisé et plein de bonnes éner­gies, qui nous a longue­ment par­lé des bien­faits de la médi­ta­tion sur sa créa­tion musi­cale, et plus large­ment sur lui-même.

« Quand j’ai com­mencé à faire de la médi­ta­tion régulière­ment, presque quo­ti­di­en­nement, j’ai remar­qué que je pou­vais lit­térale­ment sor­tir de mon corps et me regarder de l’extérieur – c’est là d’où vient le titre de l’album. Avec cette vue extérieure, j’ai appris à me regarder avec plus d’amour et d’admiration, et moins de juge­ment. Ça a été une puis­sant épiphanie. Je me suis défait du com­porte­ment autode­struc­teur qui te rend trop dur avec toi-même, et j’ai donc pu approcher ma musique dif­férem­ment. Je me con­cen­tre davan­tage sur ce qu’il y a de bon dans un track, au lieu de ne voir que ses défauts et per­dre trop de temps à essay­er de le cor­riger. Je pense que ma musique est mieux qu’a­vant. »

Par­mi les onze tracks qui com­posent l’al­bum, cer­tains d’en­tre eux ont été entamés durant les neuf dernières années, à l’in­star de « Believe in U », créé entre ses albums Vapor City (2013) et Human Ener­gy (2016). « À cette époque, je quit­tais Berlin pour démé­nag­er à New York et j’ai com­mencé à faire des tracks pour un nou­v­el album, mais la plu­part de ces morceaux ne sont jamais sor­tis car mon label Nin­ja Tune dis­ait qu’ils étaient trop sim­i­laires à ce que j’avais fait dans Vapor City. « Believe in U » en fait par­tie, je ne l’ai jamais sor­ti en disque mais je le joue comme final de mes con­certs. Ce track a une véri­ta­ble affinité avec le pub­lic. » On imag­ine effec­tive­ment bien ce titre tran­scen­der un pub­lic, lui qui reprend « I Believe In Mir­a­cles » des Jack­son Sis­ters en lui don­nant un souf­fle élec­tro mod­erne tout en con­ser­vant son groove breaks.

Je pense que ma musique est mieux qu’a­vant.”

Ce mélange de morceaux anciens et récents fait de l’al­bum une œuvre hétérogène, et donc riche. D’après l’artiste, A View of U peut même être « pour tout le monde ». À dom­i­nante hip-hop, drum’n’bass et jun­gle, l’al­bum touche aus­si à l’am­bi­ent comme on peut l’en­ten­dre dans « Idea 36 », et emprunte par­fois les codes de la dance music avec quelques morceaux tail­lés pour le dance­floor, comme « Inner Eye ». En somme, A View of U est du typ­ique Machine­drum, mais ses influ­ences hip-hop et drum’n’bass autre­fois volages devi­en­nent ici l’essence du disque.

Machinedrum

©Bethany Var­gas

Travis con­fie être sor­ti de sa bulle pour tra­vailler avec de nou­veaux d’artistes, dif­férents de son entourage habituel, comme Fred­die Gibbs ou Father. Des col­lab­o­ra­tions qui lui ont beau­coup apporté, « tech­nique­ment comme artis­tique­ment ». Il y a notam­ment cette col­lab avec Tigran Hamasyan, pianiste de jazz arménien dont Travis est fan depuis qu’il l’a décou­vert il y a 6 ans. Il a fal­lu quelques mois avant que Travis parvi­enne à le con­tac­ter pour lui pro­pos­er de tra­vailler avec lui, ce que le pianiste a accep­té sans hésiter : « j’étais trop con­tent quand j’ai vu son ent­hou­si­asme, car c’est un pianiste incroy­able, sûre­ment l’un des meilleurs au monde en ce moment, et je suis très fan de lui ». Ensem­ble, ils ont créé le morceau « Spleepy Pietro », qu’on se per­me­t­tra d’ériger par­mi les meilleurs tracks de l’al­bum – voire comme LE meilleur. « Tigran Hamasyan est venu dans mon stu­dio en févri­er et je lui ai joué les rythmes bizarres et beats poly­mor­phes que j’étais en train de dévelop­per à cette péri­ode, et il a impro­visé au piano. On a enreg­istré deux ou trois morceaux et mon préféré, c’était celui qui est devenu « Sleepy Pietro ». Ce que j’aime dans ce track, c’est la sen­sa­tion de va et vient avec ce son polyry­th­mique. Quand il com­mence, tu crois que ça va être de la house, mais soudaine­ment ça devient de la jun­gle, puis ça revient sur une vibe house. On croit que c’est l’effet d’un change­ment de tem­po, mais en fait le tem­po est tou­jours le même, c’est sim­ple­ment une ques­tion de per­spec­tive sur le beat. Je suis com­plète­ment amoureux de ce morceau, il représente mon back­ground musi­cal et les styles qui m’ont inspiré quand j’étais ado­les­cent. »

 “Le thème de l’album, c’est la capac­ité à faire abstrac­tion des futil­ités autour de toi, et des con­ner­ies que bal­ance Don­ald Trump à la télé.”

En résumé, pourquoi faut-il écouter A View of U ? Sim­ple­ment car ce hip-hop mutant vers la drum’n’bass (ou cette drum’n’bass mutant vers le hip-hop) est le juste équili­bre qu’on a envie d’écouter en 2020. Aus­si car Machine­drum a l’amabilité de vouloir nous trans­met­tre ses bonnes vibes : « le thème de l’album, c’est la capac­ité à lâch­er prise, laiss­er aller le passé et étein­dre le moment présent en faisant abstrac­tion des futil­ités autour de toi, de ce que les gens pensent de toi, ou des con­ner­ies que bal­ance Don­ald Trump à la télé. »

(Vis­ité 450 fois)