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© Flavien Prioreau
2 juillet 2019

Interview : le R’n’B magique de Basile di Manski

par Elie Chanteclair

Mutation audacieuse mais réussie. Lorsque Basile Di Manski débarquait avec deux EPs en 2016, tout le monde n’avait qu’un mot à la bouche : “dandy”. Parfait pour définir un élégant moustachu s’engouffrant dans la trentaine avec une imagerie arty et psychédélique, dauphin‐banane sur fond cosmique en pochette. Parfait également pour dépeindre la pop à synthés délirante qui lui servait de style musical. Mais Basile a changé. Exit les batteries lofi, les petites guitares glonflées à la reverb, la voix de crooner désinvolte. Transworld, son premier long format de douze titres sorti le 14 juin dernier, est définitivement un album de R’n’B pesé et pensé comme tel. Les rythmiques, désormais produites sur le logiciel FL Studio, sont déchaînées et syncopées, reproduisant régulièrement des patterns trap en se permettant quelques touches d’originalité et de folie. Car si les productions sont toutes extrêmement chiadées, on se raccroche ici aux mélodies du chanteur, enrobées pour l’occasion dans une coulée d’autotune et de vocoders. Rencontre aujourd’hui avec le poulain de Pain Surprises pour parler musique, vidéos de skate et affaire Weinstein.

Transworld, ton premier album sonne comme un tournant majeur, progressivement amorcé par tes précédents EP. Pourquoi avoir choisi le R’n’B, la trap ?

C’est la musique que j’ai le plus écoutée ces trois dernières années. J’ai besoin que mon son résonne dans le monde dans lequel je vis. J’ai fait à un moment une musique un peu rétrofuturiste – plus rétro que futuriste d’ailleurs -, dans l’esthétique, le choix des instruments, le côté analogique… Mais ça ne me plaisait plus trop et ça ne semblait pas entrer en résonance avec le monde d’aujourd’hui. Je trouve que le futur s’est beaucoup accéléré ces dernières années. Avant, j’avais l’impression que le futur était quelque chose de lointain. J’ai désormais le sentiment que le futur est devenu le présent. J’avais besoin de renouveau, d’embrasser la modernité et c’est ce qui a changé mon processus créatif. Cela s’est fait progressivement : la conception d’un album est quelque chose de long et compliqué. J’ai fait Transworld en un an et demi ; je suis parti dans plein de directions différentes. Mais ce qui est drôle, c’est que la grosse partie s’est faite en seulement un mois.

Il y a donc eu un gros travail d’épuration ? 

En faisant du son, tu te rends compte des sonorités que tu as envie de prendre, tu fais le deuil de certaines choses aussi. J’ai passé des heures à écouter des banques de sons ; je n’en ai finalement gardé que quelques-uns. J’ai téléchargé des kits de batterie, notamment un dans le style des instrus de Future. Il y avait vraiment de très beaux sons, notamment des kicks super compressés, des sons de 808s retravaillés ; c’est devenu mon kit de base. Et à partir de ça, j’ai pris beaucoup de plaisir à bosser sur ce genre de sonorités électroniques, en les mélangeant avec des textures d’ASMR – j’en écoute beaucoup – et ça a changé ma manière de produire des beats. J’ai essayé d’en mettre un ou deux dans chacun de mes beats, et une fois que c’était fait, j’avais déjà vraiment envie de chanter par-dessus. Après j’ai simplement ajouté des nappes : si tu regardes mes prods c’est juste une nappe, un beat et une voix. En faisant une instru, j’essaye de créer un terrain de jeu pour ma voix.

 Ton album est très marqué en termes de sonorités. Quelles en ont été les principales influences ?

Ma première inspiration a été la scène trap d’Atlanta : Future, Young Thug, Migos. Même si les gars de Migos me touchent moins que Future. Je trouve que sa voix est chargée d’une vraie mélancolie ; il a aussi un timbre phénoménal qui transparait même à travers l’autotune. Un morceau comme « Tricks On Me », je trouve ça phénoménal.

J’aime aussi beaucoup la scène californienne, notamment celle de Los Angeles. J’y suis allé l’hiver dernier, mon morceau « Without You » y a été mixé. J’ai vraiment eu un coup de cœur pour cette ville ; même si tu ne la connais pas, tu la connais déjà en fait, avec les films, les séries, la musique. Tu y trouves du bon rock, mais ce que je préfère, c’est ce mélange Hip-Hop/R’n’B qui allie un côté très organique, avec des formations proches d’un groupe de soul ou de funk tout en y incorporant beaucoup de modernité. Je ne me suis jamais senti proche de la scène francophone, mais en faisant Transworld, je pense m’en être encore un peu plus éloigné.

Tu n’as pas l’impression d’être né du mauvais côté de l’Atlantique ?

Non, pas nécessairement. À pas mal d’égards, je trouve qu’on est quand même un peu plus civilisé en Europe. Les États-Unis ont un côté très sauvage. Dès qu’il t’arrive quelque chose, tu dois payer le prix fort. La frontière entre la sécurité et la galère y est extrêmement fine.

Tu as dit ne pas te sentir proche de la scène française. Pourtant, tu es quand même ancré dans la francophonie : tu écris notamment des livres sous un autre alias.

Ma musique et mon écriture font partie d’une seule et même chose ; j’essaye dans les deux cas d’écrire des choses poétiques, assez abstraites. L’univers de Transworld qui est assez futuriste, assez dystopique, c’est quelque chose dont j’ai vraiment jeté les bases à l’écrit et en français, avec justement Saint-John d’Orange, que j’ai publié il y a longtemps et qui évolue dans cet univers-là. Tout se recoupe. Même si les manières d’écrire et de composer ne sont pas les mêmes. En musique, je vais souvent faire des toplines (mélodies fredonnées sur lesquelles ont appose plus tard un texte écrit, autrement dit « yaourt », ndlr), ce qui n’a rien à voir avec l’écriture, mais tu peux tout de même y retrouver des similitudes. La topline, c’est comme la poésie, tu trouves un sens dans la matière des mots, comment ils vont sonner. C’est pourquoi il ne faut pas changer les consonnes, les assonances qui tu as faites dans ton yaourt. Et de fait, j’utilise l’anglais. Le français pour moi est une langue très contraignante à chanter. Ça ne va pas avec ma musique. Je n’ai pas de voix en français.

À l’issue du tournant stylistique de Transworld, quels ont les éléments qui faisaient la musique de Basile di Manski que tu penses avoir conservés ? 

Je ne suis pas d’accord avec le fait que cet album n’a rien à voir avec les autres. Dans mon premier EP, il y avait pas mal de titres downtempo, avec mêmes des choses presque rap. Je considère que ma musique ressemble à des vieilles vidéos de skate : des formats courts (un peu plus de 3 minutes) divisés en parties, une pour chaque skateur, chacune accompagnée d’une morceau de musique différent. Et c’est comme ça que tu pouvais passer sans transition d’une chanson de rock des années 70 à du rap nineties super lofi. Il y avait une grande variété de styles ; les premiers titres de Moby, du triphop… Quand tu es né dans les années 90, tu as pris une déferlante de musique, tous genres confondus, un grand mélange. Je n’ai jamais trop cherché à choisir entre ces influences, mais à les lier. Cet album, c’est la première fois que j’en fais quelque chose de cohérent et que je parviens à tout regrouper. Ce n’est pas vraiment un tournant, c’est plus une synthèse.

Ce qui donne cette impression de tournant, c’est probablement l’utilisation de l’autotune…

J’ai commencé à en utiliser sur le dernier EP. Mais c’est vrai que là, l’autotune est omniprésent. Parce que c’est vraiment kiffant. Quand tu gardes le même processus créatif pendant longtemps, le plaisir s’émousse. C’est quand tu es boosté par le kiff que tu fais la meilleure musique. L’autotune, c’était un nouveau moyen de trouver du plaisir à chanter. Ça te donne une amplitude incroyable, ça permet de faire sonner des endroits de ta tessiture qui ne sonneraient pas autrement. J’ai toujours aimé les effets sur la voix : avant on me disait que je mettais trop de reverb, que je mettais trop de disto, maintenant on me dit que je mets trop d’autotune… Ma voix ne sera jamais pure, ce n’est pas mon délire. Cela a tout de même été une décision difficile, j’ai eu un moment de doute où je ne savais pas vraiment comment cet album devait sonner. Mais j’ai fait ce choix, et j’ai dû le faire à fond.

Quand on parlait de tes précédents projets, on n’avait qu’un mot à la bouche pour te décrire : « dandy ». Mais dans cet album ne donne pas l’impression d’en voir un. Tu sembles te dévoiler un peu plus.  

Avant, mon esthétique très chargée créait un filtre, un enrobage. Proposer quelque chose de plus minimaliste implique de s’y mettre un fond. Je le ressens notamment dans ma façon d’appréhender la scène. Cela faisait quelques années que je voulais changer ma formule, pour par exemple jouer avec un batteur. Mais cela n’avait jamais fonctionné, peut-être que les chansons de mes précédents projets ne s’y prêtaient pas.  Quand j’interprète les titres de Transworld en live, il n’y a que moi, des bandes qui tournent et un vrai batteur qui joue sur un kit hybride mi-électronique mi-acoustique. Et ça tue, je n’ai jamais bossé aussi vite avec quelqu’un. Je pense que c’est lié à mes nouveaux morceaux. Je m’en aperçois sur scène : ce sont les titres où je me dévoile le plus qui fonctionnent le mieux. En les jouant, je ressens des sensations que je n’avais jamais eues auparavant. J’essaye d’être plus direct ;  il y avait plus de fioritures avant, ça partait dans tous les sens. Je faisais de la musique ultra-référencée ; ce côté italien, un peu sexy, j’en avais marre.

Je pense que cette lassitude est due à plein de choses, rien que l’affaire Weinstein ou le mouvement Me Too m’ont fait redéfinir plein de préconceptions. Je m’amusais à jouer avec des codes un peu virilistes, en les prenant toujours au second degré, parce que je n’ai jamais été quelqu’un de très « bonhomme ». Cela avait un sens en 2016, en 2019 je trouve ça moins intéressant.

Ton clip « Before The World » montre une vision très alarmiste de notre monde. Tu décris une sorte de genèse apocalyptique, notamment avec les catastrophes climatiques. Qu’est-ce que cela signifie pour toi ? Est-ce que ça témoigne d’une volonté de te positionner, de t’engager en tant qu’artiste ?

À vrai dire, la chanson ne parlait pas de ça à la base. Elle tire son origine d’un rêve très bizarre et très beau que j’avais fait. J’étais sur une plage, avant l’apparition des hommes sur Terre, à l’époque de la fin des dinosaures. Je faisais du surf, dans une mer chelou, chimique et de toutes les couleurs. Il fallait que je sauve les dinosaures. La chanson est partie de ça : on en a beaucoup parlé avec Jacques, qui est comme moi chez Pain Surprises et qui a d’ailleurs produit le morceau. L’idée était plus de parler de la Genèse d’un monde qu’on ne connait pas, car personne n’était là pour le voir. On a eu une première idée de clip, mais j’ai reçu un pitch de Cyprien Clement-Delmas (le réalisateur du clip, ndlr), qui est celui qu’on a gardé, avec les catastrophes naturelles.

Cela m’a semblé être une bonne idée ; peut-être que c’était le sens profond de mon rêve. Je n’ai pas envie de faire de la psychanalyse de comptoir, mais peut-être que les dinosaures de mon rêve, c’était en fait nous, les Hommes, qui courrons à notre perte. Je me suis donc demandé si c’était sincère de faire le clip de cette manière, j’en suis venu à la conclusion que oui. J’ai alors laissé carte blanche à Cyprien. Toutefois, je ne voulais pas que ce soit une manière de faire la leçon à qui que ce soit, parce que je ne pense pas avoir la légitimité à le faire. J’ai un scooter qui fait de la fumée noire quand je démarre ; je suis loin d’être Nicolas Hulot.


Transworld, premier album sorti sur Pain Surprises, est disponible depuis le 14 juin : 

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