© Flavien Prioreau

Interview : le R’n’B magique de Basile di Manski

Muta­tion auda­cieuse mais réussie. Lorsque Basile Di Man­s­ki débar­quait avec deux EPs en 2016, tout le monde n’avait qu’un mot à la bouche : “dandy”. Par­fait pour définir un élé­gant mous­tachu s’engouffrant dans la trentaine avec une imagerie arty et psy­chédélique, dauphin-banane sur fond cos­mique en pochette. Par­fait égale­ment pour dépein­dre la pop à syn­thés déli­rante qui lui ser­vait de style musi­cal. Mais Basile a changé. Exit les bat­ter­ies lofi, les petites gui­tares glon­flées à la reverb, la voix de croon­er dés­in­volte. Transworld, son pre­mier long for­mat de douze titres sor­ti le 14 juin dernier, est défini­tive­ment un album de R’n’B pesé et pen­sé comme tel. Les ryth­miques, désor­mais pro­duites sur le logi­ciel FL Stu­dio, sont déchaînées et syn­copées, repro­duisant régulière­ment des pat­terns trap en se per­me­t­tant quelques touch­es d’originalité et de folie. Car si les pro­duc­tions sont toutes extrême­ment chi­adées, on se rac­croche ici aux mélodies du chanteur, enrobées pour l’occasion dans une coulée d’autotune et de vocoders. Ren­con­tre aujour­d’hui avec le poulain de Pain Sur­pris­es pour par­ler musique, vidéos de skate et affaire Wein­stein.

Transworld, ton pre­mier album sonne comme un tour­nant majeur, pro­gres­sive­ment amor­cé par tes précé­dents EP. Pourquoi avoir choisi le R’n’B, la trap ?

C’est la musique que j’ai le plus écoutée ces trois dernières années. J’ai besoin que mon son résonne dans le monde dans lequel je vis. J’ai fait à un moment une musique un peu rétro­fu­tur­iste — plus rétro que futur­iste d’ailleurs -, dans l’esthétique, le choix des instru­ments, le côté analogique… Mais ça ne me plai­sait plus trop et ça ne sem­blait pas entr­er en réso­nance avec le monde d’aujourd’hui. Je trou­ve que le futur s’est beau­coup accéléré ces dernières années. Avant, j’avais l’impression que le futur était quelque chose de loin­tain. J’ai désor­mais le sen­ti­ment que le futur est devenu le présent. J’avais besoin de renou­veau, d’embrasser la moder­nité et c’est ce qui a changé mon proces­sus créatif. Cela s’est fait pro­gres­sive­ment : la con­cep­tion d’un album est quelque chose de long et com­pliqué. J’ai fait Transworld en un an et demi ; je suis par­ti dans plein de direc­tions dif­férentes. Mais ce qui est drôle, c’est que la grosse par­tie s’est faite en seule­ment un mois.

Il y a donc eu un gros tra­vail d’épu­ra­tion ? 

En faisant du son, tu te rends compte des sonorités que tu as envie de pren­dre, tu fais le deuil de cer­taines choses aus­si. J’ai passé des heures à écouter des ban­ques de sons ; je n’en ai finale­ment gardé que quelques-uns. J’ai téléchargé des kits de bat­terie, notam­ment un dans le style des instrus de Future. Il y avait vrai­ment de très beaux sons, notam­ment des kicks super com­pressés, des sons de 808s retra­vail­lés ; c’est devenu mon kit de base. Et à par­tir de ça, j’ai pris beau­coup de plaisir à boss­er sur ce genre de sonorités élec­tron­iques, en les mélangeant avec des tex­tures d’ASMR – j’en écoute beau­coup – et ça a changé ma manière de pro­duire des beats. J’ai essayé d’en met­tre un ou deux dans cha­cun de mes beats, et une fois que c’é­tait fait, j’avais déjà vrai­ment envie de chanter par-dessus. Après j’ai sim­ple­ment ajouté des nappes : si tu regardes mes prods c’est juste une nappe, un beat et une voix. En faisant une instru, j’es­saye de créer un ter­rain de jeu pour ma voix.

 Ton album est très mar­qué en ter­mes de sonorités. Quelles en ont été les prin­ci­pales influ­ences ?

Ma pre­mière inspi­ra­tion a été la scène trap d’At­lanta : Future, Young Thug, Migos. Même si les gars de Migos me touchent moins que Future. Je trou­ve que sa voix est chargée d’une vraie mélan­col­ie ; il a aus­si un tim­bre phénomé­nal qui transparait même à tra­vers l’au­to­tune. Un morceau comme “Tricks On Me”, je trou­ve ça phénomé­nal.

J’aime aus­si beau­coup la scène cal­i­forni­enne, notam­ment celle de Los Ange­les. J’y suis allé l’hiv­er dernier, mon morceau “With­out You” y a été mixé. J’ai vrai­ment eu un coup de cœur pour cette ville ; même si tu ne la con­nais pas, tu la con­nais déjà en fait, avec les films, les séries, la musique. Tu y trou­ves du bon rock, mais ce que je préfère, c’est ce mélange Hip-Hop/R’n’B qui allie un côté très organique, avec des for­ma­tions proches d’un groupe de soul ou de funk tout en y incor­po­rant beau­coup de moder­nité. Je ne me suis jamais sen­ti proche de la scène fran­coph­o­ne, mais en faisant Transworld, je pense m’en être encore un peu plus éloigné.

Tu n’as pas l’im­pres­sion d’être né du mau­vais côté de l’At­lan­tique ?

Non, pas néces­saire­ment. À pas mal d’é­gards, je trou­ve qu’on est quand même un peu plus civil­isé en Europe. Les États-Unis ont un côté très sauvage. Dès qu’il t’ar­rive quelque chose, tu dois pay­er le prix fort. La fron­tière entre la sécu­rité et la galère y est extrême­ment fine.

Tu as dit ne pas te sen­tir proche de la scène française. Pour­tant, tu es quand même ancré dans la fran­coph­o­nie : tu écris notam­ment des livres sous un autre alias.

Ma musique et mon écri­t­ure font par­tie d’une seule et même chose ; j’es­saye dans les deux cas d’écrire des choses poé­tiques, assez abstraites. L’u­nivers de Transworld qui est assez futur­iste, assez dystopique, c’est quelque chose dont j’ai vrai­ment jeté les bases à l’écrit et en français, avec juste­ment Saint-John d’O­r­ange, que j’ai pub­lié il y a longtemps et qui évolue dans cet univers-là. Tout se recoupe. Même si les manières d’écrire et de com­pos­er ne sont pas les mêmes. En musique, je vais sou­vent faire des toplines (mélodies fre­données sur lesquelles ont appose plus tard un texte écrit, autrement dit “yaourt”, ndlr), ce qui n’a rien à voir avec l’écri­t­ure, mais tu peux tout de même y retrou­ver des simil­i­tudes. La topline, c’est comme la poésie, tu trou­ves un sens dans la matière des mots, com­ment ils vont son­ner. C’est pourquoi il ne faut pas chang­er les con­sonnes, les asso­nances qui tu as faites dans ton yaourt. Et de fait, j’u­tilise l’anglais. Le français pour moi est une langue très con­traig­nante à chanter. Ça ne va pas avec ma musique. Je n’ai pas de voix en français.

À l’is­sue du tour­nant styl­is­tique de Transworld, quels ont les élé­ments qui fai­saient la musique de Basile di Man­s­ki que tu pens­es avoir con­servés ? 

Je ne suis pas d’ac­cord avec le fait que cet album n’a rien à voir avec les autres. Dans mon pre­mier EP, il y avait pas mal de titres down­tem­po, avec mêmes des choses presque rap. Je con­sid­ère que ma musique ressem­ble à des vieilles vidéos de skate : des for­mats courts (un peu plus de 3 min­utes) divisés en par­ties, une pour chaque ska­teur, cha­cune accom­pa­g­née d’une morceau de musique dif­férent. Et c’est comme ça que tu pou­vais pass­er sans tran­si­tion d’une chan­son de rock des années 70 à du rap nineties super lofi. Il y avait une grande var­iété de styles ; les pre­miers titres de Moby, du triphop… Quand tu es né dans les années 90, tu as pris une défer­lante de musique, tous gen­res con­fon­dus, un grand mélange. Je n’ai jamais trop cher­ché à choisir entre ces influ­ences, mais à les lier. Cet album, c’est la pre­mière fois que j’en fais quelque chose de cohérent et que je parviens à tout regrouper. Ce n’est pas vrai­ment un tour­nant, c’est plus une syn­thèse.

Ce qui donne cette impres­sion de tour­nant, c’est prob­a­ble­ment l’u­til­i­sa­tion de l’au­to­tune…

J’ai com­mencé à en utilis­er sur le dernier EP. Mais c’est vrai que là, l’au­to­tune est omniprésent. Parce que c’est vrai­ment kif­fant. Quand tu gardes le même proces­sus créatif pen­dant longtemps, le plaisir s’é­mousse. C’est quand tu es boosté par le kiff que tu fais la meilleure musique. L’au­to­tune, c’é­tait un nou­veau moyen de trou­ver du plaisir à chanter. Ça te donne une ampli­tude incroy­able, ça per­met de faire son­ner des endroits de ta tes­si­ture qui ne son­neraient pas autrement. J’ai tou­jours aimé les effets sur la voix : avant on me dis­ait que je met­tais trop de reverb, que je met­tais trop de dis­to, main­tenant on me dit que je mets trop d’au­to­tune… Ma voix ne sera jamais pure, ce n’est pas mon délire. Cela a tout de même été une déci­sion dif­fi­cile, j’ai eu un moment de doute où je ne savais pas vrai­ment com­ment cet album devait son­ner. Mais j’ai fait ce choix, et j’ai dû le faire à fond.

Quand on par­lait de tes précé­dents pro­jets, on n’avait qu’un mot à la bouche pour te décrire : “dandy”. Mais dans cet album ne donne pas l’im­pres­sion d’en voir un. Tu sem­bles te dévoil­er un peu plus.  

Avant, mon esthé­tique très chargée créait un fil­tre, un enrobage. Pro­pos­er quelque chose de plus min­i­mal­iste implique de s’y met­tre un fond. Je le ressens notam­ment dans ma façon d’ap­préhen­der la scène. Cela fai­sait quelques années que je voulais chang­er ma for­mule, pour par exem­ple jouer avec un bat­teur. Mais cela n’avait jamais fonc­tion­né, peut-être que les chan­sons de mes précé­dents pro­jets ne s’y prê­taient pas.  Quand j’in­ter­prète les titres de Transworld en live, il n’y a que moi, des ban­des qui tour­nent et un vrai bat­teur qui joue sur un kit hybride mi-électronique mi-acoustique. Et ça tue, je n’ai jamais bossé aus­si vite avec quelqu’un. Je pense que c’est lié à mes nou­veaux morceaux. Je m’en aperçois sur scène : ce sont les titres où je me dévoile le plus qui fonc­tion­nent le mieux. En les jouant, je ressens des sen­sa­tions que je n’avais jamais eues aupar­a­vant. J’es­saye d’être plus direct ;  il y avait plus de fior­i­t­ures avant, ça par­tait dans tous les sens. Je fai­sais de la musique ultra-référencée ; ce côté ital­ien, un peu sexy, j’en avais marre.

Je pense que cette las­si­tude est due à plein de choses, rien que l’af­faire Wein­stein ou le mou­ve­ment Me Too m’ont fait redéfinir plein de pré­con­cep­tions. Je m’a­mu­sais à jouer avec des codes un peu vir­ilistes, en les prenant tou­jours au sec­ond degré, parce que je n’ai jamais été quelqu’un de très “bon­homme”. Cela avait un sens en 2016, en 2019 je trou­ve ça moins intéres­sant.

Ton clip “Before The World” mon­tre une vision très alarmiste de notre monde. Tu décris une sorte de genèse apoc­a­lyp­tique, notam­ment avec les cat­a­stro­phes cli­ma­tiques. Qu’est-ce que cela sig­ni­fie pour toi ? Est-ce que ça témoigne d’une volon­té de te posi­tion­ner, de t’en­gager en tant qu’artiste ?

À vrai dire, la chan­son ne par­lait pas de ça à la base. Elle tire son orig­ine d’un rêve très bizarre et très beau que j’avais fait. J’é­tais sur une plage, avant l’ap­pari­tion des hommes sur Terre, à l’époque de la fin des dinosaures. Je fai­sais du surf, dans une mer che­lou, chim­ique et de toutes les couleurs. Il fal­lait que je sauve les dinosaures. La chan­son est par­tie de ça : on en a beau­coup par­lé avec Jacques, qui est comme moi chez Pain Sur­pris­es et qui a d’ailleurs pro­duit le morceau. L’idée était plus de par­ler de la Genèse d’un monde qu’on ne con­nait pas, car per­son­ne n’é­tait là pour le voir. On a eu une pre­mière idée de clip, mais j’ai reçu un pitch de Cyprien Clement-Delmas (le réal­isa­teur du clip, ndlr), qui est celui qu’on a gardé, avec les cat­a­stro­phes naturelles.

Cela m’a sem­blé être une bonne idée ; peut-être que c’é­tait le sens pro­fond de mon rêve. Je n’ai pas envie de faire de la psy­ch­analyse de comp­toir, mais peut-être que les dinosaures de mon rêve, c’é­tait en fait nous, les Hommes, qui cour­rons à notre perte. Je me suis donc demandé si c’é­tait sincère de faire le clip de cette manière, j’en suis venu à la con­clu­sion que oui. J’ai alors lais­sé carte blanche à Cyprien. Toute­fois, je ne voulais pas que ce soit une manière de faire la leçon à qui que ce soit, parce que je ne pense pas avoir la légitim­ité à le faire. J’ai un scoot­er qui fait de la fumée noire quand je démarre ; je suis loin d’être Nico­las Hulot.


Transworld, pre­mier album sor­ti sur Pain Sur­pris­es, est disponible depuis le 14 juin : 

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