Papooz © Mica Elig

Interview : Papooz, de l’émotion et du groove, du groove, du groove

Le mot est partout. Dans leur musique comme dans leur dis­cours. Le groove domine. Avec leur deux­ième album Night Sketch­es, les Parisiens de Papooz gar­dent des liens étroits avec la fraîcheur très sev­en­ties de Green Juice, sor­ti en 2016, tout en fran­chissant un pal­li­er indé­ni­able. Plus mature et var­ié, mieux pro­duit et réal­isé, leur nou­veau disque explore les tré­fonds de la danse et la sen­su­al­ité, porté par une paire de voix envoû­tantes. À l’oc­ca­sion de leur pas­sage au fes­ti­val Pete The Mon­key, on est allé pos­er quelques ques­tions à Ulysse et Armand, dans le groove et la bonne humeur.

Il s’est passé deux ans et demi entre Green Juice, votre pre­mier album, et Night Sketch­es. Qu’est-ce qui a changé ? 

Ulysse : La façon dont a été fait l’album : le pre­mier a été très instinc­tif, on a presque tout fait tout seuls. On répé­tait les morceaux puis on les enreg­is­trait juste après. Alors que pour Night Sketch­es, on a d’abord enreg­istré des démos dans mon stu­dio, on a choisi des musi­ciens qui cor­re­spondaient au groove qu’on voulait enten­dre, on a beau­coup plus réfléchi à ce qu’on voulait faire.

Armand : On a fait un album plus “stu­dio” que le pre­mier, qu’on avait enreg­istré dans la mai­son de cam­pagne des par­ents d’Ulysse. On souhaitait faire un album plus pro­duit. Plus années 70.

U : Plus groove, plus dis­co.

A : On a égale­ment trou­vé un réal­isa­teur, Adrien Durant de Bon Voy­age Organ­i­sa­tion. On s’était croisés sur la route de notre pre­mier album, on s’était bien enten­du et c’est quelqu’un qu’on admire beau­coup. Il pro­duit une musique juste­ment très groovy ; il a aus­si une palette de sonorités assez unique qui a col­oré notre disque. On voulait met­tre en musique une idée de la nuit, rap­pel­er des dis­cothèques mythiques comme le Palace ou le Stu­dio 54. Évo­quer le voy­age noc­turne d’un homme dans une grande ville, comme New-York, Paris ou Los Ange­les.

U : Et esthé­tique­ment, c’est plus pen­sé : chaque chan­son est liée aux autres. Alors que Green Juice était plutôt un mélimé­lo de plein de morceaux.

A : Le pre­mier album est né de chan­sons qu’on a écrites pen­dant plusieurs années. L’idée était avant tout de mon­tr­er notre musique au monde

U :  Alors que là, on a réflé­chit à deux fois. Et on est fier du résul­tat ; quand j’é­coute l’al­bum, je groove dessus et je suis con­tent. C’est un disque sur lequel on a beau­coup plus fan­tas­mé par rap­port au pre­mier : on était chez moi et on fan­tas­mait des sons de syn­thé, de gui­tares… on se dis­ait “Ce serait trop cool si on arrivait à faire ça !” Et on a essayé de s’en approcher le plus pos­si­ble.

Le fait d’avoir seule­ment deux ans pour pro­duire un nou­v­el album, con­traire­ment au pre­mier disque qui est issu d’un proces­sus plus long, c’est quelque chose d’a­gréable ? 

U : Oui, tu te sens beau­coup plus proche du thème que tu exploites ; tu te sens plus représen­té à tra­vers une chan­son que tu as écrite récem­ment. À part si elle est très bien écrite et qu’elle représente quelque chose d’éternel…

A : C’est plus dif­fi­cile de retra­vailler  une chan­son que tu as écrite il y a longtemps car tu as néces­saire­ment moins envie de l’enregistrer.

U : L’idée est aus­si de retrou­ver l’émotion dans laque­lle tu étais quand tu l’as com­posée, tu peux même oubli­er la manière que tu avais de trans­met­tre cette magie si tu l’as lais­sée de côté durant plusieurs années.

Ce nou­veau disque est bien plus riche en terme d’arrange­ments… Com­ment faire pour ne pas se per­dre dans trop d’élé­ments musi­caux ?

U : Sur nos démos, on a naturelle­ment ten­dance à ajouter énor­mé­ment de couch­es d’in­stru­ments, et c’est juste­ment Adrien qui nous a per­mis d’éla­guer, car un bon morceau est cen­sé pou­voir fonc­tion­ner en se con­tentant des élé­ments de base : gui­tare, basse, bat­terie, chant.

A : Quand tu écoutes un grand morceau, il n’y a pas for­cé­ment énor­mé­ment de choses, mais le spec­tre est cou­vert : cela va du noir au clair, du grave à l’aigu. Quand tu mets trop de couleurs claires dans un tableau, c’est dégueu­lasse, rien ne ressort.

U : Après tu peux faire des morceaux avec énor­mé­ment de choses, comme un grand orchestre, mais il faut avoir l’art de le faire.

Comme sur votre morceau “Bub­bles” par exem­ple…

U : C’est un assez vieux morceau. Bizarrement, quand je le réé­coute, ce n’est pas un titre dont je suis vrai­ment fan, je m’en sens un peu trop loin, y’a un truc très opéra-rock. Il détonne sur pas mal d’autres choses de l’al­bum et cela me dérange un peu.

A : Mais c’est plus un morceau de stu­dio ; par exem­ple, on ne la joue pas en live car elle est très com­pliquée à repro­duire sur scène.

Est-ce que vous vous sou­venez de votre con­cert au Forum des Halles en juin 2017 ? 

A : Ah oui, même qu’on était avec Clara Luciani !

U : C’est vrai qu’à l’époque on jouait avant elle, et main­tenant c’est l’in­verse…

A : Euh non, c’est juste­ment le con­traire !

U : Ah oui par­don, je suis un peu dyslex­ique à des moments (rires)

Vous sem­blez avoir une approche assez old­school de la musique, avec des vrais instru­ments, des sons analogiques… Vous ne vous sen­tez pas en décalage par rap­port au reste de la scène pop actuelle, désor­mais bien plus élec­tron­ique ? 

U: Effec­tive­ment, on est prob­a­ble­ment en décalage…

A : Per­son­nelle­ment, je ne me lève jamais le matin en me dis­ant que je suis en décalage…

U : Le plus impor­tant reste de faire ce qu’on aime : en l’oc­curence, on joue live avec des musi­ciens stu­dio. On est certes un peu décalés, mais je trou­ve ça cool : la tech­nolo­gie a don­né telle­ment de pos­si­bil­ités aux musi­ciens, qu’elle a aus­si don­né l’op­por­tu­nité de moins tra­vailler, et de se per­me­t­tre d’être moins bons, vu que tout est éditable et mod­i­fi­able. Avec Papooz, on cul­tive cette école de savoir déjà un peu jouer pour pou­voir enreg­istr­er un truc qui a de la gueule et qui son­nera bien en live . Et c’est cool de con­serv­er cela : sur les morceaux des Bea­t­les, il y a avait qua­tre pistes et les qua­tre étaient bonnes. Avoir moins de moyens ou de tech­nolo­gie te force à être meilleur. Ça per­met aus­si de créer une forme d’ex­i­gence.

A : D’au­tant plus qu’on n’est pas du tout uniques, beau­coup de groupes font encore comme nous : c’est quand même le B.A.BA de la musique que d’écrire des chan­sons pop avec une gui­tare ou un piano.

Dans cet album, on peut y sen­tir deux influ­ences (certes très sub­jec­tives) : le jazz et Arcade Fire…

 A : Je t’avoue que je n’ai jamais écouté Arcade Fire de ma vie.  J’ai juste vu une vidéo de la Blo­gothèque qui est absol­u­ment géniale : le groupe va jouer à l’Olympia, et ils impro­visent un morceau dans l’as­censeur qui les mène à la scène. Il y a notam­ment un mec qui fait un son de caisse claire en déchi­rant des mag­a­zines.

U : Plus qu’Ar­cade Fire, j’au­rais ten­dance à dire Talk­ing Heads, c’est-à-dire des blancs qui font du groove. Et ça nous a vrai­ment inspiré : les cocottes (tech­nique de gui­tare, typ­ique du funk ou du reg­gae, qui con­siste à enchaîn­er des notes de manière très ryth­mique, générale­ment en étouf­fant les cordes, nldr) ou encore les bass­es groovy.

Pour ce qui est du jazz c’est sûr qu’on adore. J’aime écouter Frank Sina­tra, les vieux groupes de Bil­lie Hol­l­i­day, j’ap­prends beau­coup de stan­dards de jazz et c’est vrai que quand on écrit des chan­sons, c’est quelque chose d’im­por­tant. On pense la com­po­si­tion un peu dans le même for­mat que le jazz, même si c’est struc­turé de manière pop. Par exem­ple, on essaye de créer des pro­gres­sions d’ac­cords plus éten­dues, afin de garder un effet de sur­prise pour l’au­di­teur. Bon après sur “Ann Wants To Dance”, il n’y a que deux accords sur le cou­plet ; donc il n’y a pas de règles…

Quel est le secret selon vous pour ne pas son­ner comme beau­coup de groupes de rock ou de pop indé, qui sont super sym­pas mais…

A : …qui son­nent tous comme Mac de Mar­co ?

Exacte­ment.

A : Le secret, c’est qu’on est deux. Même trois.

U : Exact. Même si tu as des inspi­ra­tions qui ressem­blent à celles des autres, je pense que le fait d’être plusieurs, de con­fron­ter ses idées, apporte plus d’o­rig­i­nal­ité.

A : Et puis la vraie âme d’un morceau, c’est surtout nos voix et la com­po­si­tion. Quand j’y réfléchis, je me fous un peu de la pro­duc­tion d’un album que j’é­coute. J’é­coute juste s’il y a une âme, si cela me plait. Après bien sûr que main­tenant que je suis musi­cien, je trippe sur pleins de trucs de geeks qui n’ont aucun intérêt pour la majorité des gens. Mais au final on s’en fout, ce n’est pas cela qui fait que c’est génial. Le plus impor­tant c’est ta manière de chanter, de jouer ou même d’u­tilis­er un ordi­na­teur : il y a des mecs comme Nico­las Jaar, au bout de dix sec­on­des tu sais que c’est lui.

U : C’est l’é­mo­tion qui passe à l’é­coute , et c’est quelque chose de direct. Tout le monde a sa pro­pre oreille et ses pro­pres goûts. En ce qui nous con­cerne, je pense que nos voix, la manière naïve dont on chante, per­met de nous recon­naitre.

Sur cet album, vos voix sem­blent d’ailleurs mieux se com­pléter et le mix­age est irréprochable…

U : J’avoue que je n’aime plus trop le mix­age de notre pre­mier album.

A: C’est aus­si parce qu’on n’y con­nais­sait rien et qu’on avait juste envoyé des pris­es toutes plates, sans aucun effet, sans aucun par­ti pris dessus. Sur Night Sketch­es, les sons d’Adrien avaient déjà beau­coup plus de car­ac­tère, ce qui fait que le mix­age a été beau­coup plus rapi­de, vu qu’une grande par­tie du tra­vail créatif avait été fait en amont. On est par­ti à Bologne trois jours, chez le mec qui nous a mixé l’al­bum : c’é­tait super cool.

U : Il s’ap­pelle Gior­gio Poi, c’est un Ital­ien qui a fait les pre­mières par­ties de Phoenix et qui a sor­ti un titre qu’on a adoré : “Acqua Min­erale”.

Qu’avez-vous retiré de votre expéri­ence au Colours Show ?

 U : Tu sais c’est une pro­mo comme une autre : on est là, y’a un Alle­mand qui nous filme et puis voilà (rires). Après effec­tive­ment c’est cool, parce que c’est une scène plus R’n’B/rap, cela nous a amené pas mal de jeunes qui ne nous con­nais­saient pas et qui ont décou­vert notre son.

À pro­pos de rap, qu’est-ce que vous pensez du sam­ple ?

U :  Juste­ment, on a vache­ment pen­sé l’al­bum en se dis­ant : “Ça, ça pour­rait être sam­plé !”

A : On a déjà été sam­plés par Skep­ta. Le gars est venu nous voir en fin de con­cert pour nous deman­der de sam­pler “Moon Pie”, qu’on avait joué mais pas encore sor­ti. Mais même s’il ne s’ag­it pas de n’im­porte quel rappeur, son morceau n’é­tait pas ter­ri­ble, et en plus il l’a sor­ti dans notre dos

Papooz, Pete The Mon­key 2019 © Nick Paulsen

 

 

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