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26 novembre 2018

La chaleur humaine venue des pays froids au festival les Boréales

par Corentin Fraisse

Tout est une question de température. Pour rendre une nouvelle fois hommage aux cultures nordiques en cette 27ème édition des Boréales, Caen avait décidé de se mettre au diapason en nous accueillant dans un froid sec dès la sortie du train.

Peu importe, car un premier concert attend déjà et devrait réchauffer les corps : le Suédois Loney Dear joue à la Maison de l’Etudiant de l’Université de Caen. Le multi-instrumentiste électro-pop virevolte entre guitare folk, launchpad, table de pédales et claviers, en délaissant longtemps son piano à queue. Emil Svanängen –son vrai nom, plus dur à exporter- envoie des kicks sourds, des notes métalliques calées sur le temps et pousse des cris dans la nuit. Mais malgré sa tessiture large qui lui permet d’alterner entre la douceur des voix de tête de James Blake et la puissance rauque de Victor Solf (Her), malgré des passages jazz et soul parfaits, Loney Dear se perd dans des structures parfois floues et des changements de rythme trop brutaux. Des tentatives timides de faire chanter la foule, quelques pains techniques et une impasse sur son « Airport Surroundings » laissent un goût d’inachevé, comme une rencontre bien trop froide avec son public. On préfère garder en mémoire les valses d’orgues et la mélancolie délicate du duo 1921, qui jouait en première partie.

Cette soirée glaciale contraste avec la fièvre qui s’empare du Cargö le lendemain. Le duo Sly & Robbie, la plus fameuse des sections rythmiques jamaïcaines que les grands artistes s’arrachaient -notamment Santana, Jagger, Gainsbourg et Dylan-, s’associe au trompettiste norvégien Nils Petter Molvær, Eivind Aarset à la guitare et Vladislav Delay aux machines. Véritable brute sous son casque et derrière sa batterie, Sly enchaîne les rythmes chaloupés et les kicks sur peau détendue. La basse et la voix de Robbie sont chaudes, langoureuses et accueillent parfaitement les mélodies nu-jazz suraigües de la trompette… On se laisse chahuter par ce geyser musical, agrémenté de riffs de guitare tantôt blues, tantôt psyché. La base rythmique du reggae, noyée dans une pédale de delay, des boucles électroniques et surtout dans la douceur des cuivres : une expérience déroutante, exaltée, qui a libéré les corps dans l’assistance. On regrette presque que ce live ait eu lieu dans la plus petite salle du Cargö car le public ne s’était pas déplacé à la hauteur des attentes. La faute peut-être à l’enfant du pays Orelsan, qui jouait au même moment au Zénith de Caen. Mais l’alliance Norvège-Jamaïque a pourtant rendu aux Boréales un bouillonnement qui ne les quittera plus au cours des jours suivants.

Découvrez Nordub, l’album que Sly & Robbie, Molvær, Aarset et Delay ont enregistré ensemble en 2016 :

Car la musique n’est pas seule à porter la flamme des Boréales. Le tentaculaire festival normand regroupe 150 événements étalés sur dix jours, du cirque au cinéma en passant par des rencontres littéraires et du théâtre. Alors on fait un crochet par la Halle aux Granges où se tient une pièce dirigée par Marcus Lindeen : Wild Minds met le spectateur au coeur du propos et l’invite dans un cercle de rêveurs compulsifs, comme une réunion des AA. Cinq acteurs amateurs parlent de leurs songes et expliquent leurs dissociations de personnalité dans ce monde de tous les possibles… Intrigant, immersif et charmant. On va se blottir sur les bancs de la fac pour la conférence « Lesbiennes, gays, bi, trans et intersexes dans les pays nordiques : droits acquis et revendications contemporaines ». On y découvre que les pays nordiques sont les plus avancés dans l’acceptation de l’homosexualité, que les demandes d’asile en raison de l’orientation sexuelle s’y développent progressivement, qu’en Suède les mariages homosexuels sont célébrés à l’Eglise ou encore que le Danemark a été le premier à retirer la transidentité de la liste des maladies mentales -quand l’OMS tarde toujours à le faire… Puis on rejoint le Portobello pour le dernier acte de notre périple normand : Phuncky Doyen chauffe la salle à base de galettes soul, avant l’arrivée de Dafuniks.

Le groupe danois devait déjà jouer aux Boréales en 2015, mais avait annulé à la suite des attentats du 13 novembre. Il offre une session de rattrapage dantesque : rap percutant, instrus funky, leçon de turntablism et des samples aux sources du hip-hop, de Cypress Hill à KRS-One en passant par les Beastie Boys. Une fin parfaite dans une ambiance moite et même abrasive, jusqu’au petit matin.

On quitte alors Caen et les Boréales, ce festival à dimension humaine, intensément chaleureux et brûlant d’inventivité qui célèbre les cultures nordiques dans toute leur diversité. Et la fête est loin d’être finie : le festival normand a déjà rempilé pour -au moins- cinq nouvelles éditions. Les Boréales rendront hommage à la Norvège en 2019, puis au Danemark et au Groenland en 2020, à la Suède en 2021, l’Islande en 2022 et la Finlande en 2023.

Meilleur moment : Sly, Robbie et Nils Petter Molvær, évidemment. 

Pire moment : Le froid sibérien des premiers jours, qui transformait chaque envie de clope en remise en question existentielle.

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