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14 mai 2020

Les bains sonores électroniques à la conquête de la France

par Arthus Vaillant

Les bains sonores sont des expériences où la musique dégage un pouvoir relaxant et méditatif. De Los Angeles à Paris, les synthétiseurs polyphoniques proposent une alternative moderne qui dépoussière les traditionnels bols de cristal et gongs.

« Le repos rend l’esprit plus libre et plus sain pour réfléchir », faisait dire George Sand au personnage de Guillaume dans son roman Jeanne. Le contexte actuel, qui peut paraître à bien des égards anxiogène, pourrait devenir le moment idéal pour enfin démocratiser les bains sonores et leurs variantes ambient. Les bains sonores (ou sound bath) consistent en une expérience de méditation qui est réalisée à partir de sons et vibrations d’instruments et utilisée à des fins thérapeutiques, la plupart du temps tirée d’instruments traditionnels comme les gongs, les carillons ou les bols en cristal. Mais alors que la plupart des bains sonores utilisent encore ces instruments acoustiques, un nouveau courant, utilisant la musique électronique pour reproduire ces sonorités et sensations, s’est développé.

Cette musique se caractérise par longues nappes et drones, et ses variations extrêmement lentes. Dès 2016, les musiciens Brian Griffith et Ang Wilson revisitaient le genre lors des séances AcuXReiki Sound Bath au Golden Folk Wellness à Silver Lake, à l’aide de synthétiseurs et drones amplifiés. Si vous êtes un habitué du Maison Tsugi Festival, vous avez peut-être vu le live set de Variéras, accompagné d’un synthé polyphonique et de son matériel de mixage. Le compositeur a eu un coup de cœur pour ce courant après avoir organisé un concert immersif de plusieurs heures pour l’exposition de Joseph Schiano di Lombo en septembre 2019 au Palais-Royal.

Durant l’exposition, Joseph Schiano di Lombo invite la thérapeute Martine Charrier à jouer de la harpe de cristal pour l’accompagner. « Aujourd’hui, Clément et moi conversons avec Martine au sujet des énergies, en vue d’un enregistrement futur », révèle-t-il. À cette époque, les deux artistes ignoraient le genre de musique qu’ils expérimentaient. Clément Variéras se souvient : « On ne savait pas que c’était du sound bath ! Ça n’est qu’après, quand on a commencé à travailler avec Marine Parmentier, fondatrice de Mirz Yoga, qu’on a formulé les choses comme ça ». Pour autant, l’ambient a toujours accompagné le compositeur, qui au détour d’un souvenir d’enfance, évoque sa première rencontre avec cette musique, son père s’isolant pour peindre avec cette musique : « Quand j’entrais dans la pièce, ça me saisissait au ventre. J’adorais ça ! »

La musique a toujours été liée à la spiritualité et à la méditation. La racine du mot Yoga vient du sanskrit Yuji qui signifie union entre corps et esprit, entre le soi et le fameux grand tout, rappelle la créatrice créatrice du studio de yoga. Historiquement, de nombreuses civilisations se sont prémunis d’instruments à des fins thérapeutiques, comme les didgeridoo ou les bols tibétains. La musique est également connue pour affecter plusieurs parties du cerveau, dont l’hippocampe au niveau de la mémoire, ou l’amygdale pour la réaction émotionnelle à la musique.

Les deux musiciens se sont ainsi lancés dans les bains sonores. Et pourtant, ils n’utilisent pas de gongs, de carillons ou de bols en cristal. Munis de leurs synthétiseurs, ils ont été sans le savoir des pionniers des bains sonores électroniques en France. « Quand Martine [Charrier] nous a laissé entendre que les synthétiseurs étaient totalement les bienvenus, nous avons librement composé en nous demandant « est-ce que tel son sera suffisamment apaisant ? « », explique Variéras. Pour Joseph, la clé est d’avoir un synthétiseur suffisamment malléable et ergonomique : « Il faut pouvoir faire un drone, un accord continu comme une nappe, mais pour en faire un bon, il faut pouvoir jouer sur tous les paramètres et le faire évoluer ».

Pour composer un bain sonore, Variéras raconte n’utiliser que des machines dont tous les contrôles sont en façade, donc facilement accessibles. Pour les mélodies, le musicien utilise des sonorités douces et profondes ainsi que des samples. « Quasiment tout ce que je fais à une composante ‘’faite main’’, on crée nos propres presets de synthés, dont on fait les paramètres en live, on enregistre nos propres samples, ou quand on utilise des instruments déjà faits, on essaie d’en jouer de manière créative en modifiant le son ou en ajoutant des effets ».

Pour les sets, le plan et le cadre sont préalablement élaborés, « Nous avons même inventé des systèmes de notation, des sortes de schéma, pour donner une structure à l’ensemble » explique-t-il. Des outils qui ouvrent la porte à l’improvisation : « Ils changent complètement le rapport à la matière sonore », assure Variéras. Si les instruments traditionnels sont indétrônables par leur pureté, les outils électroniques sont plus versatiles et permettent une évolution constante des textures, selon le musicien. De plus, le panel de sonorités et d’instruments n’est pas si limité que l’on pourrait le penser. « On est libre d’aller où on veut musicalement, même dans des domaines assez sombre, et en même temps ce n’est pas forcément le but. On doit quelque chose aux gens qui s’en sont remis à nous », explique Joseph Schiano di Lombo.

Variéras et Joseph Schiano di Lombo au Mirz Yoga

Selon lui, ce courant pourrait connaître un réel essor en France : « Je pense que ces conditions particulières d’écoute pourraient rencontrer un large auditoire en France. Dès qu’on propose à quelqu’un d’écouter un concert allongé, son regard s’éclaire. C’est curieux et excitant, et je crois que si l’offre était plus étendue nous serions de plus en plus nombreux à nous intéresser à l’expérience. »

Les salles de yoga revisitent le sound bath

Ce type d’expérience se développe justement dans les salles de yoga parisiennes. Dans le 19e arrondissemnt, le studio Mirz Yoga dispense, parmi ses différents cours, des ateliers de bains sonores pour accompagner la méditation. Clément Variéras y a participé : « Il y a deux enceintes de chaque côté et deux en face du public. Celui-ci est donc cerné par six sources sonores ! On peut faire tourner des sons dans la pièce, faire des questions-réponses, jouer sur la spatialisation pour donner l’impression d’être face à un orchestre, c’est infini ».

Le sound bath peut être une porte d’entrée plus accessible vers le yoga, ce qui pourrait augmenter sa popularité en ces temps de confinement où de plus en plus de personnes se mettent à la discipline selon Vogue.  Ce n’est ainsi pas étonnant que Marine Parmentier, créatrice de Mirz Yoga, utilise ce protocole lors de certains ateliers depuis quatre ans : « C’est un format que j’avais découvert dans un studio de yoga lors d’un séjour à New York et que je n’avais encore jamais expérimenté auparavant en France », raconte-t-elle.

© Pure Nature Yoga

À l’origine, les ateliers étaient rythmés aux sons et vibrations des sound bath traditionnels, sous forme de concerts d’environ une heure de « bols tibétains ou de bols en cristal, agrémentés d’autres instruments cosmiques comme des carillons ». Le studio a même accueilli à plusieurs reprises Sara Auster, l’une des sonothérapeutes américaines les plus réputées. Pour ce qui est des séances, « Les participants sont dans le noir, allongés confortablement ou assis en méditation sur un tapis de yoga, en couvertures pour un relâchement total du corps qui permet à l’esprit d’être plus disponible et concentré pour accueillir le bain de sons ».

L’alliage des sonorités indiennes traditionnelles aux séances de méditation a de suite rencontré un franc succès au studio. Puis, après quelques années de pratique des bains sonores originels, Marine Parmentier souhaite « ouvrir le spectre de l’expérience à la musique électronique, et plus particulièrement à l’ambient dont les sons, vibrations et fréquences se prêtaient à mon sens parfaitement à ce genre d’expérience ».

C’est ainsi que Marine Parmentier a commencé à collaborer avec des artistes d’ambient, en premier lieu le duo Ligovskoï. Après quelques recherches, la jeune femme tombe sur le travail de Clément Variéras et Joseph Schiano di Lombo. « Quand j’ai vu et entendu leur travail, je me suis dit que ce serait une proposition idéale pour ce nouveau volet de sound bath d’ambient au studio. Leurs sonorités sont à la fois etheriques et ultra-puissantes, classiques et très contemporaines. Cette sensation qu’on touche au Grand Tout, à la plénitude en les écoutant. »

Les sound bath permettent d’ouvrir les portes de la philosophie du yoga à des personnes qui n’auraient peut-être jamais pensé s’y initier, raconte Marine Parmentier. « Je crois que la musique est un véhicule puissant pour ouvrir la conscience, sans avoir besoin de passer par des mots ou des pratiques qui peuvent paraître compliquées ou élitistes. Dans les sound bath d’ambient que nous avons organisés au studio, la plupart des participants n’était pas des yogis, mais on les a vu ressortir de l’expérience comme après 1h de méditation traditionnelle : apaisés, ressourcés, inspirés. »

 

Un espace de comtemplation

Mais la musique agit également sur nos chakras. Selon Marine Parmentier : « Les sons, leur fréquence et vibrations agissent sur notre corps physique et énergétique. Le son permet de faire circuler les énergies et favorise l’auto-guérison. Notre corps est composé de milliers de canaux énergétiques et les sept chakras majeurs sont situés aux intersections de ces canaux, et sont placés le long de notre colonne vertébrale (5 chakras) et de notre tête (2 chakras) ». Chaque chakra correspond ainsi à un champ de notre être. « Plus l’énergie y circule librement, plus on se sent en forme, équilibré, joyeux. »

« Ces sons qu’on appelle ‘cohérents’ induisent un ralentissement des ondes cérébrales. Cela favorise la synchronisation des hémisphères droit et gauche du cerveau, ce qui stimule les capacités cognitives », expliquait le physicien Patrick Drouot, dans un entretien accordé à Le Monde en 2018.

« Il faut savoir que notre cerveau produit différentes longueurs d’ondes (électriques en hertz) chacune liée à un état de conscience spécifique. Un hertz égalant une ondulation par seconde. Le cerveau émet un très faible courant électrique du fait de son activité, même en état de sommeil ou de coma. On note cinq stades selon l’intensité », explique la sonothérapeute Flora Vourron. Allant de la plus faible intensité des ondes delta (1-3Hz) qui « correspondent à la phase de sommeil profond », à la plus élevée des ondes gamma (30-60Hz), ondes cérébrales qui « correspondent à une activité intellectuelle intense ».

« Certaines fréquences libérées par un certain type de bols tibétains correspondent aux ondes alphas (8-13hz). Ces fréquences alpha sont produites naturellement par notre cerveau lorsque nous méditons ou nous relaxons. Notre cerveau se synchronise à ces ondes alpha, l’activité cérébrale diminue, le corps se relâche physiquement. Les tensions du corps et émotions associées à une éventuelle charge mentale (stress, anxiété..) se libèrent », ajoute la fondatrice de Flow massage sonore.

Les nouvelles expérience autour des bains sonores mettent également en avant l’aspect visuel, renforçant l’immersion. À l’instar de l’exposition de Joseph Schiano Di Lombo, certains ateliers mêlant image et son émergent. À Los Angeles, la salle du Wisdome a accueilli en 2019 une expérience de Visual Sound Bath. L’expérience liait les sons crées par le musicien Torkom Ji à l’animation 3D à 360° mise en place par Michael Strauss. « Cette transmission cherche à fournir un espace de tranquillité, de contemplation et d’émerveillement accessible à tous », pouvait-on alors lire sur le compte Facebook de la page.

 

Los Angeles, paradis du sound bath

Les bains sonores sont très populaires à Los Angeles, devenu l’un des foyers principaux du yoga et du bien-être. À tel point que résidences de bien-être se sont créées dans le quartier de Venice, dans l’ouest de la ville. Les sound bath s’y sont également popularisés grâce à certains artistes, la chanteuse Jhené Aiko en première ligne. La Californienne, qui a sorti l’album Chilombo en début d’année, confiait à E.ND : « Après avoir entendu tant d’histoires de fans et les raisons pour lesquelles ils écoutent ma musique, j’ai réalisé que mon but en créant est d’aider les gens à guérir et à se transformer ».

Jhene Aiko, qui collectionne les bols de cristal et a conçu son dernier album en étudiant la guérison sonore et les effets des tons et fréquences sur le corps et l’esprit, expliquait : « L’incorporation de bols en cristal dans ma musique est devenue très importante pour moi quand j’ai réalisé à quel point leurs vibrations et leurs tons m’aidaient à guérir personnellement ». Même son de cloche chez le duo de musique électronique Electric Sound Bath, également installé à Los Angeles. Ang Wilson et Brian Griffith disent s’inspirer de l’essor des salles de méditation à Los Angeles. Les compositeurs évoluent dans une sphère musicale qui lie la drone ambient au sound healing.

À l’instar de l’ASMR, le sound bath s’est également fortement développé sur YouTube, faisant de sonothérapeutes comme Sara Auster ou Jeremie Quidu de véritables stars. Le 11 avril dernier, la marque IRIS accueillait d’ailleurs sur son site un bain sonore virtuel dirigé par ce dernier, basé à Ibiza.

Le Dark Ambient Sound Bath

Souvent, c’est au développement de ses dérivés que l’on peut saisir l’étendue d’une mode. Le Sound Bath qui est voué à apaiser corps et esprits s’est trouvé une variante plutôt déconcertante à première vue, avec le Dark Ambient Sound Bath. Mais pourquoi mêler une ambiance sombre à une musique méditative ?

Si le nom ne s’y prête pas forcément, le but de cette musique plus sombre et astrale est pourtant bien de « guérir, même si nos méthodes sont différentes », confirme cette page Facebook fondée en 2018. Etant un dérivé de l’ambient, les artistes derrière ce concept utilisent également des instruments électroniques comme base. « Notre musique est une combinaison d’instruments électroniques et acoustiques et est improvisée en direct », explique le fondateur du groupe. La structure de leur bain sonore s’étend en trois parties. Une méditation guidée et intentionnelle, un travail de respiration holotropique et enfin le bain sonore, lui-même.

Le fondateur de Dark Ambient Sound Bath n’est lui-même pas un musicien. Il invite des artistes à se reproduire pour ces expériences de voyages sonores. « Je donne un thème et une intention pour le bain sonore et laisse l’artiste créer ce qu’il aime. Quand ils me montrent les sons, je donne simplement quelques retouches et quelques pistes pour qu’ils les intègrent dans la performance. » Toutefois, il laisse une liberté totale aux artistes pour explorer différents univers et instruments.

Après avoir conquis la côte ouest californienne puis progressivement les capitales occidentales, les vibrations et sonorités électroniques ambient des bains sonores modernes n’ont pas fini de résonner.

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