Né dans la douleur, Aquarian sort un premier album noir et puissant

Les meilleurs dis­ques sont-ils ceux qui sor­tent dans la douleur ? Instal­lé à Berlin depuis plusieurs années, le DJ et pro­duc­teur cana­di­en Aquar­i­an sort enfin son pre­mier album. Inti­t­ulé The Snake That Eats Itself, il est disponible depuis le 24 jan­vi­er en dig­i­tal chez Bedouin Records, et sera pub­lié en vinyle le 14 févri­er. Ce disque suc­cède à une pre­mière mix­tape en 2016 ain­si qu’une série d’EP, dont deux en col­lab­o­ra­tion avec le Français Deap­mash sous le nom d’AQXDM qui l’in­tro­dui­saient dans le cer­cle restreint des artistes “chauds” du moment, playlisté par nom­bre de bons DJs (on se sou­vien­dra longtemps de cette bombe nucléaire “Bal­lad 002″). Né d’un proces­sus dif­fi­cile, ce pre­mier album est sûre­ment ce que l’artiste a sor­ti de plus intro­spec­tif et intime à ce jour, entre tech­no som­bre et breakée et titres plus médi­tat­ifs.

Pre­mier signe d’une genèse dif­fi­cile, l’album aurait dû sor­tir bien plus tôt. « La majeure par­tie du tra­vail était ter­minée en trois ans, et l’album devait sor­tir début 2017. Mais le label qui devait le sor­tir m’a ghosté », nous racon­te Aquar­i­an au télé­phone. Le disque se retrou­ve ain­si mis au plac­ard pen­dant deux ans, durant lesquels le musi­cien sort sa mix­tape (où fig­ure déjà l’in­tro de The Snake That Eats Itself, « End Cred­its »), et s’installe à Berlin. Il finit par pro­pos­er au label thaï­landais Bedouin Records (qui avait pub­lié le pre­mier EP d’AQXDM, Aegis, en 2018) de pub­li­er ce tra­vail : il écrit un dernier track, « Sketch 2 (Song For D.O.U.G.) », et achève le mix­age.

 

À lire également
Coup de pouce : AQXDM

 

Dif­fi­cile à sor­tir, mais dif­fi­cile à écrire égale­ment. Cinq ans plus tôt, quand il habite encore Brook­lyn, Aquar­i­an se remet en ques­tion, a l’impression de stag­n­er artis­tique­ment et côté cœur, ça ne va pas fort non plus. Il hésite à se lancer dans la musique. Toute cette frus­tra­tion s’in­fuse dans le tra­vail de com­po­si­tion : « L’album est comme une let­tre de rup­ture avec New York », avoue le musi­cien, « je me sen­tais pris au piège, j’essayais de trou­ver com­ment sur­mon­ter cette sit­u­a­tion. »

C’est de là que vient le titre du disque, référence au sym­bole uni­versel de l’Ouroboros, le ser­pent qui se mord la queue. Ici, il représente « la nature cyclique du proces­sus créatif et de [s]es sen­ti­ments du moment ». Pen­dant ces trois années de com­po­si­tion, Aquar­i­an a l’impression de tou­jours revenir sur les mêmes idées, de répéter les mêmes actions, en stu­dio comme en dehors. « L’Ouroboros sym­bol­ise l’éternité, et je me suis sen­ti coincé à New York pour ce qui m’a sem­blé être une éter­nité » précise-t-il.

En résulte un disque cou­vrant une large palette d’émotions : « Beau­coup de morceaux sont empreints de frus­tra­tion, de colère. » En effet, les bass­es som­bres et les tex­tures lour­des, inspirées de la tech­no indus­trielle, ren­dent le disque abrasif, et cer­tains titres comme le très réus­si « Tarp 2 » (joué par Aphex Twin) font que la ten­sion ne faib­lit jamais. Mais le disque com­porte aus­si de larges plages ambi­ent, comme les titres « End Cred­its » ou « New York, an Eter­ni­ty », qui nous font repren­dre notre souf­fle. Par ailleurs, « la dernière piste, “365 Days and Count­ing”, est plus opti­miste, tournée vers le futur » : les rythmes se libèrent et le titre est sans doute le plus dansant du LP.

« Le but de cet album était aus­si de m’éloigner de la musique de club et la cul­ture DJ, de me forcer à sor­tir des con­traintes de BPM et de style », ce qui se véri­fie très vite. Il ne faut pas croire pour autant que l’ob­jet est unique­ment cérébral : il pro­pose des struc­tures plus nar­ra­tives, certes peu adap­tés aux DJ sets, mais com­por­tant des moments de pure inten­sité. Un titre comme « Blood Sug­ar » avec sa pro­gres­sion lente, men­tale et ses rup­tures ryth­miques est poten­tielle­ment red­outable dans une con­fig­u­ra­tion live. « Bien que la club music soit indis­so­cia­ble de ma per­son­nal­ité musi­cale, la majorité de cet album n’est pas vrai­ment faite pour être jouée en DJ set », précise-t-il. On attend plus qu’une chose : le voir l’in­ter­préter en live, pourquoi pas accom­pa­g­né de l’artiste sino-américaine Soug­wen Chung, spé­cial­isée dans la créa­tion hybride homme/machine, qui a réal­isé tous les visuels de l’al­bum. En atten­dant, on pour­ra tou­jours aller le voir mix­er au Mutek Fes­ti­val le 4 mars à Barcelone, ou au Dek­man­tel d’Am­s­ter­dam le 29 juil­let.

L’al­bum d’Aquar­i­an, The Snake That Eats Itself , est disponible sur toutes les plate­formes.

(Vis­ité 1 331 fois)