©Khris Cowley pour Here & Now

Pour son premier LP, Hodge n’a pas pu s’empêcher de mettre des kicks dans son ambient

Le Bris­tolien Hodge pub­lie le 17 avril son pre­mier album, Shad­ows In Blue sur le label affil­ié au club Fab­ric Hound­stooth. Loin de l’ag­i­ta­tion du club à laque­lle il nous habit­u­ait, le pro­duc­teur de UK bass qui sor­tait sur Berceuse Hero­ique ou Liv­i­ty Sound nous plonge dans un univers de science-fiction utopique où la nature a repris ses droits. Mais rassurez-vous : on y danse quand même.

Art­work de Shad­ows In Blue

La nature a repris ses droits. Les immeubles sont cou­verts de végé­ta­tion, des plantes poussent à même le goudron. Partout, on entend le chant des oiseaux. Pour­tant, la clameur des per­cus­sions con­tin­ue de nous faire danser. Cet univers est celui du pre­mier album du DJ anglais Hodge, Shad­ows In Blue, sor­ti le 17 avril sur le label Hound­stooth. De son vrai nom Jacob Mar­tin, il s’est imposé comme l’un des meilleurs DJs de la bouil­lon­nante scène de Bris­tol depuis son pre­mier EP en 2011, à la suite de ses études d’ingénieur du son. Hyper­ac­t­if, il passe d’un style à l’autre, du UK garage à la tech­no ou la noise, en pas­sant par la house via son duo Out­boxx. Son énergie l’a tou­jours poussé hors de la soli­tude du stu­dio, l’a­menant à mul­ti­pli­er les col­lab­o­ra­tions avec Shan­ti Celeste, Lau­rel Halo, ou Ped­er Man­ner­felt, par­mi d’autres. Au total, ce sont pas moins de 23 sin­gles et EPs qui ont été pub­liés sous le nom de Hodge, seul ou en duo, chez des labels aus­si pres­tigieux que Berceuse Hero­ique et Liv­i­ty Sound. Avant de pass­er le pas du pre­mier album, à l’âge de 33 ans.

Lui qui avait jusque-là tou­jours com­posé de la musique directe­ment pour le club, il élar­git encore son spec­tre pour aller vers une musique plus intro­spec­tive. Son démé­nage­ment dans une mai­son avec une serre il y a deux ans lui a fait décou­vrir une pas­sion pour le jar­di­nage, le plongeant dans un tout autre état d’esprit. « C’est très apaisant de regarder tout ça pouss­er. C’est un con­cept fasci­nant : il suf­fit de planter une graine et ajouter de l’eau, y revenir tous les jours, et ça va croitre et même pro­duire de la nour­ri­t­ure. Et on peut appli­quer ça à d’autres par­ties de sa vie, dont la musique : si tu vas en stu­dio et que tu y mets un peu de tra­vail chaque jour, au final, cela don­nera un gros pro­jet, poten­tielle­ment un suc­cès. Cette idée a fonc­tion­né comme un anti­stress pen­dant l’écri­t­ure de l’al­bum, quand j’avais besoin d’une pause. »

© Khris Cow­ley

Un univers où la nature reprend ses droits dans un monde futur­iste et tech­nologique, quelque chose de posi­tif et plein d’espoir.”

En par­al­lèle, Hodge est fasciné par la ville de Sin­gapour où une large place est lais­sée à la végé­ta­tion, allant jusqu’à recou­vrir les immeubles. Grand ama­teur de science-fiction, il n’en avait jusque-là tiré que son ver­sant le plus froid, des dystopies tor­turées de l’écrivain William Gib­son à la saga ciné­matographique Alien, lui inspi­rant son titre de 2018 « Xenomorph », som­bre et ten­du. Cette nou­velle sérénité l’amène à imag­in­er un univers plus utopique, « où la nature reprend ses droits dans un monde futur­iste et tech­nologique, quelque chose de posi­tif et plein d’espoir ». Il troque ain­si sa UK bass nerveuse pour une musique lorgnant car­ré­ment vers l’am­bi­ent. « J’ai telle­ment mixé en club, ces dernières années, que j’ai écrit de la musique en réac­tion à cette musique là. Par­fois, j’étais en club le ven­dre­di puis le same­di, et en voy­age tout le dimanche pour arriv­er épuisé. Après ça, le lun­di, je me réveille, et je ne veux plus faire de musique de club. Mais j’ai tou­jours besoin de faire de la musique. » En résulte les morceaux les plus sere­ins jamais com­posés par l’Anglais, tel le très réus­si « The World Is New Again ».

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Le tra­vail des tex­tures sonore mar­que par son aspect très immer­sif. Pour matéri­alis­er le car­ac­tère organique de son univers, Hodge a enreg­istré de nom­breux sons, que ce soit en invi­tant des musi­ciens à impro­vis­er en stu­dio ou en allant directe­ment enreg­istr­er dans la rue. « Mes syn­thé­tiseurs et logi­ciels m’ennuyaient, je voulais manip­uler des sons humains, enreg­istrés avec un micro. Donc il y a beau­coup de vio­lon­celle, clar­inette, sax­o­phone, et beau­coup de chant aus­si. Parce que ma science-fiction préférée est humaine. » Dans cette démarche expéri­men­tale, on retrou­ve aus­si de nom­breux chants d’oiseaux, et des per­cus­sions naturelles, qui ren­dent cet univers très con­cret.

J’ai pris beau­coup de plaisir à écrire de l’ambient. Mais mon obses­sion, c’est la musique de danse. Et c’est ça le truc avec les obses­sions : on ne s’en sort pas.”

Très vite, cepen­dant, on se rend compte que Jacob ne compte pas pure­ment et sim­ple­ment renon­cer à sa musique de danse pour livr­er un album con­ceptuel et cérébral. « J’ai pris beau­coup de plaisir à écrire de l’ambient. Mais mon obses­sion, c’est la musique de danse. Et c’est ça le truc, avec les obses­sions : on ne s’en sort pas. »

Il ne faut pour­tant pas s’y tromper : on ne passe pas bru­tale­ment de titres ambi­ent à de la UK bass. Les deux gen­res s’entremêlent tout au long du disque, l’équilibre bas­cu­lant lente­ment de l’un à l’autre. Même les titres les plus dynamiques, comme « Ghosts Of Aki­na » con­ser­vent la même légèreté et l’op­ti­misme des pre­mières pistes. Se délais­sant de toute éti­quette, comme il le fait depuis ses débuts, l’artiste mélange ces deux gen­res, qui devi­en­nent ain­si les deux faces du con­cept utopique du disque : la nature nous apaise autant par la con­tem­pla­tion que la danse.

C’est après avoir fait la fête au sein de cet univers végé­tal qu’arrive le moment des adieux, avec le bien nom­mé « One Last Dance », basé sur un solo de sax­o­phone enreg­istré par hasard en pleine rue, au lende­main d’un mix qui avait ravi le DJ. Après un traite­ment le super­posant à lui-même, comme en écho, il obtient un court titre à l’am­biance onirique. « Je me suis dit que c’était par­fait pour finir l’album : j’avais passé une nuit fan­tas­tique, et c’est ce sen­ti­ment que je voulais retran­scrire à la fin de l’album. »

Hodge nous a ain­si trans­porté dans son univers, démar­rant sous le soleil de son utopie verte, avant de nous faire décou­vrir l’improbable club nichant au cœur de cette végé­ta­tion. Fatigué d’y avoir dan­sé toute la nuit, nous le quit­tons au petit matin sur cet adieu mélan­col­ique mais réjoui. Et surtout apaisé.

Le premier album de Hodge Shadows In Blue est disponible sur Bandcamp

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