Crystal Murray / Arctic Monkeys / Idles / Izia © V. Picon / O. Hoffschir / C. Crénel

Rock en Seine : bêtes de scène et retour du rock, l’organisation sous les critiques

C’est tou­jours LE grand fes­ti­val de la ren­trée en région parisi­enne, où on se retrou­ve après l’été, des anec­dotes plein les valis­es et des espoirs plein la tête. Mélange de nos­tal­gie et d’ex­ci­ta­tion de la ren­trée à venir, en somme. Rock en Seine était de retour à Saint-Cloud en ce dernier week-end d’août, avec le rock en chef de file et surtout une pro­gram­ma­tion titanesque. Pour avoir cette palette d’artistes, face aux prob­lé­ma­tiques finan­cières ren­con­trées par les fes­ti­vals, des choix ont été faits par Rock en Seine. Des choix qui n’ont vis­i­ble­ment pas plu à une par­tie du public.

C’é­tait une édi­tion en grande pompe pour le retour de Rock en Seine ini­tiale­ment prévu sur 5 jours, avant d’être ramenés à 4 après l’an­nu­la­tion de Rage Against The Machine pour la journée du mar­di 30 août. La pro­gram­ma­tion était dingue et le pub­lic l’a plébisc­itée : c’est une nou­velle afflu­ence record, avec 150 000 fes­ti­va­liers annon­cés et trois soirs com­plets (sur les qua­tre soirs, de jeu­di à dimanche). Cette année les petits plats furent mis dans les grands : têtes d’af­fiche mais aus­si beau­coup de décou­vertes que le fes­ti­val met en avant. Avec à chaque fois ou presque, des bêtes de scène. Bien­v­enue au roy­aume du “poum-tchak-poum-poum-tchak”.

Sur la grande scène, ils ont défilé pour étaler leur classe. Coup de cha­peau pour deux noms ron­flants : Arc­tic Mon­keys et Tame Impala. D’abord, Alex Turn­er et sa bande ont mis tout le monde d’ac­cord, avec une presta­tion fleg­ma­tique du chanteur, en rockeur-crooneur à la Elvis, la coupe de cheveux en prime. On com­mence par “Do I Wan­na Know” pour met­tre le pub­lic dans le bain, on enchaîne avec les anciens titres comme “Ted­dy Pick­er”, “Potion Approach­ing”, “Cor­ner­stone”, “The View From the After­noon”… On s’ex­cite sur “Do Me a Favour” et “I Bet You Look Good on the Dance­floor”. Et le pub­lic chante fort. Si bien qu’on se rend compte que le son n’est pas très puis­sant, en tout cas en-deçà de ce qu’on pou­vait espér­er pour l’un des plus gros noms du week-end. On ne peut qu’en­ten­dre un spec­ta­teur gueuler “It’s such a good soooooong!” quand débute “Why’d You Only Call Me When You’re High?”. AM joue son exclu “I Ain’t Quite Where I Think I Am”, pre­mier extrait de son album à venir, après un mignon “main­tenant, c’est notre nou­velle chan­son” en français dans le texte. On admire leur scéno et l’im­mense boule dis­co flan­quée “Arc­tic Mon­keys” qui piv­ote au-dessus du groupe, qui s’of­fre un rap­pel sur les puis­sants “Ara­bel­la” et “R U Mine ?”.

Arctic Monkeys

Alex Turn­er & Arc­tic Mon­keys © Olivi­er Hoffschir

 

De son côté, Tame Impala a de nou­veau livré un con­cert spec­tac­u­laire pour son retour à Paris (son dernier fes­ti­val français c’é­tait We Love Green 2019). Kevin Park­er fait savoir qu’il est “fuckin hap­py to be back in Paris” et offre un con­cert pour con­tenter le plus grand nom­bre, en jouant tous ses tubes : “Ele­phant”, “Even­tu­al­ly”, “It Feels Like We Only Go Back­wards, “Let It Hap­pen”, “Lost In Yes­ter­day”. Le groupe ramène ses ver­sions plus élec­tron­iques de deux extraits du dernier album en date The Slow Rush, “Bor­der­line” et “Breathe Deep­er”. Park­er est en forme, heureux d’être là, ça se sent claire­ment dans son énergie et sur son sourire. Là où on est impres­sion­né, c’est aus­si côté lumières et instal­la­tion. Ce con­cert est une bonne tarte visuelle, avec des images psy­ché pro­jetées tout le long, des pluies de con­fet­tis bal­ancés à plusieurs repris­es et surtout des jeux de lumière par­faite­ment grandios­es. Regardez donc.

 

Un rap­pel sur le bijou qu’est “New Per­son, Same Old Mis­takes” et puis s’en va, après un con­cert d’1h30 (ressen­ti 15 min­utes), en nous lais­sant dans le ven­tre quelque papil­lons gavés au Rushi­um. Sur la grande scène on aura aus­si vu le garage-krautrock de The Lim­iñanas, bien accom­pa­g­nés par le chanteur Eduar­do Hen­riquez… La Femme a fait le show, mi-cabaret drag mi-énergie rock, avec du monde sur scène, un joli duo saxo-trompettes, les paroles pro­jetées sur scène pour inviter le pub­lic au karaoké, quelques titres chan­tés par l’as­sis­tance et un BPM moyen assez haut sur la quasi-totalité du con­cert… Parcels a don­né le même live qu’à Cabaret Vert une semaine plus tôt, à base de pro­gres­sions house, de bass­es ron­flantes et de classe toute en retenue… On retient les ryth­miques endi­a­blées des Napoli­tains de Nu Genea, le pas­sage remar­qué d’Au­ro­ra avec en dou­ble cadeau, Pomme invitée sur scène pour chanter “Every­thing Mat­ters” et une petite danse aus­si mignonne qu’é­ton­nante quand le pub­lic scan­de “Macron, démis­sion!” (avec moins de reten­tisse­ment que pour Marc Rebil­let au Tou­quet).

idles

Idles © Olivi­er Hoffschir

Et puis on s’est, encore et tou­jours, lais­sé emporter par la rage de IDLES, le gui­tariste en robe de cham­bre à fleurs, leurs gui­tares lour­des et grass­es, un Joe Tal­bot des grands jours. Ça envoie beau­coup de bois, c’est vio­lent et libéra­teur. Tu es un fes­ti­val et tu veux un groupe qui envoie + qui a des fans fidèles et tou­jours chauds? Solu­tion facile : pro­gramme Idles. Le dernier grand moment vécu sur la grande scène, c’est Nick Cave. C’é­tait une grosse attente et il est devenu le coup de coeur de beau­coup de gens présents ce week-end à Rock en Seine. En per­ma­nence en train d’aller chercher son pub­lic, il a don­né un live d’une inten­sité incroy­able, un show de rock stars comme il y en a peu, avec un côté lan­goureux et surtout solaire, qui n’est pas for­cé­ment le pro­pre de Nick Cave. C’est fou de le voir don­ner autant d’amour quand on se sou­vient de la hargne de ses pre­miers con­certs avec ses ex-comparses de The Birth­day Par­ty. Il a don­né une leçon de scène, et le pub­lic est sor­ti gran­di par ce grand moment. Même quand Nick Cave s’est mis à huer le gold­en pit, présent devant la grande scène en dis­ant “je crois que j’ai un prob­lème avec ce côté-là”.

 

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Car oui, c’est l’un des prob­lèmes pointé du doigt par bon nom­bre de fes­ti­va­liers, pas mal d’in­ter­nautes et de médias : le fameux “gold­en pit”, sorte de car­ré or cloi­son­né qui recou­vrait la moitié de la grande scène ‑réservé à ceux qui avaient payé leur place plus cher- pou­vant accueil­lir des mil­liers de per­son­nes. Résul­tat : le gold­en pit est quasi-vide pour les con­certs en journée, et gêne tout le reste du pub­lic lors des con­certs à très forte afflu­ence, le soir venu. Créant par­fois des grands entasse­ments, dans cette par­tie du pub­lic qui n’avait pas accès à l’e­space priv­ilégié. Ce qui peut claire­ment créer un goût bien amer. Bien sûr, on a con­science des prob­lé­ma­tiques finan­cières : les fes­ti­vals ont oblig­a­tion de rem­plir à 90% voire 95% pour se main­tenir à flot, 85% des revenus provi­en­nent de la bil­let­terie, les cachets des artistes ont con­sid­érable­ment aug­men­té en cette péri­ode post-covid, et la pro­gram­ma­tion est colos­sale. Il faut donc aller trou­ver l’ar­gent où l’on peut. Rock en Seine a choisi de dévelop­per ce gold­en pit, qui exis­tait déjà en 2018 et 2019 mais sur un espace bien plus petit qui ne gênait pas le reste du pub­lic. Ce test, c’é­tait pour offrir une “expéri­ence plus ambitieuse pour un cer­tain nom­bre de spec­ta­teurs”, soit 3 000 per­son­nes par jour de 89 à 99 euros, con­tre 69 euros en tarif nor­mal (ou même 49 en tarif réduit). Il sem­ble que “les places ont trou­vé pre­neurs, c’est par­ti vite” selon le fes­ti­val. Mais pour le sym­bole, on grince des dents. Cela se fait en Are­na et dans cer­tains fes­ti­vals partout autour du monde. Mais dans un événe­ment qui se veut rassem­bleur comme l’est Rock en Seine, dans un fes­ti­val où cha­cun se retrou­ve au même niveau autour d’une même fête, c’est assez dur à encaiss­er pour la plu­part des gens, comme en attes­tent ces quelques tweets (ne soyons pas de mau­vaise foi : le gold­en pit recou­vrait plutôt 50% de la scène, pas 70).

 

 

 

Devant les cri­tiques, la direc­tion du fes­ti­val a émis un début de réponse : “Les gens qui n’y avaient accès ont pu trou­ver que le ratio n’é­tait pas idéal, on va retra­vailler là-dessus (…) On entend les cri­tiques et on y sera atten­tifs, même si ça cor­re­spond aus­si à une demande du pub­lic”. Autre point com­pliqué dans le fes­ti­val : il y avait une foule immense qui n’a pas tou­jours été par­faite­ment canal­isée : en témoignent les files d’at­tente inter­minables devant les espaces restau­ra­tion et bois­son, et égale­ment pour aller aux toilettes.

La remise en ques­tion est pos­si­ble. Elle est même con­stante chez Rock en Seine, qui a par exem­ple su écouter ceux qui qual­i­fi­aient le fes­ti­val de “rap en seine” ces dernières années, pour revenir en 2022 avec une pro­gram­ma­tion titanesque cen­trée sur le rock, dans l’en­vie et dans l’e­sprit. Car on aura vu de sacrées bêtes de scène rock, et sur toutes les scènes ! À com­mencer par les jeunes prodi­ges Fontaines DC qu’on ne quitte plus, le duo Ottis Coeur pour un live toni­tru­ant en plein après-midi, Izia qui a maîtrisé la scène de la Cas­cade pour l’emmener dans “La vitesse” et l’én­ergie com­mu­nica­tive, l’art rock bien rugueux de Squid très fort dans les rup­tures ‑on adore les batteurs-chanteurs, alors si en plus ils savent gueuler… Il y a la bonne sur­prise Inhaler, menée par Eli­jah Hew­son, sa tête de Luke Pritchard sans boucles et sa voix de Bri­an Molko… Pas mal pour le fils de Bono (si votre cerveau vient de buguer, c’est nor­mal). On retient aus­si le tout jeune et très ent­hou­si­as­mant pro­jet Mit­ty -revivez sa pre­mière inter­view radio sur Tsu­gi Radio, avec entre autre The Blaze et Izia-, le live énervé de Yung­blud qui a invité Waxx à la gui­tare sur son titre “fleabag”, ou le teenage-grunge-rock de Beabadoobee.

rock en seine

Lewis Ofman — Ottis Coeur — Mit­ty © C. Crénel / O. Hoff­schir / V. Picon

À la Cas­cade, la scène et la dis­po­si­tion ont fait que cer­tains artistes qui y jouaient furent éton­nés du nom­bre de gens dans le pub­lic. C’est notam­ment le cas de Lewis OfMan, qui a déroulé ses mélodies acidulées et son kick basse effi­cace sur “Such a good day”, “Dan­cy girl” ou encore “Atti­tude” pour faire danser son monde, et puis son titre “Nails Match­ing My Fit” qui retourne tout en live. James Blake a ramené dans sa besace ses com­po­si­tions les plus élec­tron­iques. Les bass­es ren­trent dans la peau, cette voix est tou­jours aus­si belle, il envoie des sons à la lim­ite de la tech­no et nous plonge dans un mood qu’on n’at­tendait pas, dans le très bon sens du terme. Son “Ret­ro­grade” est tri­om­phant, il assume ses gross­es wob­ble de pop-dubstep et lâche finale­ment un “I real­ly had a won­der­ful time with you, hear­ing me get­tin’ lost in my shit”. Même con­stat posi­tif pour Jamie XX, avec une presta­tion éclec­tique mais sou­vent bour­rée d’én­ergie entre tech-house et UK garage, et un duo de boules dis­co qui le sur­plombe. Pour The Blaze, on n’au­ra pas pu rester longtemps : il a fal­lu aller se plac­er en avance pour Tame Impala qui jouait juste après. Niveau fête délurée il fau­dra évidem­ment faire avec celle Fred Again.., quelle ambiance ! Et on aura pu y voir les légen­des Kraftwerk, pour le patrimoine.

Kraftwerk

Kraftwerk © Olivi­er Hoffschir

Au Bosquet on a aaaadoré Trentemøller, son indie rock mêlé de musiques élec­tron­iques bien som­bres, gui­tares stri­dentes et force féroce, par­fois new wave/dark wave, tan­tôt shoegaze. Comme dirait Lorie Pester : il nous a ensor­celés. Com­ment oubli­er le con­cert tout en atti­tude gon­flée de Crys­tal Mur­ray ; la douceur abyssale et l’hu­mour de Novem­ber Ultra ; Joy Crookes avec pop-rnb aux accents jazz et for­cé­ment soul, avec un peu de Amy et de Jor­ja dans la voix. Et on sera un peu restés à la scène Ile-de-France pour voir les jeunes pro­jets, Mit­ty donc, mais aus­si Anna Majid­son, le duo UTO et la bluffante HSRS à la pop-électronique chaloupée aux accents jazz, qui évoque par endroits Hia­tus Kayiote. Et dernière scène mais pas des moin­dres : la scène Let’s Talk, où on a surtout pu suiv­re les émis­sions de la team Tsu­gi Radio cha­cun des trois derniers soirs ! (Toutes les émis­sions sont sur Spo­ti­fy, Deez­er, Apple Music et Soundcloud)

C’est donc une réus­site glob­ale pour ce grand retour de Rock en Seine : la fête fut belle, la pro­gram­ma­tion excep­tion­nelle n’a pas déçu ‑loin de là et au contraire‑, le son était majori­taire­ment bon et les artistes étaient pro­gram­més au bon moment, sur la bonne scène. Sans ces accrocs d’or­gan­i­sa­tion et le gold­en pit, le week-end aurait été glo­rieux. Mais on vous avoue que d’un point de vue per­son­nel, ça a un peu de mal à pass­er et on espère que les remar­ques et cri­tiques seront pris­es en compte pour con­stru­ire le futur. Sans oubli­er ces prob­lèmes, on préfère retenir la qual­ité des con­certs du week-end, ain­si que le retour du rock dans ses grandes largess­es. Alors on a déjà hâte de voir ce que don­nera l’édi­tion 2023 de Rock en Seine. Tou­jours le dernier week-end d’août, avec une promesse de la part du fes­ti­val lors de la conf’ bilan : “si vous avez aimé Rock en Seine 2022, vous allez ador­er 2023.” Ah !

 

rock en seine

© Olivi­er Hoffschir

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