© Ajla Salkic

Sarajevo, la trentaine… l’interview de Hector Gachan, voyageur bedroom pop

Sara­je­vo, Alan Watts, crise de la trentaine… À l’oc­ca­sion de la sor­tie de son sec­ond album, Care 2 Share, on a dis­cuté, voy­agé et gran­di avec Hec­tor Gachan. Entretien.

Le temps passe et on se rap­proche inévitable­ment de l’âge où nos par­ents avaient déjà démêlé le bazar dans leurs têtes. Trente ans et une vie d’adulte bien instal­lée : mai­son, boulot, enfants. Et lorsqu’on réalise notre intro­spec­tion, on se rend compte que l’on est bien loin de ce que la société attend de nous. C’est quoi d’avoir 30 ans, dans ce monde qui va si vite que l’on n’a même pas le temps de respir­er ? Où en Occi­dent les gens n’ont pas les moyens d’acheter une mai­son ? C’est ce que se demande Hec­tor Gachan dans son sec­ond album Care 2 Share, sor­ti ce 10 juin.

Avoir trente ans

Dans son pre­mier opus Unti­tled ‘91, qui l’a révélé au pub­lic, le bon­homme creu­sait son passé entre l’Australie — pays où il est né et a vécu son enfance — et la Bosnie-Herzégovine, terre natale de ses par­ents, qu’il a rejoint ado­les­cent. Cette fois-ci c’est le présent qui l’interpelle. Ce deux­ième album traite de ce que j’ai vécu dernière­ment, de ce que je vois et de ce qui m’intéresse”, explique le trente­naire. J’essaie de ques­tion­ner ces impérat­ifs socié­taux et de mon­tr­er com­ment cer­taines choses peu­vent être insignifi­antes. Peut-être vaut-il mieux élargir nos per­spec­tives ?”, continue-t-il, avant de lancer en rigolant :  Je ne sais pas, je suis un peu hippie !”

Ain­si, aux côtés de titres abor­dant la péri­ode charnière qu’est la trentaine dans l’imaginaire col­lec­tif, Hec­tor Gachan par­le de soli­tude, de la tox­i­c­ité d’Internet sur nos rela­tions, des entre­pris­es qui utilisent toutes les oppor­tu­nités pour escro­quer les gens, mais aus­si de san­té men­tale. ““Tell me I’m here” est le titre où je suis le plus vul­nérable. Je ne suis cer­taine­ment pas exempt de prob­lèmes de san­té men­tale”, con­fie l’artiste. Un sujet qui fait large­ment écho à la pandémie mon­di­ale que nous con­tin­uons de tra­vers­er et qui a révélé à quel point la société cap­i­tal­iste nous rend zinzin•es. Et puis, au milieu de ce tor­rent de réflex­ions il y a “Sev­en 45” , une chan­son de pur love. Gachan dévoile sa rela­tion à dis­tance avec la per­son­ne qu’il aime, entre Syd­ney et Edim­bourg, et la joie de la retrou­ver. Cer­tains morceaux de l’album sont assez sim­ples comme celui-ci”, expose-t-il.

 

Alan Watts et influences beat génération

Pour moi, les paroles sont la par­tie la plus dif­fi­cile du proces­sus d’écri­t­ure d’une chan­son”, souffle-t-il. Sur Care 2 Share, le Bosnien invoque alors comme influ­ence Alan Watts et son livre The Wis­dom of Inse­cu­ri­ty: A Mes­sage for an Age of Anx­i­ety. Alan Watts est une fig­ure beat généra­tion. Écrivain et philosophe bri­tan­nique expa­trié en Cal­i­fornie, Hec­tor Gachan croise ses écrits, alors qu’il n’a que 20 ans. “Il avait une émis­sion de radio entre les années 50 et 70. Il par­lait de boud­dhisme et traî­nait avec des per­son­nes plutôt con­nues comme Aldous Hux­ley. Et il m’a juste ren­du plus à l’aise avec la vie. Son approche de l’anx­iété et des pen­sées exces­sives, c’est ce qui a vrai­ment fait naître mon intérêt pour lui”, racon­te Hec­tor avec l’envie que nous nous plon­gions, à la suite de cette entre­vue, dans les cen­taines d’heures d’audio book disponibles sur YouTube. “Je suis tombé amoureux de lui”, finit-il par déclarer.

Musi­cale­ment, Hec­tor Gachan brasse les inspi­ra­tions et les cul­tures. Aux côté des albums Ram de Paul et Lin­da McCart­ney et Lit­tle Dark Age de MGMT, prin­ci­pales influ­ences, il cite le Bosnien Dino Mer­lin, le Nigéri­an Fela Kuti, les Brésiliens Jorge Ben Jr et Gilber­to Gil ou encore le groupe japon­ais Yel­low Mag­ic Orchestra.

Grandir à Sarajevo 

Mais d’où lui vient cette curiosité insa­tiable ? L’artiste évoque son ado­les­cence à Sara­je­vo. Je ne pense pas que j’aurais été aus­si curieux et appris autant sur mes racines et le monde si ma famille était restée à Syd­ney. La Bosnie est elle-même un lieu peu con­nu. C’est dom­mage, car Sara­je­vo est con­sid­érée comme le Jerusalem européen en rai­son de son his­toire religieuse et multi-ethnique. J’ai gran­di dans un immeu­ble qui est un ancien ensem­ble d’habi­ta­tions com­mu­nistes. Juste à côté il y avait une mosquée, et juste à côté une mag­nifique église. Et puis vous savez, cette ville a vrai­ment tra­ver­sé l’enfer. Je n’ai pas vécu la guerre mais j’ai pu voir mon peu­ple se recon­stru­ire après celle-ci. Quand je dis “mon peu­ple” je par­le de gens de toutes reli­gions et toutes eth­nic­ités. Pas seule­ment des bosni­aques, des musulman·es”, médite Gachan. Il finit par con­clure par une phrase qui pour­rait sor­tir tout droit d’un film con­tem­platif : “Si je dois vieil­lir, je ferais mieux de grandir spir­ituelle­ment, émo­tion­nelle­ment...”

De partout et de nulle part

Si Sara­je­vo, n’est plus une source d’inspiration majeure dans ce sec­ond album, elle réap­pa­raît de temps à autre au détour de paroles. “Bul­let holes on the graf­fi­ti on every sin­gle con­crete build­ing, a choir of street dogs howl­ing night after night after night / Des impacts de balles sur les graf­fi­tis de chaque bâti­ment en béton, un chœur de chiens de rue qui hurlent nuit après nuit… après nuit”, peut-on enten­dre sur “Silence is gold­en”. Hec­tor Gachan décrit ain­si la ville dans laque­lle il a gran­di. C’est d’ailleurs de retour d’un séjour dans la cap­i­tale bosni­enne qu’il répond à nos ques­tions. “Je suis à Sara­je­vo”, nous écrivait-il, pho­to à l’appui.

Aujourd’hui, l’artiste a démé­nagé à Edim­bourg pour être avec sa  “girl” , sa “parte­naire”, comme il l’appelle. C’est donc un album réal­isé au qua­tre coins du monde — Edim­bourg, Syd­ney, Sara­je­vo — mais tou­jours dans une cham­bre, que délivre le musi­cien. “C’est un vrai album inter­na­tion­al. C’est là que ça devient intéres­sant”, déclare Hec­tor fière­ment. Et il déroule tout le procédé de con­cep­tion. L’album a été mixé à Syd­ney, puis mas­ter­isé à Paris, il est sor­ti via Nice Guys, une mai­son de disque bor­de­laise, et l’artwork de l’album a été réal­isé par une artiste basée au Chili… “Et moi je suis Bosnien !”, s’exclame-t-il en rigolant, “c’est un album qui ne con­naît pas les fron­tières !” Finale­ment, Hec­tor Gachan reste fidèle à lui-même en réal­isant un sec­ond album à la fois de partout et de nulle part.

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