Luke Slater. Crédit photo : David Gallard, Scopitone 2018

Scopitone, des gigabits et des hommes

Les années se ressemblent‐elles ? Et si oui, est‐ce si grave que ça ? Sco­pi­tone est un élé­ment con­sti­tu­tif de la cul­ture nan­taise, dont l’ossature est désor­mais par­faite­ment définie au point d’être quasi‐indéformable. Avec, au milieu de l’échafaudage, ce pont de singe entre musiques élec­tron­iques et arts numériques, évi­dent sur le papi­er, défi tech­nique IRL. Deux cel­lules d’un même organ­isme, vrai­ment ? Tou­jours est‐il que le fes­ti­val nan­tais con­tin­ue d’exceller dans ces deux domaines, et que ces derniers cohab­itent davan­tage qu’ils ne com­mu­niquent vrai­ment. Sco­pi­tone, cette année encore, est un double‐festival, et on est tout à fait OK avec l’idée.

Pas de déracin­e­ment en vue : alors que cer­tains fes­ti­vals élec­tron­iques français font le choix de per­pétuelle­ment se trou­ver un toit en fonc­tion de la destruc­tion ou de la réu­til­i­sa­tion des frich­es disponibles sur le ter­ri­toire de leur ville, Sco­pi­tone, c’est Stere­olux, c’est les Nefs, ces immenses espaces cou­verts autre­fois dédiés au stock­age, lorsque Nantes avait encore une activ­ité por­tu­aire. La diff’, c’est qu’il y a des gens qui dor­ment désor­mais à 100 mètres dans des habi­ta­tions flam­bant neuves, com­pliqué, donc, de touch­er le 105 dB comme avant. Les soirées élec­tro du week‐end sont donc, pour la deux­ième année de suite, calées dans une ““boîte” aux murs anti‐bruit amovi­bles cen­sés étouf­fer une grande par­tie du bruit, ain­si que dans les deux salles du Stere­olux, dans un bal­let cir­cu­la­toire per­pétuel. Là‐dedans, de la “vieille garde” qui a regardé pass­er les années tur­bine avec cir­con­spec­tion, et du jeune sur­volté à l’idée de guinch­er sur Paula Tem­ple. La tech­no est une affaire de cycles, et ça se voit.

Avant le set impec­ca­ble et fort en briques de la nou­velle papesse de la tech­no, un Luke Slater en lunettes de soleil à 1h du mat’, dont le nom évoque vague­ment quelque chose aux plus jeunes mais dont le grain inim­itable ouvre direct la boîte à sou­venirs de ceux qui savent. Si Nina Krav­iz, que tout le monde attendait évidem­ment, fer­mera le trip­tyque des mastodontes du binaire sans écorner sa répu­ta­tion, l’excitation était ailleurs en ce pre­mier gros soir de fes­tiv­ités : dans la pop glaciale et qua­si “Grime­sesque” de Kedr Livan­skiy, dans les choix auda­cieux, breakés et voyageurs de Deena Abdel­wa­hed et chez l’impeccable Irène Drésel, qui remet, visuelle­ment comme dans sa musique, une sal­va­trice dose de nature dans ce qu’elle fait. Men­tion égale­ment à Mad­ben, dont la nou­velle mou­ture live n’a plus rien à voir avec son “Cymat­ics” de 2015, et qui a atten­du sage­ment la fin de son temps de pas­sage pour pla­quer son “Grief, Dance To Death” avec Rebe­ka War­rior, évidem­ment ravie d’enchaîner der­rière, parce que nan­taise, et que les Nan­tais aiment leur ville.

Pour goûter à Sco­pi­tone dans son inté­gral­ité et saisir toute la propo­si­tion, mieux vaut d’ailleurs être Nan­tais, le marathon com­mençant dès mer­cre­di, avec surtout une soirée du jeu­di dont le rôle sem­ble être d’écarteler la propo­si­tion prin­ci­pale, comme pour la ques­tion­ner. Pen­dant que l’on pré­parait nos paires de chaus­settes pour débouler chez les petits LU, eux dan­saient devant Deux Boules Vanille, Sab­ri­na & Saman­tha ou l’effroyablement douée Car­la Dal Forno, tout ça au Pôle Étu­di­ant de l’université et à la Scène Michelet, loin de l’hypercentre. Écho sal­va­teur qui rend le dip­tyque du week‐end encore plus savoureux, notam­ment si on fait l’effort de s’y point­er dès l’ouverture, lais­sant le gros des troupes finir leurs moji­tos dans les bars avant de se point­er. Parce que merde, Romare en ouver­ture, on hésite à crier au crime ou au coup de génie, parce que mine de rien, mal­gré le léger manque de pub­lic, c’était l’opener par­fait. Kid­dy Smile, absol­u­ment partout depuis la sor­tie de son disque, se traî­nait paraît‐il un mau­vais rhume. Presta­tion bub­blegum, pleine d’amour, avec décor de seine gigan­tesque et podi­um pour vogu­ing de feu, check. Le pilote, lui, ne sait pas encore trop com­ment se caler dans tout ça, cat­a­pulté front­man au micro mais pas tout à fait sûr d’être à sa place, deux quidams gérant l’aspect “bou­tons” au fond de la scène. Rhume, prob­a­ble­ment, mais petite timid­ité qui, on l’espère, dis­paraî­tra vite parce que l’intention était chou­ette. À un Vladimir Cauchemar qui porte plutôt bien son nom et à un Max Coop­er impec­ca­ble mais peut‐être un peu trop, on a préféré Myako, et à vrai dire, on s’y attendait : l’ex-Nantaise estampil­lée Qui Embrouille Qui casse le binaire à coups de marteau, et pose la cité des Ducs à côté de Bris­tol. Même John Tal­abot, très fort mais qu’on attendait un peu plus sub­til, ne fait pas le poids. Il fau­dra atten­dre la fig­ure his­torique du fes­ti­val, incar­née par le duo Miss Kit­tin & The Hack­er, pour lâch­er les chiens.

Voilà pour la nuit. Effet de con­traste, le voy­age diurne le plus impres­sion­nant que nous ait offert Sco­pi­tone, et peut‐être le peak time du fes­ti­val, c’était à 12h19 au Musée d’Arts de Nantes, avec des bernard-l’ermite comme vogueurs de jour. Aki Ino­ma­ta, dans une réflex­ion inspirée sur la pro­priété pré­sumée du ter­ri­toire par les peu­ples, a passé 9 ans à imprimer des abris trans­par­ents en 3D pour ces besti­oles, inté­grant sur la coque des ver­sions minia­tures de mon­u­ments célèbres. L’art dig­i­tal, quand il touche au génie, est néces­saire­ment ludique et en appelle aux sen­sa­tions cor­porelles, avec ou sans LEDs qui clig­no­tent. Nono­tak, tou­jours calé quelque part dans la pro­gram­ma­tion du fes­ti­val, a beau avoir joué avec notre sens de la per­spec­tive grâce à une pro­jec­tion inter­dite aux épilep­tiques dans un dôme au milieu du château des Ducs de Bre­tagne, ou Chevalvert d’avoir don­né les com­man­des d’une arma­da de colonnes lumineuses au spec­ta­teur, Sco­pi­tone ne dévoile sa force que dans l’inattendu. Lorsqu’il réus­sit, c’est tou­jours un suc­cès.

Meilleur moment : squat­ter, pen­dant quelques min­utes, les passerelles supérieures de Stere­olux réservées à la tech­nique et marcher sur le toit du monde.

Pire moment : con­stater le temps pour­ri du dimanche, c’est une chose (Nantes est en Bre­tagne, nev­er for­get), mais voir les valeureux volon­taires des Goûtez Elec­tron­ique mon­ter leur scène sous la pluie avec la per­spec­tive d’une aprèm tris­toune, ça fait un pince­ment.

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