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Luke Slater. Crédit photo : David Gallard, Scopitone 2018
24 septembre 2018

Scopitone, des gigabits et des hommes

par Mathias Riquier

Les années se ressemblent-elles ? Et si oui, est-ce si grave que ça ? Scopitone est un élément constitutif de la culture nantaise, dont l’ossature est désormais parfaitement définie au point d’être quasi-indéformable. Avec, au milieu de l’échafaudage, ce pont de singe entre musiques électroniques et arts numériques, évident sur le papier, défi technique IRL. Deux cellules d’un même organisme, vraiment ? Toujours est-il que le festival nantais continue d’exceller dans ces deux domaines, et que ces derniers cohabitent davantage qu’ils ne communiquent vraiment. Scopitone, cette année encore, est un double-festival, et on est tout à fait OK avec l’idée.

Pas de déracinement en vue : alors que certains festivals électroniques français font le choix de perpétuellement se trouver un toit en fonction de la destruction ou de la réutilisation des friches disponibles sur le territoire de leur ville, Scopitone, c’est Stereolux, c’est les Nefs, ces immenses espaces couverts autrefois dédiés au stockage, lorsque Nantes avait encore une activité portuaire. La diff’, c’est qu’il y a des gens qui dorment désormais à 100 mètres dans des habitations flambant neuves, compliqué, donc, de toucher le 105 dB comme avant. Les soirées électro du week-end sont donc, pour la deuxième année de suite, calées dans une “ »boîte » aux murs anti-bruit amovibles censés étouffer une grande partie du bruit, ainsi que dans les deux salles du Stereolux, dans un ballet circulatoire perpétuel. Là-dedans, de la « vieille garde » qui a regardé passer les années turbine avec circonspection, et du jeune survolté à l’idée de guincher sur Paula Temple. La techno est une affaire de cycles, et ça se voit.

Avant le set impeccable et fort en briques de la nouvelle papesse de la techno, un Luke Slater en lunettes de soleil à 1h du mat’, dont le nom évoque vaguement quelque chose aux plus jeunes mais dont le grain inimitable ouvre direct la boîte à souvenirs de ceux qui savent. Si Nina Kraviz, que tout le monde attendait évidemment, fermera le triptyque des mastodontes du binaire sans écorner sa réputation, l’excitation était ailleurs en ce premier gros soir de festivités : dans la pop glaciale et quasi “Grimesesque” de Kedr Livanskiy, dans les choix audacieux, breakés et voyageurs de Deena Abdelwahed et chez l’impeccable Irène Drésel, qui remet, visuellement comme dans sa musique, une salvatrice dose de nature dans ce qu’elle fait. Mention également à Madben, dont la nouvelle mouture live n’a plus rien à voir avec son « Cymatics » de 2015, et qui a attendu sagement la fin de son temps de passage pour plaquer son « Grief, Dance To Death » avec Rebeka Warrior, évidemment ravie d’enchaîner derrière, parce que nantaise, et que les Nantais aiment leur ville.

Pour goûter à Scopitone dans son intégralité et saisir toute la proposition, mieux vaut d’ailleurs être Nantais, le marathon commençant dès mercredi, avec surtout une soirée du jeudi dont le rôle semble être d’écarteler la proposition principale, comme pour la questionner. Pendant que l’on préparait nos paires de chaussettes pour débouler chez les petits LU, eux dansaient devant Deux Boules Vanille, Sabrina & Samantha ou l’effroyablement douée Carla Dal Forno, tout ça au Pôle Étudiant de l’université et à la Scène Michelet, loin de l’hypercentre. Écho salvateur qui rend le diptyque du week-end encore plus savoureux, notamment si on fait l’effort de s’y pointer dès l’ouverture, laissant le gros des troupes finir leurs mojitos dans les bars avant de se pointer. Parce que merde, Romare en ouverture, on hésite à crier au crime ou au coup de génie, parce que mine de rien, malgré le léger manque de public, c’était l’opener parfait. Kiddy Smile, absolument partout depuis la sortie de son disque, se traînait paraît-il un mauvais rhume. Prestation bubblegum, pleine d’amour, avec décor de seine gigantesque et podium pour voguing de feu, check. Le pilote, lui, ne sait pas encore trop comment se caler dans tout ça, catapulté frontman au micro mais pas tout à fait sûr d’être à sa place, deux quidams gérant l’aspect « boutons » au fond de la scène. Rhume, probablement, mais petite timidité qui, on l’espère, disparaîtra vite parce que l’intention était chouette. À un Vladimir Cauchemar qui porte plutôt bien son nom et à un Max Cooper impeccable mais peut-être un peu trop, on a préféré Myako, et à vrai dire, on s’y attendait : l’ex-Nantaise estampillée Qui Embrouille Qui casse le binaire à coups de marteau, et pose la cité des Ducs à côté de Bristol. Même John Talabot, très fort mais qu’on attendait un peu plus subtil, ne fait pas le poids. Il faudra attendre la figure historique du festival, incarnée par le duo Miss Kittin & The Hacker, pour lâcher les chiens.

Voilà pour la nuit. Effet de contraste, le voyage diurne le plus impressionnant que nous ait offert Scopitone, et peut-être le peak time du festival, c’était à 12h19 au Musée d’Arts de Nantes, avec des bernard-l’ermite comme vogueurs de jour. Aki Inomata, dans une réflexion inspirée sur la propriété présumée du territoire par les peuples, a passé 9 ans à imprimer des abris transparents en 3D pour ces bestioles, intégrant sur la coque des versions miniatures de monuments célèbres. L’art digital, quand il touche au génie, est nécessairement ludique et en appelle aux sensations corporelles, avec ou sans LEDs qui clignotent. Nonotak, toujours calé quelque part dans la programmation du festival, a beau avoir joué avec notre sens de la perspective grâce à une projection interdite aux épileptiques dans un dôme au milieu du château des Ducs de Bretagne, ou Chevalvert d’avoir donné les commandes d’une armada de colonnes lumineuses au spectateur, Scopitone ne dévoile sa force que dans l’inattendu. Lorsqu’il réussit, c’est toujours un succès.

Meilleur moment : squatter, pendant quelques minutes, les passerelles supérieures de Stereolux réservées à la technique et marcher sur le toit du monde.

Pire moment : constater le temps pourri du dimanche, c’est une chose (Nantes est en Bretagne, never forget), mais voir les valeureux volontaires des Goûtez Electronique monter leur scène sous la pluie avec la perspective d’une aprèm tristoune, ça fait un pincement.

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