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© Ivan Salinero
21 décembre 2023

Sofia Kourtesis, le double effet feel good

par Tsugi

Avec sa house chaleureuse, pleine d’amour et d’espoir, Madres, le premier album de la Germano-Péruvienne Sofia Kourtesis s’inspire avec finesse de sa double identité. Une façon de soigner ses blessures – et celles des autres.

 

Cet article d’Antoine Gailhanou est à retrouver dans le Tsugi 165, Culture Clubs : où va le clubbing ?

 

« Une peine partagée est réduite de moitié. » Ce dicton allemand revient en tête à la productrice péruvienne Sofia Kourtesis au moment d’évoquer la forte valeur cathartique de son premier album. Installée depuis vingt ans à Berlin, elle y publie en 2014 un premier EP, resté confidentiel, avant d’attirer l’attention en 2019 avec des sorties sur Studio Barnhus, le label de Kornél Kovács et Axel Boman. En plein confinement, sa house assumant à fond la double identité germanique et latine était exactement ce qu’il fallait. Les titres suivants – en particulier «La Perla», hommage à son père récemment décédé – n’ont fait que confirmer ce goût pour une musique qui soigne autant qu’elle fait danser. Et le label anglais Ninja Tune, au nez toujours aussi creux trente-trois ans après sa création, ne s’y est pas trompé en publiant ce premier album, Madres, hommage à toutes les mères du monde.

 

Des souvenirs sonores

Voir Sofia Kourtesis sur scène ne fait que confirmer à quel point la musique la traverse corps et âme. Quelques semaines avant la sortie de son disque, elle emportait avec elle le public du festival Scopitone, à Nantes, dans un intense moment de joie. Depuis les coulisses, elle revenait sur un parcours qui n’était pas du tout celui anticipé. « À 17 ans, j’ai quitté le Pérou parce que je ne pouvais pas y être libre », raconte-t-elle. Elle se remémore surtout cet épisode où, surprise à embrasser une fille dans les toilettes de l’école, elle a été envoyée chez le prêtre et a échappé de peu à une thérapie de conversion. Arrivée en Allemagne, elle rêve de liberté et souhaite devenir réalisatrice de films. Mais à cet âge, impossible d’entrer à l’université.

 

«À 17 ans, j’ai quitté le Pérou parce que je ne pouvais pas y être libre.»

 

« J’ai donc commencé à travailler dans des bars, et c’est là que j’ai commencé la musique. En fait, je suis une réalisatrice frustrée ! » C’est quelque part pour combler cette frustration qu’elle s’essaye au hip-hop, en samplant non pas de la musique, mais des scènes de films. « En revanche, j’étais une très mauvaise rappeuse », s’amuse-t-elle. La révélation arrive quelques années plus tard, en assistant au Movement Festival de Detroit. « C’est là que j’ai vraiment découvert la house, et compris que c’était ce que je voulais faire. » Voilà pourquoi sa house semble éloignée des canons plus cérébraux alors en vigueur en Allemagne: elle possède la chaleur de l’Amérique latine et la rêverie de Detroit. Sofia Kourtesis n’en perd pas pour autant ses ambitions premières, en se rapprochant cette fois plus du documentaire que de la fiction. Et très vite, le field recording devient une partie essentielle de son processus créatif. Chacun de ses retours dans son pays natal est l’occasion d’en ramener un souvenir sonore, matière première d’un futur morceau. Le titre ‘El Carmen’ fait ainsi référence à un quartier en banlieue de Lima, où la productrice a enregistré les percussions de la famille Ballumbrosio, véritables stars locales. « Ce n’est pas là où j’ai grandi, mais c’est un lieu très important pour moi. C’est là où se réunit la communauté afro-latine, où vivent de nombreuses personnes chères à mon cœur. »

 

 

Sofia Kourtesis

© Dan Medhurst

Le goût de l’activisme

Ce sens cinématographique se ressent également dans le travail de détail de ses productions : chaque titre va faire entendre une mélodie secondaire, un court motif de synthétiseur, un son en arrière-plan ou d’autres éléments amenant chaque fois une vraie profondeur au disque. « Les films que je préfère, notamment ceux de Pedro Almodóvar, sont ceux où il y a toute une vie au second plan, et où les personnages secondaires sont mis en valeur », explique‑t-elle. Toutes les personnes importantes pour elle sont ainsi mises en valeur dans ses morceaux, toujours directement reliés à un souvenir. ‘Funkhaus’ renvoie par exemple au club berlinois où elle s’est constituée une famille artistique, tandis que le plus sombre ‘Moving Houses’ évoque une ancienne relation toxique. Mais l’exemple le plus étonnant reste ‘Vajkoczy’. Alors que sa mère est atteinte d’une grave tumeur au cerveau, la musicienne contacte en dernier recours le neurochirurgien star Peter Vajkoczy, seul à même de réaliser l’opération nécessaire. Mais celui-ci est très demandé, et Sofia Kourtesis joue alors le tout pour le tout en publiant une démo sur les réseaux sociaux, promettant au médecin de lui dédier le titre. Et le miracle se produit: Vajkoczy répond, sauve sa mère, et se noue entre l’artiste et le chirurgien une véritable amitié autour de la musique, donnant lieu à un second titre de l’album, ‘How Music Makes You Feel Better’.

 

 

Quand la musique guérit, littéralement. Pour Sofia Kourtesis, c’est plutôt une ‘manifestation’, au sens spirituel du terme. « J’ai pourtant totalement adopté la pensée rationnelle allemande ! Mais je pense vraiment que quand on concentre toute son énergie pour que quelque chose se réalise, cela finit par se produire. » C’est avec cette même énergie et ces mêmes émotions qu’elle pense avoir convaincu Ninja Tune ou Manu Chao, qui a accepté d’être samplé dans le titre ‘Estación Esperanza’. « C’est un musicien que j’admire depuis que je suis enfant, il fait ce que j’ai envie de faire aujourd’hui: mêler activisme et musique. » Le reste du morceau incorpore ainsi un enregistrement réalisé dans une manifestation contre l’homophobie, un sujet qui lui tient particulièrement à cœur. Ce goût pour l’activisme ne vient pas de nulle part: sa mère est sociologue et militante pour les droits indigènes, son père, un avocat qui a beaucoup lutté contre la corruption galopante au Pérou. « C’est comme cela que j’ai fait un premier séjour en Allemagne, enfant: mon père a subi plusieurs tentatives d’assassinat, et s’est réfugié un temps en Europe. » D’où peut-être cet espoir qui porte chacune des pistes de l’album, qui ne vise pas seulement la catharsis, mais bien l’établissement d’une famille d’un type nouveau. Reliée par les émotions.

 

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Par Antoine Gailhanou

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