© Philippe R. Doumic / Gary stevens

🎬 Cinq grands moments musicaux dans le cinĂ©ma de Jean-Luc Godard

Jean-Luc Godard est dĂ©cĂ©dĂ© Ă  l’ñge de 91 ans en Suisse, oĂč il a eu recours au sui­cide assistĂ©. DĂšs les annĂ©es 1960, le cinĂ©aste franco-suisse a incar­nĂ© la Nou­velle Vague et con­tribuĂ© Ă  repouss­er les lim­ites du ciné­ma français. Que ce soit dans l’esthé­tique ou la nar­ra­tion. Soix­ante ans de car­riĂšre, une cen­taine de films, cĂ©lĂ©brĂ©s Ă  la Berli­nale, Ă  la Mostra, Ă  Cannes et mĂȘme des CĂ©sar et Oscar d’hon­neur pour l’ensem­ble de sa car­riĂšre. Godard c’est une pas­sion pour la pho­togra­phie, pour les ralen­tis, les adress­es directes, les images en nĂ©gatif, le sport (le ten­nis surtout)
 mais aus­si et Ă©videm­ment, un goĂ»t pronon­cĂ© pour la musique.

Pour ĂȘtre tout Ă  fait hon­nĂȘte, le jour­nal­iste qui Ă©crit ces lignes con­nais­sait mal les films de Jean-Luc Godard et n’en avait vu qu’une poignĂ©e. Pour Ă©crire cet arti­cle, beau­coup d’ex­traits de ses films ont Ă©tĂ© vision­nĂ©s aprĂšs l’an­nonce de sa mort en ce matin de sep­tem­bre. Il en est sor­ti une sĂ©lec­tion ‑un poil sub­jec­tive, donc- de quelques trĂšs beaux moments de musique chez Godard. Pas for­cé­ment les chan­sons, mĂȘme si elles sont lĂ©gions dans ses oeu­vres, mais plutĂŽt les instants oĂč la musique est util­isĂ©e Ă  mer­veille, ceux oĂč on en par­le, ceux oĂč on danse. Car son amour pour la musique se cachait un peu partout. 

On aurait pu citer les musiques orig­i­nales de Mar­tial Solal pour À bout de souf­fle ou des appari­tions remar­quĂ©es comme Macha MĂ©ril qui chante dans Une femme mar­iĂ©e, Jean-Pierre LĂ©aud dans Week-end. Niveau musique on retien­dra aus­si Mick Jag­ger et les Rolling Stones dans One + One, Chan­tal Goya dans Mas­culin FĂ©mininMar­i­anne Faith­ful dans Made In USA, les Rita Mit­souko dans Soigne ta droite ou encore Jean Fer­rat dans Vivre sa vie. Mal­heureuse­ment, les pas­sages dont on par­le ici ne sont pas tous disponibles sur Youtube. Cela vous donne une occa­sion de voir ou revoir les­dits films !

 

Bande Ă  part (1964)

Chez Jean-Luc Godard, Anna Kari­na a pas mal chan­tĂ© mais a aus­si et surtout beau­coup dan­sĂ©. En solo dans Vivre sa vie, en duo dans Une femme est une femme et en trio ici-mĂȘme avec Sami Frey et Claude Brasseur dans Bande Ă  part sor­ti en 1964. (Eh oui jeune gĂ©nĂ©ra­tion : le regret­tĂ© Claude Brasseur a, un jour, Ă©tĂ© jeune)

 

Le MĂ©pris ( 1963)

C’est sans doute l’une des plus belles musiques com­posĂ©es pour le ciné­ma. CrĂ©Ă©e pour Le MĂ©pris par Georges Delerue (1925–1992), fidĂšle alliĂ© des cinĂ©astes les plus recon­nus de l’époque (Truf­faut, Sautet, Malle
), “Le ThĂšme de Camille” fait office d’ouverture et de clέture du film de Godard. Le thĂšme est rap­pelĂ© Ă  de nom­breux autres moments du film, notam­ment lors de la scĂšne d’amour entre Pic­coli et Bar­dot. Prin­ci­pale­ment com­posĂ© d’instruments Ă  cordes, cet ada­gio revis­itĂ© donne au film une puis­sance trag­ique, tout en accom­pa­g­nant inlass­able­ment une Brigitte Bar­dot (Camille) plus belle que jamais.

Le “ThĂšme de Camille” restant une rĂ©fĂ©rence de choix pour le reste des grands cinĂ©astes, elle a notam­ment Ă©tĂ© reprise dans le cĂ©lĂšbre Casi­no (1995) de Mar­tin Scors­ese, sub­limĂ©e par des plans aĂ©riens dans le dĂ©sert du Neva­da et dont l’intensitĂ© dra­ma­tique con­corde avec un De Niro en sit­u­a­tion cri­tique, en proie Ă  ses pires dĂ©mons.

AdĂšle Chaumette

Sauve qui peut (la vie) (1980)

Serait-ce un clin d’oeil au Grand Fris­son ? Le film de Mel Brooks ren­fer­mait un joli gag plutĂŽt orig­i­nal Ă  l’époque en 1977 : la musique anx­iogĂšne Ă©tait ironique­ment inté­grĂ©e dans la scĂšne (la musique y Ă©tait donc diĂ©gé­tique, pour les cinĂ©philes puristes), jouĂ©e par une fan­fare entassĂ©e dans un bus. On retrou­vera cette idĂ©e chez Jean-Luc Godard, deux ans plus tard dans Sauve qui peut (la vie), mais sur un mode bien plus trag­ique. La musique, qu’on croit d’abord extra-diĂ©gĂ©tique (en dehors de la scĂšne), s’in­vite Ă  l’im­age Ă  la toute fin du film. Et c’est une arma­da de vio­lonistes et de vio­lon­cel­listes qui accom­pa­gne tris­te­ment les pas d’Is­abelle Huppert.

 

Le petit soldat (1963)

Chez Godard, la musique est aus­si com­men­tĂ©e, ce qui donne des instants croustil­lants. Par exem­ple les juge­ments secs de Bel­mon­do dans Pier­rot le fou : “Je t’ai dit un disque tous les 50 livres. La musique aprĂšs la lit­tĂ©ra­ture!” ; mais aus­si les juge­ments lap­idaires de l’écrivain Parvule­sco dans À bout de souf­fle alors qu’il est ques­tion­nĂ© Ă  Orly : “-Est-ce que vous aimez Brahms ? ‑Comme tout le monde, pas du tout. ‑Et Chopin ? — DĂ©gueu­lasse”.

Mais les thĂ©ories les plus amu­santes sur la musique dans la fil­mo de Godard, ce sont cer­taine­ment celles qu’il fait dire Ă  Michel Sub­or dans Le petit sol­dat. Quand l’ac­teur demande Ă  Anna Kari­na si elle a des dis­ques, et qu’elle lui pro­pose toute une palette : “-Qu’est ce que vous voulez ? Du Bach ? ‑Non, c’est trop tard. Bach c’est 8 heures du matin. Un Bran­de­bour­geois Ă  8h du matin c’est mer­veilleux. ‑Du Mozart? Beethoven? ‑Trop tĂŽt. Mozart c’est 8h du soir. Beethoven c’est de la musique trĂšs pro­fonde. Beethoven c’est minu­it.” Tout ça, en trit­u­rant son appareil pho­to qui lui servi­ra plus tard Ă  pho­togra­phi­er l’épous­tou­flante Anna Karina.

 

Je vous salue, Marie (1985)

On a Ă©tĂ© mar­quĂ©s par PrĂ©nom Car­men et cette scĂšne canon, avec comme seul point d’en­trĂ©e un tĂ©lĂ©viseur Ă  Ă©cran neigeux, une main et le “Rub­by’s Arms” de Tom Waits. Mais l’art de la cita­tion musi­cale chez Godard, tou­jours un peu pĂ©dant, est poussĂ© au sum­mum Ă  la fin de Je vous salue, Marie : la valse/hĂ©sitation de Marie est repro­duite par la musique de Bach et notam­ment sa prĂ©sence. Tan­tĂŽt mise trĂšs fort et au pre­mier plan, tan­tĂŽt mise en retrait.

(Vis­itĂ© 504 fois)