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© Sacha Kammermann
1 juillet 2024

KasbaH : « Par la musique, j’ai pu parler à mes parents » | INTERVIEW

par Léa Formentel

Un an après la sortie de Mektoub 303, projet collaboratif avec l’artiste Bab, KasbaH propose cette fois-ci un album beaucoup plus personnel. Né d’une envie de rendre hommage à la culture club et fruit des digestions de soirées marquantes, ce disque recèle tout ce que l’artiste préfère jouer : minimal house avec une teinte d’acid mêlé à du raï sentimental. Blédard.es de France soulève ainsi plusieurs questionnements chez KasbaH, que ce soit la légitimité ou ce qui le sépare de ses origines, sans oublier l’essentiel : la (musique de) fête.

 

Depuis que tu as sorti Mektoub 303, il s’est écoulé quasiment un an. Cet EP était revendiqué ‘raï & bass’ : dans quel registre situes-tu ton nouvel album, Blédard.es de France

KasbaH : J’ai sorti Mektoub 303 en collaboration avec Bab — artiste membre des collectifs Musique de Fëte et Pardonnez-nous. On avait imaginé ce concept de raï & bass parce que c’était un peu toutes les influences des musiques algériennes de la fin des années 1990/début des années 2000, mélangées à la bass music, la jungle, la drum&bass et le breakbeat. Dans Blédard.es de France, c’est un registre qui m’est plus propre, personnel. Je l’ai fait de façon instinctive.

Je n’ai pas mis plus d’une demi-journée à faire chaque track, parce que c’était des digestions de soirées que j’aimais. En termes de style, c’est un mélange entre ce que je préfère jouer —la minimal house— avec une teinte d’acid et de raï sentimental. Il y a aussi une partie de moi qui a redécouvert le two-step à l’anglaise. Si je devais donner un style à la moitié de l’album, ce serait ‘sentimental step’. 

 

J’ai lu dans une interview qu’avec ton collectif Musique de Fëte, tu essayais de lutter contre la ‘folklorisation’. Tout comme Zaatar, tu construis tes morceaux/sets sans forcément te dire : « Je vais mettre un morceau avec de la musique maghrébine ? » – ou bien au contraire, tu le revendiques ?

KasbaH : Je pense que Zaatar et moi avons la même vision. C’est d’ailleurs une très bonne amie. De mon côté, ce n’est pas la musique orientale qui guide mes sets. J’aime bien en ajouter, parce que ça fait appel à ma culture et que je suis à l’aise dedans. Je sens aussi qu’il y a un lien avec le public qui vient me voir. C’est important de le garder. C’est une musique de célébration, c’est d’ailleurs pour ça que le collectif s’appelle ‘Musique de Fëte’. On retrouve une richesse, un groove qui va bien avec la musique électronique. La DA c’est de faire de la musique de fête.

 

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On t’a déjà fait la demande de passer de la musique « orientale » ? 

Kasbah : J’ai fait un post il n’y a pas longtemps à ce sujet en disant : « Je ne suis pas un DJ de mariage ». Les choses qu’on m’a dites dernièrement, et qui m’ont amené à faire ce post, c’était : « Non, on a déjà Acid Arab sur le line-up » Sauf que ça ne veut rien dire, parce qu’on ne fait pas la même musique. Certes, il y a des connotations d’origines, mais c’est différent. On nous assimile tous un peu dans le même style alors qu’on a tous un style propre.

On me dit souvent également « Non, en ce moment, on ne fait pas de focus sur le Maghreb » ou « Non, je n’ai pas encore de headline dans ces esthétiques. » Ce que je fais dans ce cas, si on m’invite ensuite, c’est que je ne joue strictement rien d’oriental. On est des DJs, on sait s’adapter. Au contraire, ça me ferait très plaisir de mixer dans une soirée 100% techno ou 100% minimal house.

KasbaH

© Sacha Kammermann

 

Pourquoi cette volonté de rendre hommage à tous-tes les « blédard.es de France » ?

KasbaH : Avant de créer Musique de Fëte, j’étais résident de Habibi Love. C’était le point de départ. On mêlait la musique électronique à un penchant ‘oriental’— qui tendait même plus vers le traditionnel. J’ai switché à un moment à l’inverse et le public a suivi. J’ai toujours voulu présenter des soirées de musiques électroniques comme on les a en Tunisie, au Maroc ou en Algérie. Ce que je voulais, c’est qu’on retrouve un peu l’ambiance des soirées qu’il y avait là-bas, avec de la deep house, de la minimal et de la techno. On en a créé un espace très bienveillant et inter-générationnel.

Il y a aussi tous les ami-es artistes, qui ont parfois des problèmes de visa et qui ne peuvent pas jouer en Europe, par exemple. Et enfin mes parents qui, eux aussi, m’ont inculqué cet esprit de la fête au quotidien. C’est la réflexion de l’album. L’avant-dernier track (‘752 Km‘) ne porte pas ce nom par hasard : c’est la distance qui sépare Marseille d’Alger. Je ne comprends pas pourquoi mes ami-es né-es de l’autre côté ont de telles galères que je n’aurais pas ici. Parfois, je ressens un sentiment d’injustice à ce sujet. C’est en ça que je voulais rendre hommage à tout ce qu’on a vécu ces 2-3 dernières années.

 

Est-ce que tu les trouves assez représenté-es, musicalement, les « blédard.es de France » ?

KasbaH : Oui. C’est beaucoup mieux qu’avant. Les portes ont été ouvertes et c’est une très bonne nouvelle. Il y a des choses dingues au niveau musical qui sortent tous les jours, une représentation qui commence à se créer. Même si c’est encore bien inscrit dans des cases. Mais il y a toujours une partie de nous qui est représentée comme « différente ». Ce qui est ironique c’est qu’ici, on est considéré comme immigré-es mais quand on retourne au bled, c’est la même chose. L’idée, en tant qu’artiste, ce n’est pas d’être surreprésenté-e. C’est juste d’avoir sa place.

 

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Justement, tu as invité Osloob, rappeur, chanteur et beatmaker palestinien sur le titre « Daka », c’est important pour toi ?

KasbaH : Je connais Osloob depuis longtemps et à l’origine, je ne savais même pas qu’il était palestinien. Il venait souvent au studio à la Briche (Saint-Denis). On organise souvent des fêtes là-bas, parfois des apéros où l’on ramène des instruments et on joue des musiques traditionnelles ensemble. On s’est rencontrés en faisant de la musique. C’est seulement plus tard qu’on a parlé de son histoire. Ça me paraissait important de l’inviter, d’abord en tant qu’artiste car j’adore son flow, sa façon de poser les mots ainsi que sa voix grave.

C’est ce que je recherche beaucoup dans les musiques du côté two-step/rap à l’anglaise. Le fait qu’il soit palestinien, est venu après et on l’a cultivé. On s’est dit :  « On représente les arts de France, la communauté syrienne-palestinienne en fait partie, donc c’est toi qui vas t’en porter garant sur mes morceaux, et on le fait ensemble. » Je l’ai aussi invité lors de notre massage passage à Culture Box, il y a quelques semaines. Là, c’est devenu un acte politique. Sur la vidéo, on peut voir qu’il a un drapeau palestinien sur le côté, et ça a créé un débat de l’enfer.

 

KasbaH

© Sacha Kammermann

Tu as créé le collectif Musique de Fëte dans l’objectif de découvrir ce qui te sépare de tes origines, mis à part les kilomètres. Pourquoi avoir choisi la musique pour cette quête ? 

KasbaH : Ça fait longtemps que je fais de la musique. Je pense que j’ai commencé à en jouer parce que j’habitais dans un bled où il n’y avait rien à faire. Ensuite, c’est devenu un leitmotiv pour traîner avec les amis. À l’origine, je viens du milieu socio-éducatif et j’ai mêlé les deux très rapidement. Je trouvais que c’était un bon support pour communiquer avec les enfants. C’est ce qui m’a donné envie de continuer à faire de la musique. Ensuite je l’ai adaptée au club.

J’ai envie que ce soit accessible à tous. La musique, n’est qu’un support pour révéler les connexions qu’il y a autour. Par la musique, j’ai pu parler à mes parents. Tu sais, il y a une certaine pudeur dans nos familles. C’est difficile de parler du passé, surtout quand il est lié à une guerre, à un génocide. C’est donc grâce à la musique que j’ai réussi à dialoguer avec mes parents, en échangeant des cassettes.

Mon père m’a filé ses vieux vinyles, ma mère des cassettes de musique algérienne. On a commencé à parler de musique pour, petit à petit, en venir à l’histoire de mes parents en Algérie, ce qu’on n’avait jamais fait auparavant, entre autres parce qu’Arte a fait un petit reportage pour parler de ma musique.

 

Est-ce que tu dirais que depuis la création du collectif, tu as avancé dans ta quête ?

KasbaH : C’est une recherche de tous les jours. Qui plus est, je ne parlais pas la langue au début. Mes parents ne me l’ont jamais apprise, par des raisons d’intégration je pense. En termes de musique, c’est inépuisable. J’en apprends aussi sur moi-même et sur les autres qui m’entourent, au quotidien. Je pense que ça ne s’arrêtera jamais.

 

« L’idée, en tant qu’artiste, ce n’est pas d’être surreprésenté-e. C’est juste d’avoir sa place » KabsaH

 

Tu te posais également la question de la légitimité dans la musique. Est-ce toujours d’actualité ?

KasbaH : Oui. Je pense tout de même que le sentiment de légitimité est fort lié à l’humilité et l’empathie. Pour moi, on est ici pour faire de la musique, c’est tout. Je pense que le sentiment d’illégitimité sera toujours présent et c’est normal. Au contraire, je trouve ça important qu’il soit toujours un peu présent parce que ça veut dire que des barrières sont mises pour ne pas aller trop loin et simplement travailler sur les attentes sans en avoir trop. 

 

Tu dis que toutes les morceaux ont été écrits rapidement. Pourtant, tu es un artiste qui prend habituellement le temps ?

KasbaH : Oui ! Mais, il y a deux ou trois ans, quelque chose s’est débloqué. C’est lié à la légitimité : quand j’ai compris que les gens m’écoutaient pour ce que je faisais et qu’ils n’avaient pas vraiment d’attentes, qu’ils me soutenaient pour ce que je faisais, le sentiment d’illégitimité s’est réduit. Aussi bien sur ma façon de mixer, sur mes DJ sets, et sur ma façon de composer. Maintenant, je compose plus à l’instinct, parce que j’ai hâte de composer le lundi et de jouer le vendredi en club. C’est une écriture plus instinctive et plus rapide qu’avant. Entre janvier et avril, j’ai créé à peu près 45-50 tracks, ça constitue déjà deux prochains albums.

 

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Tu es toujours aussi satisfait de ce que tu produis malgré la rapidité ?

KasbaH : Beaucoup plus. Je me suis dit : « Fais des albums concepts, mais aussi des titres qui font que tu as envie de partager avec les gens. » Le partage, passe par le fait de les jouer en club. Cette rapidité vient aussi du fait que certains de mes amis, comme Acid Arab, m’ont filé des stems pour que je m’amuse avec. Moi, j’ai adapté ma propre composition aux edits que je faisais des potes. Maintenant, quand je fais un set qui me marque, je compose un titre directement. Par exemple, vers le mois de juin, je vais sortir un morceau qui s’appelle ‘Nuits sonores’, qui est la digestion d’une semaine où j’ai joué à Nuits sonores, et c’était fou.

KasbaH

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Tes titres ‘Aman’ (qui veut dire ‘eau’ en kabyle) et ‘752km’ ont comme dénominateur commun… l’eau. Mais c’est aussi ce qui sépare tes deux origines. Ont-ils été écrits en réponse l’un à l’autre ?

KasbaH : Oui, c’est en question-réponse. Le premier, ‘Aman’, est une interview. Si tu tends l’oreille, tu peux entendre une discussion derrière. On avait fait un projet à Sousse, en Tunisie, qui s’appelait ‘Bled side story’. On partait un peu à droite, à gauche, autour de la ville, pour valoriser l’artisanat et on a enregistré des sons chez les tisseurs de tapis, les ferrailleurs, et on a fait un live avec. On était sept musiciens, producteur-ices de la musique électronique, et en une semaine on a enregistré tous les sons.

En même temps, on était filmé-es par un vidéaste, et on avait fait un live avec. On avait invité tous les artisans à venir nous voir à ce live, ça nous faisait sortir des Médinas pour aller dans un club. C’était un événement là-bas. Donc à la fin, on avait eu une discussion légère : on parle d’acteurs, de films, de séries, etc. Dans ma tête, pendant la discussion, —que j’aurais pu avoir avec des potes— je me disais : « on a les mêmes envies, les mêmes discussions, y’a strictement rien qui nous sépare, à part cette Méditerranée ». 

 

C’est donc toi qu’on entend discuter dans l’enregistrement ?

KasbaH : Oui, moi et d’autres artistes tunisiens. Si tu écoutes bien, il y a même une subtilité : on n’avait pas nos ceintures de sécurité —ce qui est dangereux— alors ça bipait. On continuait à discuter quand même et à la fin, le bip se synchronise au rythme.  C’est pour ça qu’on part tous en beatbox. 

 

Où est-ce qu’on peut te voir jouer ces nouveaux morceaux ?

On commence par Dox’Art Festival (Caen) le 30 juin, Gaîté l’été : Tsugi on Air (Paris) le 3 juillet, Barta (Marseille) le 10 juillet, Zéro Tapage Festival (Laval) le 20 juillet et le reste est sur Instagram

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