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DJ Paulette @DR / DJ Marcelle @DR / Monika Kruse @DR
18 janvier 2024

Les femmes peuvent-elles vieillir aux platines?

par Tsugi

Dans le monde de la nuit presque exclusivement dirigé par des hommes, la place des femmes derrière les platines est constamment remise en cause… D’autant plus si elles ont l’outrecuidance de vieillir, entre âgisme, procès en incompétence et critiques sur le physique.

Par Juliette Soudarin

 

« Lorsqu’on est une femme DJ, on n’oublie pas quand on atteint 40 ans. Pendant longtemps, il n’y avait pas de place pour des femmes âgées sur la scène DJ », assène Paulette Constable alias DJ Paulette, 56 ans. Cela fait plus de trente ans que l’artiste originaire de Manchester se produit à travers le monde, de Londres aux États‐Unis en passant par Ibiza. En 2004, DJ Paulette s’installe à Paris où elle devient résidente du Red Light puis du Queen avant de quitter la ville lumière au début des années 2010. « Si j’étais restée en France, ma carrière aurait pris fin à mes 45 ans. J’étais beaucoup moins programmée et je jouais dans des clubs de plus en plus petits », continue‐t‐elle.

En 2021, la société d’analyse britannique MIDIA Research publiait une étude d’opinion compilant les témoignages de 401 artistes, autrices‐compositrices, productrices et DJs internationales sur les obstacles auxquelles elles doivent faire face. L’un d’eux, cité par 38 % des interrogées, est l’âgisme, cet ensemble de discriminations liées à l’âge. Joëlle Bissonnette, professeure au département de management de l’École des sciences de la gestion de l’Université de Montréal, a mené une enquête pour la fondation Musicaction sur la place des femmes dans l’industrie musicale canadienne francophone. Si l’âgisme n’était pas l’objet de la recherche, il est ressorti des entretiens comme l’une des problématiques majeures pour ces femmes.

Comme dans l’industrie musicale en général, il n’y a dans les scènes de musiques électroniques, que très peu de femmes DJs et productrices de plus de 40 ans à l’exception de grandes figures comme Jennifer Cardini ou Honey Dijon. « C’est difficile après cet âge de trouver des artistes femmes qui remplissent des salles de taille moyenne », commente Fany Corral programmatrice de la scène de musiques actuelles Le Kubb à Évreux et cofondatrice du label Kill The DJ, aujourd’hui disparu. Line Grenier, professeure de communication à l’Université de Montréal, travaille avec Joëlle Bissonnette à la rédaction d’un article exploitant les résultats de l’enquête de Musicaction. Elle expose : « On sait depuis les travaux de l’essayiste américaine Susan Sontag en 1972 que l’âgisme et le sexisme sont liés. Il y a une double norme du vieillissement. Socialement et historiquement on a assigné au genre féminin des attributs qui rendent les femmes plus susceptibles de subir les effets négatifs du vieillissement produits par la société. » Quels sont alors ces effets ? Et comment poussent‐ils les femmes DJs vers la sortie ?

 

Vieillir, c’est perdre en assurance

L’étude menée par Bissonnette révèle qu’en vieillissant, les femmes – contrairement aux hommes qui gagnent en assurance au fil de leur carrière – se sentent moins légitimes et perdent progressivement leur place dans le milieu. Parmi les raisons : leur invisibilisation et le questionnement constant de leur crédibilité.

 

dj paulette

DJ Paulette @ DR

L’injonction « aging without getting old », ou mûrir sans devenir
vieux, reste notable. DJ Paulette se souvient d’une soirée en 2012 où trois promoteurs lui expliquaient que personne ne voudrait employer une femme noire aux cheveux grisonnants. « J’ai cru à ces mots pendant longtemps. Trouver du travail était dur. Tout était contre moi, ma musique, mon âge, mon genre », raconte‐t‐elle. Selon Tami Gadir, chargée de cours en industries musicales à l’Institut royal de technologie de Melbourne et autrice du livre Dance Music, Un récit féministe d’une culture ordinaire, les femmes DJs subissent selon leur apparence physique différentes formes de sexisme. « Si elles sont jeunes et qu’elles correspondent aux critères de beauté, elles seront perçues comme inintelligentes et sans talent, et si elles ont une apparence plus masculine ou neutre elles vont être
ignorées car elles ne seront pas considérées comme
séduisantes »
, développe‐t‐elle.

 

Monika Kruse

Monika Kruse / @DR

Avec l’avènement des réseaux sociaux, la pression de l’image s’est intensifiée au sein de la scène DJ. Monika Kruse, DJ allemande de 52 ans et fondatrice du label Terminal M, en témoigne : « Lorsque j’ai commencé dans les années 1990, personne n’avait de téléphones portables. Ce qui se passait dans le club restait dans le club. Tu devenais connue parce que ton set était bon. Maintenant tu es bookée parce que tu as des followers sur Instagram. Pour moi c’est un fardeau d’être constamment filmée, de toujours devoir poster quelque chose. Après ma dépression nerveuse, j’ai décidé d’arrêter ce jeu. » Et elle n’est pas la seule. DJ Marcelle, la Néerlandaise de 60 ans qui casse les codes du mix, refuse délibérément d’être présente sur les plateformes pour rester la plus authentique possible. « Cela me donne une grande tranquillité d’esprit ! », avance‐t‐elle.

Le diktat des réseaux sociaux

Pour Tami Gadir les réseaux sociaux semblent renforcer les diktats que subissent les femmes DJs dans l’industrie.« Devoir être jolie tout comme devoir construire une image marketing – comme montrer que l’on défend une cause – pour attirer les sponsors, affecte les femmes. Car de la même façon que les réseaux sociaux diffusent des images « parfaites », ils créent une pression sur la manière dont les gens se mettent en scène », analyse-t-elle. En outre, l’âgisme émane de tout un système sur lequel reposent nos sociétés et l’industrie musicale. « Ce qui était frappant dans l’étude menée par Joëlle Bissonnette, c’est le moment où le vieillissement commence à importer dans la vie de ces femmes. Cette question émerge notamment lorsqu’elles veulent avoir des enfants, surtout si elles sont à l’avant-scène. Et de là découlent tous les autres aspects », développe Line Grenier.

 

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Dans nos sociétés, c’est principalement sur les femmes que reposent les charges du foyer. Si depuis les années 1990, le regard sur la maternité a changé de manière positive – on ne la cache plus –, il reste des aspects techniques qui entravent la carrière des femmes, du rythme des tournées aux horaires de travail. Pour l’écriture de son livre Welcome To The Club : la vie et les leçons d’une femme noire et DJ -à paraître au cours du mois de janvier- DJ Paulette s’est entretenue avec plusieurs collègues dont Jamz Supernova, Colleen ‘Cosmo’ Murphy et Marcia Carr, pour raconter leurs expériences. « Avoir un enfant change la donne. En festival, tu ne peux plus jouer tard parce que tu dois être le soir avec ton enfant. Tu joues donc en début d’après-midi devant un public moins important. Pour les mêmes raisons, tu te produis dans des bars au lieu de clubs », raconte la DJ. De son côté, DJ Paulette a, elle aussi, vécu cette position d’aidant, en s’occupant de sa mère malade. « Il y a eu cette peur d’être oubliée par le milieu. La seule solution pour se maintenir, c’est de faire de sa place, d’être si spéciale qu’il est impossible de nous remplacer. C’est difficile parce que cela veut dire qu’il n’y a de la place que pour une, alors qu’il devrait en avoir pour d’autres. On ne demande pas aux hommes d’être uniques », s’exaspère-t-elle.

 

Le fléau de l’âgisme

 

dj marcelle

DJ Marcelle / @DR

L’espace accordé aux femmes est un enjeu dès le début de leur carrière. Si leur nombre est dérisoire en fin de parcours, c’est aussi parce qu’elles sont peu nombreuses sur la ligne de départ. Aujourd’hui, en France, selon une étude du Centre national de la musique, les femmes artistes – tous genres de musiques actuelles confondus – ne représentent que 14 % des programmations des festivals. Ou plutôt 86 % d’hommes occupent les scènes de ces évènements festifs, comme aime le formuler Fany Corral, programmatrice du Klubb. « Pour percer en tant que DJ lorsqu’on est une femme, ce n’est pas évident, pourtant il y a des leviers comme jouer en première partie. Mais alors qu’on programme n’importe quel homme avec un niveau moyen en warm-up, on exige des filles d’être excellentes. En fait, c’est toute une chaîne à remettre en question si l’on veut voir émerger plus de filles. Je me suis rendu compte qu’il était compliqué de faire une programmation totalement paritaire. La plupart des catalogues d’artistes des tourneurs sont quasi masculins. Toute l’industrie, médias comme labels, ne met en avant que des hommes », souffle-t-elle.

En plus de ces problèmes de légitimité et d’espaces accordés aux femmes, l’aspect financier, englobant les inégalités salariales et la diminution progressive des bookings au fil de l’âge, est primordial. Celui-ci débouche inévitablement sur la question des retraites. La crainte d’une fin de vie précaire pousse certaines femmes à arrêter leur carrière. Ainsi, les femmes DJs qui se maintiennent dans l’industrie ont pour la plupart développé d’autres activités en parallèle qui leur confèrent à la fois une source de revenus supplémentaires et une crédibilité dans le milieu. « Elles montent leur propre label comme Anja Schneider ou Ellen Allien, produisent et managent d’autres artistes ou créent un podcast. Je pense qu’il s’agit là d’un aspect essentiel qui permet aux femmes plus âgées de rester en poste », avance Tami Gadir.

 

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De manière générale, l’âgisme prévaut dans la culture du clubbing. Depuis la fois où son âge a été utilisé de manière abusive comme argument de promotion, DJ Marcelle s’est promis d’annuler les concerts où cette situation se reproduirait. De son côté, Fany Corral, fatiguée d’être appelée « Madame » et de recevoir des remarques sur son âge en club, a cocréé les soirées queer Dyke Ménopause (‘dyke’ est un terme argotique anglais désignant les femmes homosexuelles d’apparence masculine. Originellement une insulte homophobe, il a été réapproprié par la communauté lesbienne, ndr). « L’idée était de dédramatiser la vieillesse et de faire de l’âge quelque chose de positif et d’empouvoirant. Ce sont des soirées qui commencent à 18 h et finissent à 2 h du matin, parce que la réalité à laquelle on n’échappe pas après 50 ans, c’est d’être crevé à 2 h », rigole-t-elle. Depuis ces soirées sont devenues intergénérationnelles et offrent un lieu de visibilité et de liberté pour les personnes plus âgées. Peut-être est-ce là le début du combat contre l’âgisme sur le dancefloor ?

 

Article de Juliette Soudarin issu du Tsugi 166 : Irène Drésel : Que fleurisse la techno !

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