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© Johnah Freeman
27 février 2024

MGMT, héros malgré eux

par Tsugi

Redevenu cool suite au succès de ‘Little Dark Age’ sur TikTok, MGMT a pris le temps (six ans) de confectionner un cinquième album qui ne soit ni boursouflé (MGMT) ni complexe (Congratulations). Produit en totale indépendance, Loss Of Life s’impose ainsi comme un grand disque pop, synthétisant avec intelligence une vingtaine d’années à expérimenter en ayant une seule idée en tête : ne rien se refuser.

Par Maxime Delcourt
Article issu du dernier numéro Tsugi (167)
 

 

En ce jour de mai 2023, ils sont plusieurs milliers de spectateurs à jouer des coudes aux abords de la scène. À Pasadena, en Californie, le festival Just Like Heaven fait revivre le meilleur de l’indie du début du XXIe siècle, et cette nouvelle édition réserve une énorme surprise. Sur scène, MGMT s’apprête à réinterpréter son premier album, le mythique Oracular Spectacular, dans son intégralité, et dans l’ordre du tracklisting original. Un simple coup financier ? Une façon détournée de masquer un manque criant d’inspiration alors que les fans attendent le successeur de Little Dark Age ? Peut‐être. Après tout, MGMT ne jouit plus de la même hype qu’en 2007.

C’est toutefois un groupe joueur qui se présente sur scène, presque enjoué : Andrew VanWyngarden et Ben Goldwasser changent régulièrement de tenues, les décors évoluent au gré des chansons, une partie de hockey est entamée sur scène en souvenir de leurs années universitaires, une chorale d’enfant apparaît en arrière‐fond et chaque morceau se voit être retravaillé, complètement modifié. « Pour l’occasion, on a même ressorti quelques vieilles démos datées de 2006″, rigole encore Andrew.

 

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Le 13 mai dernier, face à un public aussi enthousiaste que nostalgique, le duo américain a malgré tout compris quelque chose : il suffit parfois d’un refrain ou d’un riff pour fixer un groupe dans la mémoire d’une génération entière.

Time To Pretend‘, ‘Kids‘, ‘The Youth‘… Aussitôt, c’est tout un monde qui remonte à la surface, avec ses lumières, ses détails et sa beauté particulière : celle de fluo kids soldant leurs dernières années d’adolescence dans l’euphorie, celle d’une époque où Brooklyn incarnait le cool absolu, où MGMT, mais aussi Yeasayer, Ra Ra Riot ou encore Vampire Weekend faisait sa fête à une pop qui, soudain, se voulait cosmopolite, psychédélique, ouverte sur le monde dans des mélodies mille‐feuilles, parfaitement imprévisibles. Si le duo ne renie rien de cette période dorée, Andrew VanWyngarden sait aussi que le passé reprend vite le dessus dès qu’on le laisse faire. « L’erreur serait de faire dans le jeunisme, ajoute‐t‐il. D’autant que l’on n’a jamais été de bons gestionnaires et que tout, dans la musique, n’est finalement qu’une question de timing. »

 

Haut les coeurs

Le duo sait de quoi il parle. Parce que les premières critiques américaines d’Oracular Spectacular semblaient peu réceptives à cette « musique de hippies drogués ». Parce qu’il a fallu quatre ans à ‘Little Dark Age’ pour devenir un pur single, grâce aux trends TikTok, tandis que ‘Me And Michael‘ (« plus ouvertement tubesque », selon Andrew VanWyngarden) est resté étrangement plus confidentiel. Et parce que MGMT, comme tout groupe confront au succès, a dû apprendre à gérer des attentes, à encaisser les déceptions d’une audience qui ne tolère pas les changements de direction.

Congratulations (2010) et l’emphatique MGMT (2013) ont ainsi suscité de nombreux débats : quand certains y voyaient l’intelligence de deux artistes refusant la facilité, hostiles aux compromis, d’autres n’y entendaient qu’une ineptie d’enfants gâtés, pas assez ceci, ou plutôt trop cela. « La vérité, tranche Andrew, c’est que l’on souhaite toujours changer notre son et notre approche, déjouer les attentes du public et nous défier nous-mêmes. »

Une tactique à double tranchant qui n’a pas toujours joué en la faveur des deux comparses, désormais basés entre New York et Los Angeles. Mais existe‐t‐il seulement une bonne façon de gérer une rencontre inopinée avec le mainstream ?

Faut‐il être transformiste comme Bowie ou monomaniaque d’un style à la Leonard Cohen ? Méticuleux à la façon d’un Mark Hollis ou totalement fucked up tel Sid Vicious ? Et puis, au fond, Andrew VanWyngarden et Ben Goldwasser savent‐ils faire autre chose que de créer des œuvres ressemblant à des labyrinthes d’idées, d’énigmes, de clins d’œil autoréférencés, où s’égarer fait partie du jeu ? Seule certitude : selon Andrew, MGMT n’a jamais poussé ce jusqu’au‐boutisme aussi loin que sur Loss Of Life. « C’est notre premier album autoproduit, et j’ai réellement la sensation qu’il est le plus libre et le moins encombré de tous. Il n’y a aucune autocensure, aucune retenue. »

 

Les copains d’abord

La bonne nouvelle, c’est que, contrairement à Congratulations, un deuxième album né de drogues, d’aftershows délurés et de l’écoute abusive des discographies de Syd Barrett et Arthur Lee, Loss Of Life ne flirte finalement querarement avec les extrêmes. Élégante par son évidence, profonde par sa richesse, la pop de MGMT trouve ici une forme de simplicité, une immédiateté dans le propos et l’intention qu’il aurait pourtant été facile de perdre en route quand on sait que l’enregistrement de ce cinquième album a été éparpillé sur trois ans et divers studios.

 

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« L’erreur serait de faire dans le jeunisme. D’autant que l’on n’a jamais été de bons gestionnaires et que tout, dans la musique, n’est finalement qu’une question de timing. » Andrew VanWyngarden
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Ceux du fidèle Dave Fridmann (présent depuis Oracular Spectacular), de Patrick Wimberly, à New York, de Sean Lennon et de Daniel Lopatin (Oneohtrix Point Never), dont l’influence sur Ben Goldwasser se ressent dans le sound design, dans cette recherche de sons atmosphériques. « Pour la première fois, Ben et moi avons laissé d’autres personnes ajouter des couches et des idées à nos morceaux avant de les retravailler et les éditer à notre manière », précise Andrew, dont la timidité apparente peine à dissimuler un sentiment de fierté : celui d’évoluer au sein d’un tel cercle d’amis musiciens.

Autre collaboration, autre nouveauté : MGMT accueille pour la première fois un invité, Christine & The Queens, chargé d’accentuer le penchant eighties d’un titre (‘Dancing In Babylon‘) voué à ravir les fans de Cyndi Lauper. « Dans sa première version, ‘Dancing In Babylon’ était très différent, rembobine Andrew. Dès qu’il a pris la forme d’une power ballad 80s, environ six mois après les premières ébauches, il y a eu comme une évidence. Il nous fallait Christine, avec qui on avait déjà failli collaborer par le passé. Sa présence agit comme un additif permettant à la chanson d’avoir nettement plus de saveurs. »

 

Sautes d’humour

Il y a onze ans, un des morceaux de MGMT s’appelait ‘A Good Sadness‘. Un titre qui, rétrospectivement, sied parfaitement à la discographie du duo, en équilibre constant entre l’euphorie et la nostalgie, la noirceur du propos et la légèreté parsemée çà et là par deux artistes malicieux, profondément optimistes, qui ont toujours utilisé l’humour pour envoyer bouler les sentiments les plus mélancoliques. « Lorsque l’on s’est rencontrés, resitue Andrew, Ben ayant visiblement choisi de ne pas se manifester sur Zoom, c’était juste après les attentats du 11 septembre 2001. On partageait la même chambre à l’université, et les blagues absurdes ou les drogues ont très vite été un moyen de traverser cette période de grande anxiété. »

Sur ce cinquième album, cet humour loufoque se manifeste au moins de trois manières différentes : via le titre, trompeur, « Loss Of Life pouvant laisser penser à un projet relativement sombre » ; via le clip tripé de ‘Bubblegum Dog’, mais aussi via cette chanson éponyme, scindée en deux parties, la seconde étant placée en ouverture, la première en conclusion. « Nos fans aiment chercher un sens caché dans nos morceaux, et on aime combler ce besoin. Sauf que là, c’est juste un délire entre Ben et moi. »

Ce que Andrew ne dit pas, c’est à quel point il s’est imposé sur Loss Of Life comme un songwriter de talent, désormais moins soucieux de masquer ses émotions et ses réflexions intimes derrière une forme d’ironie qui, jusque-là, tenait ses sentiments à bonne distance. « À l’image de ce qu’il s’est passé sur ‘Little Dark Age’, sous l’impulsion d’Ariel Pink, je suis désormais davantage dans la spontanéité, dans l’acceptation de la rime évidente. »

Andrew cite alors en référence Neil Young, qu’il vénère, notamment pour sa faculté à écrire ce qui lui passe par la tête : « Une méthode d’écriture très éloignée de celle des précédents albums, où je m’inspirais de la poésie beat de Philip Lamantia ou des écrits ésotériques d’Aleister Crowley. » On évoquera pour notre part le livre d’entretiens de Nick Cave et Sean O’Hagan, qui explique à quel point la plupart des artistes passent leur vie à ne pas savoir comment créer, à accepter une certaine idée de l’échec ou à devoir tout recommencer à zéro à chaque nouvel album.

L’idée semble convenir à Andrew, qui répète à plusieurs reprises n’avoir jamais voulu être célèbre. Conscient de son privilège, notamment financier, le duo américain se verrait enregistrer en permanence et publier ses projets au compte-gouttes, en étant totalement débarrassé de la scène et du circuit promotionnel. Par amour des studios ? Plutôt dans l’idée de tout tenter, de tout créer, avant que la sagesse et la raison ne viennent se charger de l’accalmie. « On est déjà moins cool qu’à nos débuts, alors imagine ce que l’on pensera de nous dans deux décennies ? » L’humour, encore et toujours.

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