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@ Goledzinowski
1 février 2024

Molécule de Kingston à Paris, du reggae à la French touch

par Patrice BARDOT

Spécialiste des enregistrements dans les conditions les plus extrêmes, Molécule a repris le chemin des studios le temps d’un projet enthousiasmant, double hommage à la French touch et à ses racines reggae. Explications.

Une sacrée surprise. Lorsque l’on a entendu pour la première fois RE‑201, le nouvel album de Molécule, on s’est demandé un peu interloqué, où était passée la techno dub sous influence berlinoise, marqueur musical de ses précédents disques. Aucune trace apparente non plus de field recordings, sa grande spécialité depuis 60°43’ Nord, enregistré à bord d’un chalutier au milieu des secousses de l’Atlantique Nord.

Gorgées d’une savoureuse house, tendance french touch, dynamisées par des voix reggae, ses nouvelles compositions frappent par leur accessibilité jouissive, leurs visées dancefloor. Habitées aussi d’ondes lumineuses dont l’évidente positivité procure un irrépressible smile. Mais qu’a-t-il bien pu arriver à Romain Delahaye-Serafini ?

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La raison de ce changement de direction trouve peut-être ses racines en Bretagne, quelque part entre la pointe du Raz et l’île de Sein, au sinistre phare de Tévennec pour être précis. En 2021, Romain est hélitreuillé au milieu de cet endroit perdu et surtout source de multiples légendes plus lugubres les unes que les autres. Ce qui ne va pas décourager le producteur, qui passe une semaine à enregistrer les sons de cet îlot réputé hanté. Résultat: Tévennec, sorti uniquement sur vinyle (et épuisé aujourd’hui), saisissant projet ambient. Les âmes sensibles se garderont de l’écouter toutes seules dans le noir.

 


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De retour sur la terre ferme après cette expérience secouante, Romain a eu envie d’en prendre le contre-pied et de retrouver un peu de lumière: « En sortant de cette aventure où j’ai travaillé sur les esprits dans un lieu très particulier, j’ai ressenti le besoin de me lancer dans quelque chose d’assez instinctif et jouissif. Mon idée a été de réunir mes deux amours pour la house façon french touch et la musique jamaïcaine. Une sorte d’hommage à tous ces producteurs comme Lee Perry, King Tubby qui ont influencé toute la musique moderne avec leur technique du dub. J’avais envie aussi d’un album moins cérébral, plus instinctif pour mieux repartir ensuite vers d’autres expériences. »

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Molécule & Prince Alla © Goledzinowski

Car de son propre aveu, RE-201 n’est pas la marque d’un changement d’orientation dans sa carrière: Molécule ne rime pas désormais avec de la house sur des voix jamaïcaines. Cette sorte de parenthèse enchantée est habitée aussi par « une volonté de vivre des rencontres, de collaborer avec des artistes. » Et de défendre un style musical, le reggae, qui a bercé l’adolescence de Molécule.

« Je trouve que c’est une musique qu’on n’entend plus trop. À une époque, chaque mois à Paris, il se déroulait quatre ou cinq gros concerts de reggae. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Il y a donc aussi cette dimension un peu militante de rendre hommage à cette musique et de remettre ces artistes sur le devant de la scène. Je me suis rendu compte au fil du temps que dans la techno, et surtout dans le milieu un peu plus élitiste de l’électronica, il y a des gens qui détestent le reggae. Pour eux, c’est une musique dépassée de punks à chiens, de fumeurs de joints. »

 

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RE-201 : Romain nous donne la clé pour comprendre ce titre étrange : « C’est une référence à une machine mythique utilisée dans le dub jamaïcain : le Space Echo de Roland, le RE-201. C’est un delay et une reverb à bande. Elle est assez rare et je l’ai beaucoup utilisée sur tout l’album. C’est une machine qui est vraiment géniale et que je recommande à tout producteur qui veut travailler le son en profondeur. Et puis j’aime bien les chiffres. Ça donne un côté un peu mystérieux, comme un nom de code. »

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Direction Kingston

Pour prouver le contraire, Molécule est remonté aux sources du reggae et a pris la direction de la Jamaïque avec en tête l’idée de convaincre des chanteurs, pointures du genre, de participer à un projet dont la musique semble au départ très éloignée de leurs codes. Un pari sûrement risqué. Mais le producteur a bénéficié d’un allié dans la place. Un certain Gaylard Bravo, propriétaire à Kingston du Small World Studio.

« D’abord on a échangé par mail, je lui ai expliqué mon projet et je lui ai fait une liste des gens avec qui j’aimerais collaborer puis on a fait un test à distance avec Johnny Clarke (chanteur populaire en Jamaïque dans les années 1970, ndr). C’était prometteur, mais j’ai bien ressenti que j’avais besoin d’être à leurs côtés derrière le micro pour échanger et écouter ensemble les sons« . C’est donc dans le pays cher à Bob Marley que pendant une dizaine de jours, Romain va mettre en boîte un disque lumineux comme un lever de soleil sur la mer des Caraïbes.

Son souhait de travailler avec des artistes légendaires comme Clarke, mais aussi Cedric Myton (fondateur des mythiques The Congos) ou Big Youth prend forme. Une collaboration riche d’enseignements : « À Kingston j’ai appris qu’avec trois bouts de ficelle, on arrive à réaliser de grandes choses. Les conditions techniques, le matériel, ce n’est pas le plus important, l’essentiel c’est l’humain et la qualité de la relation. C’est pour cela qu’avec très peu de moyens, on arrive à des résultats assez fabuleux. »

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© Goledzinowski

Même si, comme il le raconte amusé, ses « invités » ne sont jamais arrivés très à l’heure au studio et que, malgré leur âge avancé, ils aiment carburer à l’apéro à un mélange ganja et Guinness chaude. Pourquoi chaude? Tout simplement parce qu’elle est plus forte. Les papys font de la résistance.

Et qu’importe s’ils ne possédaient pas une connaissance particulière de la house music : « Pour eux, c’est un style musical comme une autre et du moment qu’ils ressentent du plaisir, ils posent leur voix dessus. Mais la house française des années 1990 a inondé le monde, et elle reprend des codes du disco, du funk. C’est assez facile à intégrer. Ils se mettent dedans, et c’est entraînant et ils ne sont pas du tout en mode : « Oh la la, t’es sûr ? Euh, t’as pas quelque chose de plus comme ceci, comme cela? » Je suis arrivé avec des démos instrumentales, avec en tête tel ou tel artiste. Le processus est simple.

Ils écoutent, ils tapent du pied, tout de suite ils ont des idées. Ça chantonne, ils lâchent un mot, une phrase. En fait, ils s’autorisent tout. On a vraiment passé du temps ensemble pour essayer de trouver les bons gimmicks. Avec la matière que j’ai recueillie, je pourrais réaliser facilement deux ou trois albums supplémentaires. Ce sont des personnes très spontanées, ils sont toujours d’accord pour essayer des choses. C’est remarquable de garder une telle fraîcheur quand on a 70 ans ou plus. Je vais essayer de m’en inspirer dans ma vie personnelle. »

 

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French legends

Étienne De Crécy, Hubert « BoomBass » Blanc-Francard et DJ Falcon ne sont pas encore entrés dans le quatrième âge, loin de là, mais aux côtés de ces vénérables figures du reggae, leur présence assure certainement la caution house du projet.

« Ces rencontres se sont faites naturellement. BoomBass, Falcon, De Crécy sont des artistes qui m’ont aussi beaucoup marqué dans mon parcours. Le moteur de ce disque, c’est le plaisir et s’amuser en étant en studio avec ces chanteurs jamaïcains ou en tournant des boutons sur les machines en compagnie de ces légendes de la french touch« , nous explique-t-il au téléphone depuis Cancale, où il a élu domicile depuis un an avec sa famille.

Il poursuit: « La musique électronique est un petit milieu. Avec Étienne et Hubert, nous partageons la même agence de management (Grand Musique Management, ndr). Falcon, on s’est rencontrés sur le projet de Nazaré sur le surf, parce que c’est un sport qu’il pratique en habitant Biarritz. Tout comme avec les Jamaïcains, c’était une sorte de rêve de collaborer avec ces gens-là. Quand j’avais 15 ou 16 ans, c’étaient eux qui me faisaient taper du pied. Plus tard, je possédais tous les maxis de Roulé dans mon sac de DJ.

C’était génial d’être en studio chez Falcon, de travailler ensemble pour trouver la boucle imparable pour « Us » un titre clin d’œil à son « Together ». C’était une vraie collaboration. Il s’est passé la même chose avec Hubert (« Europe ») et Étienne (« Lonely »). Je voulais vraiment que ce soit spontané et fluide. Que ça transpire les sourires, l’envie. »

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© Goledzinowski

Si l’envie était certainement présente lors de ses aventures précédentes, on ne pouvait pas dire qu’ils filaient vraiment une grosse banane. Ce qu’avoue volontiers Romain: « C’est vrai, ce projet va à l’encontre de mes dogmes où j’enregistre en solitaire dans des conditions assez extrêmes pour me connecter aux éléments et me mettre dans un état presque méditatif. Là, c’est tout l’inverse.

Mais c’était important pour moi de me nourrir d’une manière différente. J’aime beaucoup ça aussi. À mon âge (44 ans, ndr), je ne possède pas de Rolex, mais j’ai travaillé sur cet album aux côtés de gens avec qui je rêvais de le faire. Et ça, je crois que ça n’a pas de prix ». Le contraire nous aurait étonnés.

 


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Par contre, l’un des aspects les plus surprenants de Molécule, dont les expériences sonores se déroulent quand même la plupart du temps à des milliers de kilomètres de chez lui, c’est qu’il n’aime pas voyager. Un comble! « Être touriste, je déteste ça. Quand je pars au Groenland, ce n’est pas pour voyager, mais parce que j’ai l’intuition que là-bas, je peux travailler sur le silence. Et si la Jamaïque se trouvait à 50 kilomètres de chez moi, cela aurait été mieux. (rires) Je ne voyage jamais sans raison musicale. Le reste du temps, ça me va très bien d’habiter en Bretagne et d’aller au bout de la plage avec le petit bateau que j’ai acheté récemment ».

Sauf que dans la foulée, il nous annonce que cette acquisition possède quand même un objectif à moyen terme pas piqué des hannetons : participer à la Route de Rhum, la fameuse course à la voile transatlantique en solitaire. La prochaine se déroule en 2026. Rendez-vous est pris.

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Molécule symphonique

Molécule annonce déjà un futur album: « Parallèlement à RE-201, j’ai composé ma première œuvre symphonique pour un grand orchestre de 80 musiciens. C’est quelque chose de très personnel sur le thème de la mort, de l’absence. Ce qui n’a strictement rien à voir avec RE-201, mais je crois que l’un s’est nourri de l’autre. C’était un exercice pour le coup très solitaire, qui m’a demandé une concentration et un travail de près de trois ans. J’ai enregistré avec l’Orchestre national de Lille, il n’y a pratiquement pas d’électronique et ça sortira à la rentrée 2024 sur le label Alpha Classics. »

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D’ailleurs, vous avez de la chance, car on vous offre deux places à gagner pour le concert de Molécule à l’Olympia le mercredi 7 février. Pour participer, rendez-vous sur la page Instagram de Tsugi Radio.

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