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© Gaité Lyrique
16 janvier 2024

Les musiques électroniques sont-elles vraiment reconnues par les pouvoirs publics ?

par Léa Crétal

À l’instar du jazz, du rock ou du hip-hop, les musiques électroniques n’ont pas toujours été envisagées comme une expression artistique par les pouvoirs publics français. Il faut attendre la politique culturelle impulsée par Jack Lang et la création de la catégorie ‘musiques actuelles’ pour qu’elles obtiennent une forme de légitimité. Une victoire pour cette sous-culture longtemps mésestimée. Mais le chemin de la reconnaissance ‘totale’ semble encore long.

 

Il fut un jour où les musiques électroniques ont dépassé les murs des clubs, sous-sols et hangars pour acquérir une reconnaissance culturelle officielle en France. À leurs débuts, elles semblaient plutôt considérées comme des musiques dénuées d’esthétisme et comme un prétexte à la ‘débauche’. Drogues, violences, tapages nocturnes… autant de stéréotypes qui leur colleront longtemps à la peau.

 

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Dans un premier temps, les musiques électroniques sont traitées comme un problème public, plutôt que comme un phénomène artistique. Sur le banc des accusés ? Les raves. Dans son ouvrage L’Etat face aux rave-parties. Les enjeux politique du mouvement techno (2010), le chercheur Loic Lafargue de Grangeneuve explique qu’au Royaume-Uni comme en France, ces rassemblements festifs deviennent un terrain privilégié des trafics de drogue. Face à ces dérives, les gouvernements britannique et français adoptent une politique de répression sévère. Les musiques électroniques pâtissent alors d’une réputation fâcheuse. Mauvaise ambiance.


Mais l’arrivée de Jack Lang en 1981 a marqué un tournant dans l’histoire de la politique culturelle. Comme le montre le sociologue Vincent Dubois dans La politique culturelle. Genèse d’une catégorie d’intervention publique (1999), 
les années Lang vont de pair avec un élargissement de la culture à de nouveaux objets culturels : rock, bande dessinée, cirque, mode etc. 


Parmi les formes minoritaires qui ont pu jouir de cette consécration, on retrouve les musiques électroniques. Aux côtés du hip-hop, du rock ou encore des musiques traditionnelles, elles intègrent la catégorie institutionnelle ‘musiques actuelles’ au cours des années 1990. C’est le début d’une politique de subventions, à l’investissement et au fonctionnement du secteur des musiques actuelles (et des musiques électroniques, donc).
Par conséquent, les compositeurs ont acquis une légitimité grandissante et ont même pu intégrer des hauts-lieux de la culture institutionnelle.

Certaines représentations hybrides ont aidé à installer les musiques électroniques dans l’esprit des français. En 2012, le pionnier de la techno Jeff Mills se produisait à la Philharmonie de Paris pour une expérience hybridant musique classique et techno intitulée Light from the outside world. Le Théâtre du Châtelet a quant à lui prêté ses murs au ballet de danse Room With A View créé par (La)Horde et dont la musique a été réalisée par le compositeur et DJ Rone.

Last but not least : la création de la Gaîté Lyrique, en 2011, a également participé à la légitimation des musiques électroniques, leur dédiant un grand espace de diffusion et de recherche. Un pas déterminant pour la scène française.

 

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Voilà donc quelques fois 
où les musiques électroniques ont poussé les portes d’institutions culturelles publiques valorisées. Enthousiasmant, n’est-ce-pas? Oui… et non. Car si l’intégration des musiques électroniques à l’opéra ou au théâtre leur apporte une forme de crédit officiel, à y regarder de plus près, une ombre vient légèrement noircir le tableau : l’effacement de leurs codes originels. 

Certes, il faut reconnaître que la considération des musiques électroniques par les pouvoirs publics a largement progressé. Mais on a comme l’impression qu’elles ne sont reconnues que lorsqu’elles s’hybrident avec le théâtre, le musée, la musique classique… Comme s’il fallait qu’elles adoptent les codes de ces institutions valorisées pour être légitimes, comme si elles n’étaient ‘esthétiques’ qu’à condition d’être extraites de leurs lieux de diffusion habituels : les clubs.

 

En effet, les endroits qui les ont vu naître et sont encore aujourd’hui leurs principaux canaux de diffusion -les clubs- ne sont pas reconnus comme des lieux culturels. Les clubs ne dépendant pas du ministère de la Culture mais du ministère de l’Intérieur. Ils exercent leur activité sous son contrôle et sont catégorisés comme des débits de boissons et des salles de divertissement (établissements de type P selon la règlementation ERP), mais non pas comme des salles de spectacle et/ou de concert.

Peut-être parce que fête et nuit ne feraient pas bon ménage aux yeux des pouvoirs publics, ce qui pourrait expliquer la législation restrictive dont ils font l’objet, à la différence des salles de concerts. Lors d’une conférence sur l’avenir du clubbing tenue à la Gaité Lyrique en 2021, le directeur du Rex Club Fabrice Gadeau avait d’ailleurs évoqué des contrôles policiers réguliers et la surveillance des clubs par la brigade de répression du proxénétisme…

 

 

Le traitement des clubs pendant la pandémie du covid-19 avait d’ailleurs témoigné d’un manque de reconnaissance assez criant. Rappelez-vous : les clubs ont été les derniers établissements à pouvoir reprendre leur activité et ont largement souffert du manque d’intérêt du ministère de la Culture, qu’ils avaient pourtant cherché plusieurs fois à solliciter. Lors des différents points presse réalisés par le ministère pendant la crise sanitaire, l’ancienne ministre Roselyne Bachelot avait systématiquement renvoyé les discothèques vers le ministère de l’Intérieur, affirmant par là que ces dernières étaient hors de son champ d’action.

 

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Alors oui, les musiques électroniques semblent de plus en plus reconnues par les pouvoirs publics. Mais la marge de progression est encore large. Reste à espérer qu’un jour, le monde des musiques électroniques ne fasse plus l’objet d’une approche partielle, mais bien d’une reconnaissance totale. On peut croiser les doigts.

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