© Claire Marie Bailey.

Pourquoi Gwenno a toutes ses chances de gagner le Mercury Prize 2022

Début juil­let la Gallo-cornouallaise Gwen­no sor­tait son troisième album Tre­sor. Un album chan­té dans une langue quasi-disparue, le cornique, qui nous trans­porte dans un univers mys­tique entre folk et folk­lore. Juste pour cela elle mérite de rem­porter le pres­tigieux Mer­cury Prize pour meilleur album de l’an­née auquel elle est nommée.

Dans l’imag­i­naire col­lec­tif, le pro­grès est syn­onyme de développe­ment tech­nologique, c’est faciliter le quo­ti­di­en par l’in­ven­tion de machines. Pour­tant dans cette course au pro­grès, du savoir-faire et des tech­niques anci­ennes se sont per­dus. Serions-nous capa­bles de repro­duire aujour­d’hui avec autant de détails, les drapés sin­ueux des stat­ues greco-romaines ? Et puis il y a les machines impéri­al­istes et cap­i­tal­istes qui, en suiv­ant une vision obscu­ran­tiste du pro­grès, écrasent des peu­ples jugés dif­férents, arriérés ou sous-développés. Ain­si des cul­tures, des dialectes ont été effacés et con­tin­u­ent à l’être aujourd’hui.

Dans les Cornouailles, au sud du Royaume-Uni, autour de l’an 600, s’est dévelop­pée une langue cel­tique appelée le cornique. Elle s’est trans­mise pen­dant 1000 ans, avant que les Anglais n’oblig­ent les peu­ples locaux à cess­er de la pra­ti­quer. Selon la légende la dernière per­son­ne à l’avoir par­lée couram­ment est Dol­ly Pen­treath, une marchande de pois­sons, morte en 1777. Au XXe siè­cle, certain·es ont ten­té de lui don­ner une sec­onde vie. Cette ten­ta­tive nous a mené à Gwen­no et au chef d’oeu­vre qu’est son troisième album Tre­sor.

 

À lire aussi Entrevue avec Katy J Pearson, maîtresse d’un folk-rock intemporel

 

Élevée par une mère gal­loise activiste — qui a notam­ment chan­té dans une chorale sobre­ment appelée “la chorale rouge de Cardiff” — et par un père cornouail­lais poète, Gwen­no Mererid Saun­ders fait vivre album après album la cul­ture cel­tique. Début juil­let, elle sor­tait Tre­sor, un mag­nifique opus chan­té entière­ment en cornique à l’ex­cep­tion d’un titre en gal­lois :  NYCAW, acronyme de “Nid yw Cym­ru ar Werth”. Traduisez “le Pays de Galles n’est pas à ven­dre”. Les chiens ne font pas des chats…

Après avoir par­lé de l’al­ié­na­tion tech­nologique dans Y Dydd Olaf, de l’idée de patrie dans Le Kov, la musi­ci­enne, partage son intro­spec­tion dans Tre­sor.  Elle abor­de un sujet quelque peu tabou dans notre société : la mater­nité. Elle par­le d’ex­plo­ration du désir, de recon­quête des corps et de la quête d’i­den­tité lorsqu’on se dédie à autre indi­vidu,  son enfant. La mai­son et le soi. Enfin cela c’est pour celles et ceux qui ont la chance de com­pren­dre le cornique. Pour nous sim­ple pro­fanes, on a l’im­pres­sion d’ef­fectuer un voy­age intérieur vers une autre époque. Une époque où l’on savait réalis­er à la main toute sorte d’orne­ments pré­cis en bois ou bronze et où il n’é­tait pas rare d’apercevoir der­rière un rocher une fée, un troll, ou n’im­porte quelle créa­ture magique.

Car avec Tre­sor, Gwen­no nous invite, par ses péré­gri­na­tions pop, folk psy­chédéliques, par­fois mys­tiques, dans un monde de légen­des. Impos­si­ble de ne pas penser à Kate Bush et à l’u­nivers de “Wuther­ing Heights” — surtout lorsque dans la plu­part de ses clips et visuels, Gwen­no, arbore un vête­ment rouge vif. Déjà, l’al­bum débute à la manière d’une pièce de théâtre d’épou­vante six­ties avec le titre “An Stev­el Nowydh”. Les claviers reten­tis­sent avant de laiss­er place à la mélodie d’un con­te ancien. Dans Tre­sor, Gwen­no s’a­muse avec les super­sti­tions, ce qui a de quoi rap­pel­er sa com­pa­tri­ote gal­loise, Cate Le Bon, en par­ti­c­uli­er sur les titres “Ani­ma” et “Tre­sor”.

Et puis aux côtés de ces bal­lades, il y a les bass­es et gui­tares de “NYCAW”, pou­vant évo­quer l’in­quié­tant “A For­est” de The Cure et l’op­pres­sant “Ardamm”, rap­pelant les pro­duc­tions UK/Irish post-punk revival les plus récentes de Dry Clean­ing ou de Sinead O Brien. Au milieu de tout cela, il y a le court et expéri­men­tal “Men an Toll”, qui annonce l’at­mo­sphère beau­coup plus ambi­ent qui clô­ture l’al­bum, “Kel­tek”, “Ton­now” et “Porth la” — dont les bruits de clocher fin­aux nous trans­portent dans un petit vil­lage cornoual­lais. C’est comme si Tre­sor n’é­tait finale­ment qu’un rêve, une chimère. Un peu comme ces deux années passées enfermé·es.

Car Gwen­no a com­mencé à écrire cet album à Ives, en Cornouailles, juste avant qu’é­clate le con­fine­ment. Elle l’a ter­miné chez elle à Cardiff avec son copro­duc­teur et col­lab­o­ra­teur musi­cal, Rhys Edwards, pen­dant la pandémie. C’est une oeu­vre qui fait écho à l’isole­ment, devenu expéri­ence universelle.

Pas éton­nant qu’avec de telles com­po­si­tions qui font vibr­er ce qu’il y a de plus pro­fond en nous, Gwen­no soit nom­mée au pres­tigieux prix bri­tan­nique Mer­cury Price, pour le meilleur album de l’an­née. On espère — on croise très forts les doigts — que celle-ci le remportera !

(Vis­ité 163 fois)