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10 mai 2024

Taylor Swift a lancé sa tournée à Paris, on y était | LIVE REPORT

par Tsugi

Trop court pour certain·es, trop long pour d’autres, le ‘Eras Tour’ de Taylor Swift se démarque avant tout comme une performance. Avec un peu plus de trois heures de scène à passer en revue l’ensemble de son répertoire, Swift prouve qu’elle est sans conteste au pic de son art -pour peu qu’on soit touchés par le phénomène. Jusqu’à quand ?

Par Mel Mougas 

Taylor Swift

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Les superlatifs manquent, on choisira ‘stratosphérique’. Il serait dur de définir autrement l’engouement autour de Taylor Swift depuis maintenant deux ans. Indéniablement au firmament d’une carrière débutée il y a dix-huit ans, l’artiste américaine enchaîne albums, récompenses et records (de vente et de streaming).

Actuellement présente sur toutes les lèvres notamment pour son potentiel poids politique lors des élections présidentielles américaines de cette année, Taylor Swift et son ‘Eras Tour’ nous rappellent qu’elle est avant tout une popstar au talent bien trop grand pour l’enceinte de Paris La Défense Arena, où elle se produisait ce jeudi 9 mai. Une ‘petite salle’ pour une artiste de son rang, le Stade de France n’étant pas disponible en raison des Jeux Olympiques, faisant du concert un moment (quasi-)intimiste.

Simultanément le coup d’envoi d’une résidence de quatre concerts dans le stade de Nanterre et celui de sa tournée européenne, cette première date a réuni plus de 40 000 personnes (d’où le ‘quasi-initimiste’). Chiffre important, surtout que l’artiste américaine n’a pas pris l’habitude de se donner en spectacle en France. Son dernier concert français remonte au 9 septembre 2019, dans le cadre d’un live unique et exclusif intitulé ‘City of Lover’. Avant cela, et hormis des apparitions promotionnelles en plateau télé, sa dernière tournée passée par la France (le ‘Speak Now Tour) remonte à treize ans avec une date parisienne le 17 mars 2011 au Zénith. Treize ans d’attente durant lesquelles Miss Americana a mis au monde huit albums et quatre rééditions, que le public français a enfin pu vivre en live.

 

‘The Eras Tour’, tournée de tous les records

Tournée mondiale la plus lucrative de l’Histoire (la première à avoir vendu plus d’un milliard de dollars de billets), juste devant Elton John et son ‘Farewell Yellow Brick Road Tour’… Le ‘Eras Tour’ a débuté en mars 2023 à Glendale en Arizona. Plus d’un an plus tard, son impact culturel et même économique est indiscutable. La tournée a causé séismes, hausse du tourisme dans les villes où elle est passée et a été capturée à l’image par Sam Wrench pour un film-concert devenu rapidement le spectacle filmé le plus lucratif de tous les temps (261.6 millions de dollars de recettes au box-office mondial). Nommée ‘personne de l’année’ par le magazine Time en 2023 et première artiste à dépasser le milliard de dollars de patrimoine uniquement grâce à sa musique, rien ne semble arrêter Taylor Swift.

Taylor Swift

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Si ‘The Sky Is The Limit’, Taylor est sans aucun doute en orbite dans l’atmosphère. Seule, au sommet de la pop mondialisée, inconfortablement assise sur un trône qui la gratte et la pique. Trône qu’elle semble refuser, une couronne trop grande qui glisse le long de ses cheveux blonds, une pression d’être constamment opérationnelle. Comme une machine, à sourire et briller, une machine à faire pleurer ses fans, à leur offrir son intimité. Un sentiment qu’elle décortique, entre autres, dans ‘I Can Do It With A Broken Heart‘ pierre angulaire de son dernier disque The Tortured Poets Department, dévoilé le 19 avril dernier. Écrite en pleine tournée américaine du ‘Eras Tour’, la chanson explore les conflits intérieurs de la popstar, révélant les dessous du sourire constamment collé à sa peau sur scène. Dans le pré-refrain, elle crie ‘All the pieces of me shattered as the crowd was chanting, « More » ‘ / ‘Toutes les parties de moi se brisent alors que la foule crie « Encore ! »‘, sur des sonorités synth-pop signées Jack Antonoff. Le reste du morceau joue sur cette dichotomie entre paroles déchirantes et sonorités dansantes, miroirs du sentiment qu’elle entend décrire. Au grand plaisir des fans français·es, Taylor Swift a joué en live ce nouveau tube pour la première fois à Paris.

 

Un concert pour ses fans ?

Live millimétré, prises de parole chronométrées, on peut à première vue, se demander : est-elle vraiment humaine ? Ses qualités artistiques nous rappellent inévitablement à la réalité. En trois heures et quinze minutes, sans aucune pause, sans faux pas et sans faire de retouche rouge à lèvres, elle enchaîne les plus gros tubes de sa carrière, de ‘You Belong With Me‘ de son album Fearless à ‘Anti-Hero‘ de Midnights en passant par les incontournables ‘Bad Blood‘ et ‘Wildest Dreams‘ présents sur 1989, le disque marquant son passage de la country à la pop. En tout, dix actes constituent le concert, chacun caractérisé par une scénographie, des costumes et une palette de couleurs particulière. Comble de l’excitation en fosse lorsqu’à l’écran, un serpent géant en 3D apparaît, introduisant la première chanson de son album Reputation : ‘…Ready For It?‘.

Pensé comme une célébration de sa carrière, le ‘Eras Tour’ n’a pas été conçu pour ses fans. On s’en fiche un peu d’entendre en live « Shake It Off« , elle le sait, ses vrais fans n’écoutent pas réellement ses tubes, « on préférerait écouter « Treacherous » de Red ou « Death By a Thousand Cuts » de Lover« , confie un fan.

 

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Pour ses albums Folklore et Evermore, qu’elle rassemble pour l’occasion dans un seul et même set (‘Folkmore’) elle met de côté les paillettes et adopte un look cottage-core dans une longue robe jaune. Elle interprète ‘champagne problems‘ sur un piano incrusté de bryophyte (mousse des forêts), donnant l’impression de l’écouter chanter en pleine nature. On regrette l’abandon de ‘the 1‘, ‘the last great american dynasty‘, ‘tis the damn season‘ et ‘tolerate it‘, surtout la dernière, dans la setlist mais cela est pour le meilleur : l’introduction d’un nouveau set, dédié à son dernier né The Tortured Poets Department.

Temps fort du concert, après deux heures d’attente, l’écran du ‘Eras Tour’ affiche des feuilles blanches, et une machine à écrire, les Swifties le comprennent tout de suite : Taylor s’apprête à interpréter en live, pour la première fois, son dernier album. Elle arrive sur scène vêtue d’une robe blanche et d’un collier Vivienne Westwood. Enragée, puissante, mais surtout théâtrale, Taylor Swift embrasse avec aisance et un naturel déconcertant l’émotion de ce nouveau disque. Tantôt conquérante avec ‘Who’s Afraid Of Little Old Me‘, tantôt satirique avec ‘I Can Do It With A Broken Heart‘, elle interprète sa ‘comédie musicale de la female rage’ (comme elle s’amuse à décrire cette partie) la plaçant en apogée émotionnelle du concert. À part un changement de costume, rien ne bouge pour ses derniers tableaux dédiés aux morceaux de Midnights avec un final rempli de confettis, de cris et d’étincelles sur ‘Karma‘.

 

Les Swifties, sa plus grande réussite mais aussi sa perte ?

« On est vraiment une secte, ça fait peur, on entend deux phrases et tout le monde chante » rigole une fan quelques heures avant le début du concert, collée à la barrière. Comme beaucoup de ‘Swifties’, elle est arrivée tôt, aux alentours de 14h, et ce n’est pas la plus vaillante. Pour croiser les fans dans les transports en commun, il fallait être matinal ou venir devant la salle, la veille. Rarement une communauté de fans n’a été aussi impliquée, surtout ses adeptes américain·nes dont beaucoup se sont déplacé·es jusqu’à Paris pour la voir. Certain·es pour la première fois, d’autres pour la cinquième. « On est de très grand·es fans et même si on l’a déjà vue plusieurs fois à Seattle, on se devait de faire une date européenne. On est à Paris par jeu de hasard, c’est la seule date où on a réussi à avoir des places » explique un groupe de fans-touristes dans la queue. Iels n’étaient pas seul·es, dans la fosse, on entendait plus parler anglais que français.

Taylor Swift

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Comme leur déité, les swifties aiment la théâtralité, que ce soit dans leurs tenues (une personne est même venue en robe de mariée) ou dans leur rituel incontournable : l’échange de bracelets d’amitié. Le plus étonnant, même les fans les moins impliqué·es ont fait un effort. Paillettes, sequins, cuir ou dentelle, les esthétiques de ses différents albums n’étaient pas seulement présents sur scène mais aussi dans la foule. Mention spéciale pour une fan présente avec un t-shirt à l’effigie de Taylor Swift et Harry Styles avec écrit : « I’m a child of divorce / je suis une enfant de parents divorcés ». Si ses fans n’ont jamais été aussi nombreux·euses et investi·es, paradoxalement Taylor Swift n’a jamais été aussi éloignée d’elleux. On l’imagine difficilement les inviter chez elle pour leur annoncer son prochain album comme elle a pu le faire pour Red, alors qu’elle était déjà une popstar établie. Mais jusqu’à quand arrivera-t-elle à les ramener en enfance ? Quels personnages et esthétiques succèderont à ses onze premiers albums, lui permettant de garder son public ? Comme Swift le disait elle-même dans le documentaire Miss Americana (2020) de Lana Wilson : « Les artistes féminines doivent se réinventer beaucoup plus souvent que les artistes masculins, sous peine de se retrouver au chômage ». Jusqu’où la réinvention peut-elle aller, avant de devenir un personnage aux mille et un chapeaux ? Une problématique qui transpire dans son dernier disque qui, hormis la maturité de sa plume, rarement aussi crue et désinvolte, se présente comme un produit autofictionnel avant tout.

 

L’autofiction est à la fois radicalement intime et nécessairement performative ; se mettre en fiction, c’est à la fois s’exposer et s’obscurcir. Les textes, empreints d’une vulnérabilité exacerbée, reflètent cette volonté de partager à outrance, parfois jusqu’à l’étouffement. Sombre et autocritique, dans The Tortured Poets Department, Taylor Swift explore les limites de son propre personnage tout en sachant pertinemment que c’est dans ce jeu avec l’excès et l’autodérision que réside la clé de sa survie artistique. La popstar en est d’ailleurs entièrement consciente. Dans la playlist de pré-concert, les deux derniers morceaux avant son entrée sur scène sont « Applause » de Lady Gaga et « You Don’t Own Me » de Lesley Gore. Mis côte à côte, les deux chansons se parlent et nous parlent. Libérée de ses chaînes et régnant d’un gant de velours pailleté sur l’industrie musicale, celle que certain·es appellent la chart terrorist (terroriste des classements musicaux) « vit pour les applaudissements » mais « n’est pas un de nos petits jouets ». Heureusement pour elle, il y a eu des applaudissements à foison à Paris La Défense Arena. Et il y en aura encore indéniablement beaucoup.

 

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