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© Philippe Lévy
4 décembre 2023

Trip-hop : quand la France trippait à 80 bpm (1/2)

par Gérôme Darmendrail

On l’oublie, mais la France fut l’autre pays du trip-hop, et le trip-hop l’autre french touch, en tout cas dans sa version originelle, celle d’avant la house filtrée. Pour la première fois, le Royaume-Uni regardait avec intérêt la musique française, intrigué par les disques de DJ Cam, La Funk Mob, Air ou Kid Loco. En France, dans un pays encore très rock à l’aube des années 1990, leur musique fut pour beaucoup une porte d’entrée vers le rap et l’électronique. Retour sur une époque où les samples et les instrus au ralenti avaient la cote.

 

Article en deux parties, issu de Tsugi 164 : La France, l’autre pays du trip-hop ! 

 

Automne 1993. La France, encore présidée par François Mitterrand, roule en Twingo, loupe la coupe du monde en Amérique, mais s’apprête à être reliée à l’Angleterre par un tunnel. À la radio, elle écoute de l’eurodance, mais aussi MC Solaar, dont le «Nouveau Western» annonce le second album Prose Combat. Derrière ce tube, à la production et au mixage, Hubert «BoomBass » Blanc-Francard et Philippe «Zdar » Cerboneschi, un duo pas encore connu sous l’appellation La Funk Mob, encore moins sous celle de Cassius, mais qui a déjà tapé dans l’oreille de James Lavelle, un DJ anglais de même pas 20 ans qui vient de monter son label et qui a été séduit par l’instrumental jazzy de «Qui sème le vent récolte le tempo», titre produit par BoomBass sur le précédent album de Solaar. « Le premier album de Solaar avait été très bien reçu en Angleterre, se souvient BoomBass. Gilles Peterson et toute la scène acide jazz étaient à fond dessus. Et donc, je reçois un coup de fil de ce James Lavelle qui me demande si je peux lui envoyer des morceaux pour qu’il les sorte sur son label Mo’ Wax. De ce que j’ai saisi, parce que j’avais du mal à comprendre l’anglais au téléphone, il avait trippé sur les samples de jazz et de funk. Et il me dit: “Je voudrais des instrus comme ça, mais plus longs, genre neuf minutes.” Philippe me dit: “Ouah, mais tu ne te rends pas compte, c’est incroyable, Mo’ Wax!” Je dois avouer que ça me passait un peu au-dessus de la tête. »

 

Le déclic DJ Shadow

Il faut dire que si Mo’ Wax commence à se faire remarquer avec ses pochettes graphiques et sa musique post-acid jazz, il n’est pas encore le label emblématique du trip-hop qu’il sera bientôt. Pour la simple et bonne raison, déjà, que personne n’utilise encore ce terme. Il faudra attendre le mois de juin 1994 pour qu’un journaliste anglais, Andy Pemberton, ne trouve la formulation qui fasse mouche dans les pages du magazine Mixmag, afin d’évoquer un titre sorti quelques mois plus tôt sur le label anglais : « In/Flux» de DJ Shadow. Un morceau de hip-hop planant et avant-gardiste, mais sans rappeur, remplacé par une multitude de samples hétéroclites puisés dans des disques de jazz, de soul, de rap et de reggae. Trois ans après le précurseur Blue Lines de Massive Attack, deux mois avant la déferlante Portishead, le trip-hop devient une réalité sémantique. Un morceau charnière à côté duquel ne passe pas non plus Laurent Daumail, jeune étudiant parisien qui ne se fait pas encore appeler DJ Cam. Graffeur, amateur de hip-hop, il traîne ses guêtres chez les disquaires pointus de la capitale, Rough Trade et Karamel, où il a notamment sympathisé avec un autre fan de rap, Christophe Le Friant, futur The Mighty Bop et Bob Sinclar. Vivant toujours chez ses parents, Laurent, qui s’est fait prêter un sampleur Akai S1000 et un Atari 1400ST équipé de Cubase, rêve de faire du hip-hop.

«Mais le problème, c’est que les mecs avec qui je voulais faire des morceaux, c’était Guru ou A Tribe Called Quest, raconte-t-il en souriant. Je n’avais ni les contacts ni la thune, donc je me suis demandé comment faire pour remplacer les rappeurs ? Par des samples ? Quand j’ai entendu le morceau de Shadow, je me suis dit: “Si un Ricain fait ce genre de musique, alors c’est bon, je peux le faire.” » Non loin de là, dans le quartier de Belleville, c’est une épiphanie similaire que vit Jean-Yves Prieur, lequel n’a pas encore sorti de disques sous le nom de Kid Loco. Ancien punk, il s’est essayé à l’acid jazz au sein du trio Mega Reefer Scratch, avec un certain succès ; un de leurs titres a même atterri sur la compilation Boulevard des hits vol.16. Des problèmes d’ego ont toutefois eu raison du groupe. Jean-Yves en a monté un autre, Catch My Soul, en compagnie de Sylvie Revel, une chanteuse tendance diva disco. «Mais pour moi qui venais du punk rock, les divas disco, ce n’était pas trop ma tasse de thé, sourit-il. C’est là que je suis tombé sur le morceau de DJ Shadow. Quand j’ai écouté ça, je me suis dit: “Oublie les chanteurs et les chanteuses, passe à l’instrumental.” Je me suis enfermé plusieurs mois dans mon studio avant de proposer mes titres. Et chaque fois que DJ Shadow sortait un nouveau maxi, j’effaçais tout ce que j’avais fait! Ça a duré au moins un an cette histoire. »

 

“Si un Ricain fait ce genre de musique, alors c’est bon, je peux le faire.”

 

trip-hop

Kid Loco © Philippe Lévy

La claque Mo’ Wax

La Funk Mob, DJ Cam, The Mighty Bop, Kid Loco. On pourrait résumer à ces quatre noms le courant trip-hop français des années 1990 – ou abstract hip-hop, selon la terminologie choisie. Pour être plus exhaustif, on pourrait ajouter Erik Rug, Alex Gopher, Étienne De Crécy, Shazz ou St Germain, qui ont embrassé ce style le temps de quelques morceaux, voire Air, en omettant que leur musique, pop et inspirée par les musiques de film des années 1970, n’avait de lien avec le trip-hop que par son côté lent et progressif. Une scène restreinte et une période brève, mais qui fit de la France l’autre pays du trip-hop et annonça la vague french touch. Pour la première fois, l’Angleterre s’intéressait à ce qui se faisait en France d’un point de vue musical. Échange de bons procédés si l’on peut dire, puisqu’à cette époque, en France, on regardait beaucoup de l’autre côté de la Manche. «On avait les oreilles tournées vers l’Angleterre, beaucoup plus que maintenant, je pense », estime Philippe Ascoli. Aujourd’hui à la tête de Local Musique, il venait à ce moment-là de fonder au sein de Virgin le label Source, structure défricheuse qui signera Air et sortira les mythiques compilations Source Lab. Si comme beaucoup d’autres, il fait remonter les origines du trip-hop à Blue Lines, le premier album de Massive Attack, « le disque qui nous a donné envie de faire cette musique », il fait de « In/Flux» le « morceau fondateur » de ce mouvement. Un avis partagé par Jérôme Mestre, qui lança en 1995 avec Alan Gac le label Artefact, décrit alors comme le Mo’ Wax français, et qui fut, de 1992 à 1999, propriétaire de Rough Trade, le plus britannique des magasins de disques parisiens, boutique devenue culte où travaillèrent notamment Ivan Smagghe et Arnaud Rebotini et dans laquelle tous les artistes précités venaient chercher les dernières nouveautés en provenance de Londres.

 

«90% de ce qu’on vendait, on l’importait d’Angleterre, détaille‑t‑il. Donc on avait accès à toute cette scène-là, et un peu en avance, parce qu’on nous envoyait souvent des test pressings, des promos. Quand on a reçu le test pressing du premier Shadow, je ne savais même pas à quelle vitesse le jouer! Et on s’est pris une claque. Un truc hyper long, avec un côté vraiment hip-hop/breakbeat, mais en même temps ultra psychédélique et ambient. Ça touchait plein de trucs qu’on adorait. Et à partir de ce moment-là, on a vraiment fait gaffe à ce qui sortait sur Mo’ Wax. Au niveau des ventes, ça a tout de suite fonctionné. Ce n’était pas énorme, mais on a très vite trouvé un public pour ça. » Un public souvent venu de l’indie-rock, pour qui cette musique hybride entre hip-hop et électronique, chroniquée dans les magazines rock type NME et Melody Maker, disponibles chez Rough Trade, a pu constituer une porte d’entrée vers ces styles musicaux. «Toute la scène techno, rave, c’était une culture un peu plus druggy, note Philippe Ascoli. Il fallait être initié. Comme la culture rap. C’étaient des cultures qui nous attiraient tous, mais il fallait avoir la carte en quelque sorte. Le trip-hop, c’était plus facile à écouter, plus facile d’accès. »

 

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